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De la force des chiffres
à la force du nombre

 

François Lavallée
22 avril 2001


La première chose qui m’a étonné, en joignant la « Marche des peuples », c’est de constater qu’il y avait des spectateurs. Des gens qui étaient là, le long des rues, et qui nous regardaient passer comme on regarde le défilé du Carnaval. Je me demandais : si les chefs sont dans le périmètre de sécurité et le peuple dans la rue, qui sont ces gens qui nous regardent?

La deuxième chose qui m’a frappé, c’est le caractère bigarré des manifestants. Éberlué par toutes ces couleurs, ces accoutrements, cette vie, cette diversité, je me suis mis à penser aux dirigeants rassemblés en haute-ville. Ils avaient beau venir de trente-quatre pays différents, des contrées des gauchos, des Incas, du rhum et du jazz, tous portaient le même veston et la même cravate. C’est à se demander ce qu’ils tenaient tant à échanger librement.

Subsidiairement, en contemplant le fauteuil vide, je me suis posé pour la première fois de ma vie la question suivante : Castro a-t-il déjà porté le veston et la cravate?

Mais la question qui résonne toujours après les événements de la fin de semaine est évidemment celle de la violence. La violence, inévitable? La violence, justifiée? La violence, nécessaire? Ma première douleur, en voyant le sabbat de la haute-ville, ce fut de m’avouer, devant l’évidence, que j’ai eu tort de décrier la muraille de broche et de béton.

Ce qui aurait été vraiment éloquent, c’est un désert autour du mur, pendant le rassemblement des opposants dans une autre partie de la ville. Six mille policiers en faction pour rien, un mur qui ne fait rien d’autre que d’isoler une clique démophobe. C’est là qu’on aurait pu appeler « Mur de la honte » cette clôture que les manifestants ont débaptisée dans le feu pour la renommer « Mur de la nécessité ».

Car il me semble toujours, à moi, que les arguments à opposer au capitalisme sauvage sont forts en soi, plus forts que les barres de fer. En 1960, le revenu du cinquième le plus riche de la planète valait 30 fois celui du cinquième le plus pauvre. En 1998, il était 75 fois plus élevé. Ces chiffres ne parlent-ils pas d’eux-mêmes?

Justement, pourra-t-on répliquer, la preuve est faite qu’il n’a pas été suffisant de répéter les chiffres, entre 1960 et 1998.

Mais je pose la question : les a-t-on vraiment répétés tant que ça?

Car on aura beau décrier la violence des manifestants de Québec, quand donc a-t-on dénoncé celle des chefs d’État et des entreprises qui délogent des villages entiers pour construire des barrages hydro-électriques, ou qui détruisent le gagne-pain des petits paysans en exportant leurs surplus agricoles à perte?

C’est peut-être que pour appuyer la force des chiffres, avant la force des poings, il faudrait essayer la force du nombre. Où étions-nous, entre 1960 et 1998, pendant que la différence du revenu par habitant entre les pays riches et les pays pauvres se multipliait par trois?

Nous regardions le défilé.



 
 
 
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