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Santé : est-ce seulement une question d'argent?
François Lavallée
10 septembre 2004
À entendre les nouvelles qui entourent la conférence des premiers ministres sur la santé, on croirait que tout dans ce secteur dépend de la quantité de dollars que les provinces réussiront à arracher à Ottawa : neuf milliards? trente milliards? quelque chose entre les deux? Et on se demande avec angoisse : aura-t-on assez de fric pour régler nos problèmes?Ce puits sans fonds ne devrait-il pas nous inciter à jeter un regard plus global sur la nature des problèmes et sur les solutions possibles? D’abord, comment se fait-il que l’on manque soudainement d’argent à ce point? Est-ce qu’on était si mal soignés, il y a 10 ou 20 ans, à l’époque où les budgets étaient pourtant beaucoup moins élevés qu’aujourd’hui?
À cette question, les doigts accusateurs pointent invariablement vers le vieillissement de la population; prétexte facile et inutile, car on n’y peut rien. Mais le vieillissement est-il le seul coupable? Est-il si vrai qu’on ne puisse rien changer à la courbe actuelle de la demande dans le domaine de la santé?
Le mode de vie sédentaire contemporain ne pourrait-il pas être un autre facteur qui influe sur la hausse de la demande?
La transformation des habitudes alimentaires au cours de la dernière génération ne pourrait-elle pas constituer une explication plausible à la multiplication des problèmes de santé? Si les gens achètent de plus en plus leurs repas tout faits au magasin (additifs et agents de conservation compris) au lieu de les cuisiner eux-mêmes, si les aliments les moins chers sur le marché sont souvent aussi les moins sains (boissons, grignotises, aliments gras, sucrés et salés), n’est-il pas normal que les problèmes d’hypertension, de diabète et autres se généralisent dans notre société?
N’y a-t-il rien qu’on puisse faire pour rééquilibrer le marché de l’alimentation et corriger nos modes de vie?
Du côté de l’offre, il y aurait peut-être lieu aussi de revoir le rôle du médecin. Les médecins sont débordés, et on en manque. Et s’ils partageaient un peu leur travail avec d’autres professionnels, est-ce que tout le monde ne pourrait pas y gagner? Voici quelques pistes de réflexion...
- Au cours de la dernière décennie, on a reconnu au Québec la compétence des sages-femmes pour s’occuper de la majorité des accouchements. Voilà qui libère des médecins sans que personne ne soit lésé... au contraire.
- Combien d’heures par mois passe un médecin de famille à seulement discuter avec des patients dépressifs « parce qu’ils en ont besoin »? Ce sentiment humain est tout à l’honneur du médecin, mais n’y a-t-il pas d’autres professionnels pour répondre à ce besoin? D’accord : le client préfère voir un médecin plutôt qu’un psychologue, d’abord parce que c’est moins compromettant... et ensuite parce que ça ne coûte rien. Ça, c’est parce que nous avons décidé, comme société, que les soins physiques devaient être gratuits mais pas les soins psychologiques. Soit : mais qu’on ne mette pas pour autant sur le dos du médecin les soins psychologiques, car ce n’est pas sa spécialité, et on a besoin de lui ailleurs. Ou à la rigueur, que l’État paie des psychologues comme il paie les médecins... et ça lui coûtera même moins cher (y compris en antidépresseurs).
- Dans le même ordre d’idées, combien de cas bénins d’égratignures ou de rhumes banals un médecin traite-t-il dans une journée ordinaire? Une infirmière ne pourrait-elle pas faire pour ce genre de cas un travail tout aussi efficace... pour un salaire nettement plus raisonnable?
- J’ose aller plus loin : Est-il normal d’attendre à l’urgence pendant deux ou trois heures avec un bébé qui pleure, en sachant très bien qu’il s’agit d’une otite parce que c’est la huitième rechute en deux ans, pour ne voir le médecin que pendant deux minutes, le temps d’obtenir une ordonnance que l’on connaît par coeur? Est-il absolument obligatoire de voir un médecin dans ce genre de situation? C’est l’idéal, oui, mais compte tenu qu’on en manque, de médecins, et qu’ils coûtent très cher, et que pendant ce temps, le bébé souffre et le parent perd sa nuit dans une salle d’attente froide à maudire le système, cet idéal ne présente-t-il pas suffisamment de désavantages pour ne plus être considéré comme un idéal?
Car on sait que le poids lourd, dans l’augmentation des coûts de la santé, c’est le prix des médicaments. Mais ce qui est étonnant, c’est qu’on décrie tellement la hausse de ces prix... mais qu’on ne la remette pas en cause!
- Les médecines douces sont loin de pouvoir tout guérir, mais n’est-il pas de plus en plus reconnu qu’elles peuvent beaucoup pour divers types de maux, reliés par exemple à la digestion ou à l’appareil musculosquelettique? Ne pourrait-on pas davantage recourir à ces médecines pour désengorger le réseau? Sans compter que la demande est là, car le public se tourne de plus en plus, de lui-même, vers cette voie intimement liée à une prise en main de sa propre santé. Et si on craint le charlatanisme, que l’on finance la recherche dans ce domaine, comme on finance la recherche en médecine traditionnelle, pour en avoir le coeur net. Et que l’on encadre la pratique, comme on le fait pour la médecine traditionnelle. Il est évident qu’ici encore, les économies à réaliser pourraient être énormes, notamment en ce qui concerne le prix des médicaments.
En effet, de quel droit les compagnies pharmaceutiques demandent-elles si cher pour leurs produits? L’argument classique consiste à dire que ce sont des entreprises privées, donc qu’elles ne pourraient exister sans le profit. Mais il y a profit et profit. Quand on observe des bénéfices nets de 40 % bon an mal an (comparativement à 17 % pour les banques...), ne peut-on pas conclure qu’il y aurait « du gras à couper », comme on le disait avec mépris de l’administration publique il y a une vingtaine d’années?
Les compagnies pharmaceutiques ont un monopole sur des produits dont dépend la santé, et souvent la vie des gens. Comment fixent-elles le prix de ces médicaments? En l’absence de concurrence, elles peuvent le fixer arbitrairement, à la hauteur qu’elles veulent. Et l’augmenter année après année, tout aussi arbitrairement, sans que le client n’ait rien à redire. Et paradoxalement, l’État a élargi cette liberté en instaurant l’assurance-médicaments, qui a pour effet que le patient surveille de moins près le prix de ce qu’on lui prescrit.
Entre nous, dix-sept ans, n’est-ce pas un peu long comme période de validité des brevets? Entre nous, dans ces circonstances, serait-il si déraisonnable de réglementer le prix des médicaments?
De façon générale, la prise en main par la population de son mode de vie et de ses problèmes de santé pourrait certainement diminuer les pressions exercées sur le réseau de la santé. Certes, on parle ici de sensibilisation et de travail à long terme (dont on pourrait toutefois voir les effets rapidement), mais considérant la courbe actuelle des coûts de la santé, a-t-on le choix? Si on ne repense pas toute notre approche de la santé, on se retrouvera dans cinq ans avec une nouvelle conférence où les premiers ministres aux abois réclameront encore des milliards de plus. On ne sera pas plus avancé. Et à ce moment-là, il n’y aura peut-être plus de surplus au fédéral.
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