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Loterie des pauvres

 

François Lavallée
Article paru dans Le Soleil le 8 avril 1994*


Je ne voudrais pas jouer les moralisateurs, car après tout, CJRP a fait un bon geste.

La station radiophonique de Québec, la semaine dernière, a invité ses auditeurs à participer à l'un des regroupements les plus importants dans l'histoire québécoise... de la loterie. Le gros lot de la 6/49 atteignait un record : il ne fallait pas rater ça.

Mille cent quarante-deux personnes se sont pointées, le matin du 30 mars, dans l'espoir intime d'augmenter leurs chances de glisser un « Bye Bye Boss » dans le photocopieur du bureau le lendemain matin.

Et le probable s'est produit. Le rendement de cet investissement collectif s'est chiffré à un superbe -65 %. Le gouvernement, une fois de plus, s'était ri de ses placides citoyens en leur soutirant un peu plus d'impôt sans trop les faire bêler.

Pour que tout ne soit pas perdu, la station CJRP a décidé de remettre les vestiges (quelque 400 $, car on avait malgré tout eu de la chance) à la Maison de Lauberivière. En prime, on a pu entendre l'animateur du matin s'abandonner au plaisir irrésistible de prononcer le mot «   guidoune » devant une soeur pour la voir réagir en direct. À Lauberivière, on le savait déjà : on n'a rien pour rien.

Mais on pourrait considérer qu'il y a eu erreur stratégique, voire détournement. En effet, on aurait dû prendre les 1 142 $ et les donner tout de suite aux pauvres plutôt que d'engraisser nos ministres, leurs chauffeurs et leurs hauts fonctionnaires.

Sauf que pour cela, il aurait fallu le dire aux auditeurs à l'avance.

Car ils auraient été nombreux à s'offusquer qu'on les trompe, et que l'on verse à une oeuvre de charité une somme qui devait servir à les rendre riche. Quand on donne de l'argent à un poste de radio, celui-ci doit se montrer digne de notre confiance. D'ailleurs, on est déjà tellement sollicité. N'oublions pas que nous sommes en temps de crise. On n'a pas des liquidités pour n'importe quoi.

Ce que je me demande, c'est ce qui se serait passé si, le matin du 30 mars, CJRP avait demandé à ses auditeurs de venir déposer un misérable dollar pour la Maison de Lauberivière plutôt que pour la 6/49.

Gageons qu'au moins +65 % des mille cent quarante-deux personnes qui ont participé à l'expérience n'auraient soudainement pas eu le temps de s'arrêter à CJRP ce matin-là.

Je ne voudrais donc pas jouer les moralisateurs, car après tout, CJRP a fait un bon geste.



* Épilogue : Dès la parution de cet article, CJRP et Robert Gillet m'ont pris au mot et ont tenté de récolter de l'argent dans les mêmes conditions pour une oeuvre de bienfaisance. Et de fait, malgré le contexte de défi, la participation a été beaucoup moindre que pour la loterie.
 
 
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