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Pour un accroissement du rôle de l'État

 

François Lavallée
14 août 2002


Il faut être incroyablement conformiste pour préconiser la poursuite de la réduction du rôle de l’État amorcée dans les années 80.

Et aveugle.

Car un simple coup d’œil sur les grands dossiers de l’actualité nous montre à quel point on a besoin de l’État plus que jamais.

À commencer par la canicule de cet été. Les grandes villes du continent étouffent sous un smog qui a même atteint Québec cette année; pendant ce temps, l’Europe centrale et certaines parties de l’Asie sont inondées. Tout le monde (scientifiques, politiciens, secteur privé, population) pointe du doigt la même cause : les gaz à effet de serre.

Y a-t-il encore quelqu’un, sous son masque à gaz, qui prend le temps de se demander comment mettre un terme à ce fléau? Si cet individu conclut qu’il faut s’en remettre aux seules entreprises et à la bonne volonté des consommateurs, c’est que le cerveau a été atteint. Car le problème, voyez-vous, c’est que tout le monde est prêt à faire sa part, mais à condition que ses voisins en fassent autant. En attendant, on fait de la boucane.

Pour briser ce cercle vicieux, il faut des normes et des lois. Conçues, certes, de concert avec l’industrie et avec les citoyens, mais il faut quelqu’un pour établir des règles et les faire respecter. Avec l’accord de la majorité, pour le bien de tous.

C’est cela, le rôle de l’État. Peu importent les solutions préconisées : transport en commun, énergies renouvelables, filtres antipollution, on ne peut se sortir du smog sans l’État.

Ne serait-ce que pour mesurer scientifiquement les émissions de CO2 dans nos villes, pour savoir si la situation s’aggrave ou s’améliore, à qui s’en remettra-t-on? À un institut de recherche subventionné par General Motors?

L’ONU nous apprend que près du tiers des cent entités économiques les plus importantes de la planète sont des entreprises. Ainsi, Exxon à elle seule est plus riche que 150 pays dans le monde.

Et encore, on parle ici du PIB de ces pays, et non de leurs budgets d’administration publique.

Dans un monde où le secteur privé devient plus puissant que l’État, que peut-on espérer pour garantir la qualité de l’air qu’on respire à Montréal, de l’eau que l’on boit à Québec? Pendant combien de temps encore les gouvernements auront-ils le loisir de prendre des mesures pour protéger les investisseurs contre l’escroquerie?

Qui a adopté la Loi sur la protection du consommateur? Canadian Tire?

Il n’y a pas que l’entreprise privée qui soit plus riche que l’État. Dans tout procès mettant en cause le crime organisé, on sait que les inculpés se paient une armée d’avocats qui dépasse largement les effectifs du ministère public. Par manque de ressources, les procureurs sur qui nous comptons pour écrouer tueurs et vendeurs de drogue se tapent des semaines de 70 heures tout en s’exposant à des mesures d’intimidation que peu d’entre nous serions prêts à supporter. Ils ne jouent pas dans une production hollywoodienne; c’est la vraie vie, la leur et celle de leur famille. Heureusement, ils bénéficient d’une certaine protection... de l’État.

Quant aux jurés, l’État dispose de sommes bien maigres pour les indemniser. Veut-on réduire son rôle là aussi?

À l’autre extrême, rappelons qu’il faut un revenu d’environ 8 000 $ par année pour avoir droit à l’aide juridique au Québec. Vous travaillez au salaire minimum? C’est déjà trop; si votre conjoint plus riche veut divorcer ou si votre propriétaire vous actionne, débrouillez-vous.

Dans les écoles, on consacre de moins en moins d’argent aux services auxiliaires (psychoéducateurs, infirmières, etc.) et la charge de travail des enseignants s’alourdit.

Hôpitaux : le mot suffit.

Corriger le tir de l’État, d’accord. Accroître son efficacité, d’accord. Éliminer les gaspillages en repensant le rôle des syndicats et en responsabilisant les cadres, d’accord. Voilà d’ailleurs qui constituerait un « vrai changement ». Mais en 2002, « réduire le rôle de l’État » relève d’une idéologie creuse qui, à l’examen, paraît aussi dérisoire que certaines idées religieuses révolues que l’on ridiculise volontiers aujourd’hui.

« La réduction de l’État, s’assurer de recentrer le citoyen au cœur de nos préoccupations [...] », propose avec conviction François Gaudreau, nouveau député de l’ADQ. Se centrer sur le citoyen, est-ce que ça ne pourrait pas vouloir dire, par exemple, éliminer les temps d’attente interminables (qui se mesurent parfois en jours) qu’il faut se taper quand on tente de joindre un service gouvernemental au téléphone? J’erre peut-être, mais cela aussi me semble incompatible avec « la réduction de l’État ». Pourtant, on peut être certain cette fois que c’est vraiment « ce que veulent les Québécois et les Québécoises », pour reprendre l’expression fétiche du chef du PLQ.
 


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