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Les morts des autres pays ne valent pas moins que les nôtres

 

François Lavallée
14 septembre 2001


Moi aussi, je compatis avec les familles des victimes de la tragédie du World Trade Center. Mais pas avec les États-Unis.

Ou en tout cas, pas plus qu’avec les populations du Rwanda, du Timor-Oriental, de la Sierra Leone ou du Kosovo.

On dirait que les États-Uniens (et les Canadiens?) viennent de découvrir que la violence existait pour vrai, et pas seulement à la télévision. C’est vrai qu’une balle dans la jambe, c’est plus douloureux qu’une balle dans la jambe du voisin. Ça réveille. C’est vrai que la violence, c’est révoltant. Était-elle moins révoltante lorsque la population de la Sierra Leone se fait mutiler vivante, lorsque celle du Timor-Oriental voit ses villages entiers se faire raser, lorsque les enfants du Cambodge mettent le pied sur des mines en allant à l’école?

Les événements du 11 septembre sont les plus spectaculaires qu’on ait jamais vus. C’est ça leur particularité. Pas leur cruauté ni leur gravité. Sauf en ce sens qu’un événement est plus grave quand il nous touche de plus près. Ce serait presque dire qu’il est moins grave quand il a lieu au Moyen-Orient. Mais jamais on n’irait si loin.

Dans ma cour d’école, un jour, le gros baveux qui faisait peur à tout le monde depuis le début de l’année, celui qui avait taxé les plus petits, celui qui avait taponné les seins naissants des petites filles en les faisant taire, bref celui qui faisait la loi avec ses gros bras, a eu sa raclée. Personne n’était d’accord avec la violence, mais on était mal à l’aise de réprimander ses agresseurs. On aurait dit que le mot « justice » pouvait avoir un sens auquel nous n’avions jamais pensé. On aurait dit que la vraie vie était moins simple que dans les livres d’école.

Les innocents qui sont morts dans les attentats de mardi n’avaient pas à payer pour les excès de leur gouvernement démocratiquement élu. C’est vrai. Ce que je me demande, c’est pourquoi leur mort passe pour plus importante que toutes les autres qui ont eu lieu avant et qui auront lieu ensuite.

Sans légitimer les auteurs de ce coup d’éclat, n’oublions pas que si cette injustice-là est arrivée, c’est parce qu’il y en avait déjà beaucoup ailleurs dans le monde. D’autres injustices qui ne nous semblent pas si graves. Probablement parce que ceux qui en sont les victimes n’ont pas la même couleur de peau que nous, ont d’autres ancêtres que nous ou n’ont pas d’argent.

Peut-être que si les États-Unis n’encourageaient pas la guerre (oui, celle qui fait mal comme une balle dans la jambe) contre ceux qui refusent de leur faire des courbettes un peu partout dans le monde, les autres peuples s’occuperaient de leur propre développement socio-économique au lieu de se jeter vivants sur des gratte-ciel dans des avions à des milliers de kilomètres de chez eux.

On dénonce la barbarie des auteurs de cet attentat. On ne peut faire autrement et on a raison de le faire. Mais demain, quand la poussière du World Trade Center sera retombée, quand les morts auront été enterrés et les blessés soignés, quand les grands financiers de la planète se seront construit une nouvelle tour, CNN dénoncera-t-il la barbarie d’un des plus grands producteurs d’armements au monde, de celui qui a soutenu toute une ribambelle de dictateurs et de tortionnaires en Amérique latine et ailleurs, de celui qui soutient Israël dont l’armée (et non pas une obscure organisation anonyme) profite justement du chaos engendré par la situation pour faire de nouveaux morts (bien moins importants, sans doute) en territoire palestinien?

Pleurera-t-on pour les amies de cœur et les enfants des hommes enlevés, torturés, tués dans les pays étrangers?

Les médias nous disent que le monde ne sera plus jamais le même après le 11 septembre. C’est faux. Le drame du World Trade Center n’est pas plus grave que les autres. Le monde n’est pas un lieu plus tragique qu’avant. Les morts des autres pays ne valent pas moins que les nôtres.


Note complémentaire
Les textes sur ce sujet sont légion. Je vous en recommande quatre que je considère comme particulièrement éclairants :
Réflexions autour d'une horreur prévisible, de Laurent Laplante, 17 septembre 2001.
La frénésie guerrière, de Laurent Laplante, 20 septembre 2001.
On the bombings, de Noam Chomsky, 20 septembre 2001.
Déclaration de René Lévesque à la suite de l'explosion d'une bombe posée par le FLQ à la Bourse de Montréal en février 1969


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