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La gênante confusion entre opposition à la guerre et appui à Saddam

 

François Lavallée
5 avril 2003


La première réaction opposée par les tenants de la guerre aux pacifistes se résume souvent à ceci : « Comment, vous ne trouvez pas que Saddam est un salaud et qu’il faut le déloger? »

Et voilà le pacifiste tout décontenancé, déséquilibré à la première salve : bien sûr que Saddam n’est pas un enfant de chœur. Se faire camper dans le rôle d’un de ses partisans n’a rien de confortable, et dans ce contexte, il est difficile d’articuler les raisons d’une opposition à la guerre. La colombe bégaie, et le faucon triomphe.

Car de ce point de vue, les motifs classiques du pacifisme perdent beaucoup de leur force : la guerre fait des morts et des miséreux, certes, mais Saddam en a fait beaucoup plus. Alors entre deux maux…

Quant à l’argument qui veut que la violence engendre la violence, il demeure vrai, mais les faucons ont généralement la vue trop courte pour en voir le bien-fondé, et puis, ils pourront toujours vous rappeler la victoire sur les nazis, qui a effectivement réglé une fois pour toute bien des problèmes.

Le fait qu’on doive remonter à plus d’un demi-siècle pour trouver un exemple de guerre justifiée devrait faire réfléchir en soi, mais les batailles entre pacifistes et tenants de la guerre se jouent rarement sur le terrain de la raison.

En effet, comme dans tant de controverses, on choisit son camp souvent non pas en raison des faits, mais sur la base d’une émotion. Chez les belliqueux, c’est la peur.

Et chez les opposants à la guerre, ce n’est pas la sympathie pour Saddam.

C’est le sentiment humiliant de se faire prendre pour des poires.

Car l’observateur critique qui interroge les États-Uniens sur le bien-fondé d’une intervention en Irak se bute sans cesse sur des motifs primaires, nuls et non avenus. Assenés et répétés sans vergogne, comme s’il serait normal que nous avalions de tels sophismes.

Et c’est là que le doute s’installe. S’il y a de bonnes raisons d’aller en Irak, pourquoi diable nous cite-t-on sans cesse les mauvaises?

1. Saddam ne respecte pas les résolutions de l’ONU. Voilà 35 ans qu’Israël ne respecte pas non plus des résolutions répétées de l’ONU portant, elles, sur l’occupation d’un territoire étranger. Jamais on n’a évoqué l’idée de régler ce problème par les armes.

2. Saddam est un tyran qu’il faut déloger. Les États-Unis ne se sont jamais gênés pour appuyer des dictateurs bien plus tyranniques que Saddam. Pourquoi la torture devient-elle tout d’un coup si intolérable à l’autre bout du monde alors qu’elle ne posait aucun problème au Salvador et au Chili?

3. Saddam possède des armes redoutables. Non seulement l’Irak s’est soumise à un processus d’inspection en bonne et due forme, non seulement les inspecteurs sont revenus bredouilles, non seulement on a constamment refusé de motiver ces soupçons, non seulement on a été pris en flagrant délit d’inventer des preuves, mais en plus, les États-Unis eux-mêmes consacrent à leur armée vingt-six fois plus d’argent que les sept États dits « voyous » réunis (ce qui comprend l’Irak et la Corée du Nord). Et dans ce cas, la preuve est faite qu’ils s’en servent. C’est la paille et la poutre.

4. Si on avait arrêté Hitler à temps, il n’y aurait pas eu d’holocauste. C’est vrai. Sauf que l’Allemagne de notre époque, le pays qui investit massivement dans l’armement (plus que tous les autres pays du G-7 réunis), celui qui répand son idéologie partout, celui qu’on a peur d’indisposer à cause de sa puissance, celui qui menace l’équilibre géopolitique, en 2003, ce n’est pas l’Irak.

5. Il faut tuer le terrorisme. Voilà l’argument le plus souvent entendu de la part des simples citoyens états-uniens, terrifiés et traumatisés par les événements du 11 septembre 2001. Pourtant, il n’a jamais été prouvé que ces événements aient un lien quelconque avec Saddam. C’est en Afghanistan qu’on a pourchassé Oussama ben Laden, et presque tous les terroristes qu’on a pu identifier venaient d’Arabie séoudite. Et même si Saddam avait orchestré des actes terroristes, il est plus qu’évident que sa disparition ne saurait annihiler une organisation aussi vaste et décentralisée que al-Qaïda ou que le mouvement terroriste islamiste en général.

6. Nous nous devons de faire le bien (en aidant la population irakienne). La Banque mondiale a déjà calculé que pour réduire de moitié le nombre d’enfants souffrant de malnutrition dans le monde d’ici 2020, il suffirait de 25 milliards par année. Or, la guerre à elle seule coûtera, au bas mot, entre 100 et 500 milliards de dollars. Faire le bien? Les stratèges états-uniens sont-ils à ce point mal informés qu’ils ne savent pas comment ils pourraient faire le bien d’une façon rentable?

Je n’aborde même pas ici les déclarations sans queue ni tête portant sur la supposée inutilité de l’ONU, qui apparemment serait en train de prouver qu’elle est moribonde en réussissant à se prononcer contre la guerre malgré les menaces d’un titan armé jusqu’aux dents.

Devant tant d’arguments qui ne tiennent pas la route, que tout simple citoyen armé de son bon sens peut démasquer sans le moindre effort, il ne reste qu’une impression. Celle que Bush a, ni plus ni moins, une dent contre Saddam. Pour des motifs obscurs, inavouables ou simplement irrationnels. Que, sourd et aveugle, il est prêt à dire n’importe quoi pour entraîner avec lui une gigantesque et orgueilleuse machine de guerre qui pourra lui prouver que c’est lui qu’il est le plus fort et le plus fin. Bref, que c’est une fixation, ou une affaire personnelle. Que le reste n’est que mise en scène malhonnête.

Et c’est là que la population regimbe. C’est là qu’elle descend dans la rue, non pas parce qu’elle aime Saddam, ni même parce qu’elle déteste Bush, ni encore parce qu’elle croit ou non au principe de la guerre juste ou injuste. Parce qu’elle sent, qu’elle voit depuis des années qu’au-delà de toute réflexion sur la théorie de la juste guerre, on tente de la mener en bateau. Et personne n’aime être mené en bateau. Surtout dans les pays démocratiques.

Bref, encore plus que contre la violence, c’est contre l'effronterie que les pacifistes s’élèvent.
 

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