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Radio-Canada n'a pas à rougir

 

François Lavallée
9 octobre 2005


Dans le débat qui entoure les déclarations de Pierre Mailloux à l’émission Tout le monde en parle, la position exprimée entre autres par Jean Larose dans Le Devoir des 8 et 9 octobre constitue un excellent exemple de ce qu’on appelle en anglais une knee-jerk reaction, et qu’on pourrait appeler en français un « réflexe sans réflexion ». Comme beaucoup d’autres, M. Larose déplore : « Quelle honte de faire un spectacle d’un préjugé qui a tellement tué dans l’histoire! Et quelle honte que Radio-Canada n’ait pas honte! »

Or, pour quiconque a vu l’émission en question, une chose est évidente : les propos de Pierre Mailloux ont été universellement condamnés, sur le plateau même, par l’animateur, le coanimateur et les invités présents. Comment peut-on en conclure que Radio-Canada ou Guy A. Lepage contribuent à la propagation d’une doctrine raciste?

Ce qui s’est passé à l’émission Tout le monde en parle ne se compare en rien aux émissions de télé et de radio caractérisées par la diffusion d’idées vulgaires ou extrêmes ayant pour seul but de désinformer la population ou de faire mousser les cotes d’écoute. Si André Arthur et Jeff Fillion, pour citer les modèles du genre, ont un comportement répréhensible, c’est parce qu’ils font taire systématiquement tout auditeur manifestant la moindre opposition à leurs idées déjantées. Ou alors, les laissent parler tant qu’il leur est loisible de les tourner en dérision. En tenant soigneusement loin du micro tout intervenant susceptible de les contredire intelligemment, ils diffusent leurs élucubrations racistes et discriminatoires (entre autres) par un simple procédé de lavage de cerveau. À Tout le monde en parle, une personne a exprimé un point de vue, et les autres ont clairement manifesté leur désaccord. C’est toute la différence entre dictature et débat, entre propagande et information.

Et la fermeture a priori ne doit pas plus aller dans un sens que dans l’autre. J’irais jusqu’à dire qu’un des aspects troublants de cette émission réside plutôt dans l’unanimité immédiate de l’assistance à l’encontre des déclarations de Pierre Mailloux. Voilà un homme qui affirme qu’il existe des « études scientifiques » prouvant que les Noirs ont, en moyenne, un quotient intellectuel légèrement inférieur à la moyenne. La réaction de toute personne objective et de bonne volonté devrait être d’aller voir ces études, et non d’en réfuter péremptoirement la valeur ou l’existence.

Dans La vie de Galilée de Bertolt Brecht, il y a une scène ou les savants de l’époque refusent carrément de mettre l’oeil dans la lorgnette que leur tend Galilée pour leur prouver la véracité de ses dires. Puisque Aristote n’a pas parlé de cette planète, rétorquent-ils, elle ne peut pas exister. La réaction spontanée du plateau devant les propos de Pierre Mailloux, malheureusement, relevait de la même attitude dogmatique. Les études sont peut-être – sans doute – erronées. Elles n’existent peut-être même pas. Et si elles existent, il y a probablement d’autres études qui les contredisent. Mais qui est-on, chanteur, chanteuse, animateur, humoriste, pour trancher net la question, au lieu d’aller aux sources, au lieu de contre-interroger? Est-ce au nom de l’ouverture qu’on condamne sans procès?

Pour revenir aux accusations souvent entendues au sujet de l’émission Tout le monde en parle, à savoir qu’on y recherche uniquement le « scandale [...] parce qu’il donne un bon choc et un bon show » (dixit M. Larose), tout ce qu’on peut en dire, c’est que leurs auteurs se trompent de cible. Tout le monde en parle n’est certainement pas une émission sage comme on en faisait au temps du noir et blanc, mais il est indéniable que par elle, Radio-Canada contribue à son rôle d’éducation populaire. Certes, les responsables de cette émission aiment la controverse, et il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu’ils s’efforcent chaque semaine d’inviter un bouc-émissaire qui appellera spectaculairement l’opprobre (Raël ayant brillamment inauguré ce rôle). Mais en même temps, c’est une des très rares émissions où l’on profite d’une cote d’écoute impressionnante (attribuable justement à ce côté spectacle) pour sensibiliser une population entière à au moins une cause humanitaire chaque semaine, et ce, encore plus fidèlement.

Ainsi, personne ne peut être resté indifférent devant le témoignage de cette ancienne enfant-soldat, China Keitetsi, qui a été entendue à l’émission la semaine suivant le passage de Pierre Mailloux. Que, dans les jours qui ont suivi, on ait poursuivi la guéguerre entourant le discours solitaire du docteur barbu pour renvoyer aux oubliettes le sort des milliers d’enfants à qui l’on met une Kalachnikov dans la main avant la puberté, ce n’est certainement pas à Guy A. Lepage ni à Radio-Canada qu’il faut le reprocher. À qui alors?

Attention, la réponse pourrait faire mal.
 


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