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Lettre à Tommy Chouinard
sur son article intitulé
« C'est à ta femme de faire ça! » - Le défi de concilier vie familiale et professionnelle
paru dans Le Devoir du 29-30 janvier 2005

 

François Lavallée
30 janvier 2005
Monsieur,

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre premier article sur la conciliation travail-famille, et j’aimerais vous faire part de mes réflexions et de mon expérience personnelle à ce sujet.

J’ai 41 ans, ma femme en a 44. Nous avons trois enfants de 13, 15 et 17 ans. Titulaire d’une maîtrise en linguistique, ma femme a quitté le marché du travail en 1991, au moment où elle était enceinte de notre troisième enfant. Ayant connu pendant quatre ans la situation courante dans laquelle les deux parents travaillent tout en ayant deux enfants, c’est une décision que nous n’avons jamais regrettée.

Bien des gens nous voient comme rétrogrades. Pourtant, cette situation nous donne une qualité de vie que peu de familles connaissent aujourd’hui. J’aimerais passer en revue avec vous les principales raisons qui font que la plupart des couples s’en passent.

1) Cette situation serait vue comme réductrice pour la femme. Comme si le fait de s’occuper de ses enfants et d’une maison à temps plein était une tâche inférieure. Comme vous le dites dans votre article, les parents sont de plus en plus exigeants envers eux-mêmes à l’égard de leurs responsabilités envers leurs enfants. N’est-il pas paradoxal que dans ce contexte, la décision de sacrifier un emploi rémunéré pour s’occuper d’eux soit vue comme inconséquente, voire méprisable, par beaucoup? Est-il suffisant de payer des cours de natation et de piano à nos enfants, de leur trouver une bonne garderie, de leur donner un petit peu de « temps de qualité » une fois par jour ou quelques fois par semaine?

Cette notion de « temps de qualité » est devenue, il me semble, une sorte de paravent qui nous permet de passer sous silence bien des réalités de la vie des jeunes enfants. On entend souvent que l’important, ce n’est pas la quantité de temps qu’on passe avec nos enfants, mais la qualité de ce temps. Il est indéniable que la qualité est importante, mais est-ce qu’on gère la vie des enfants comme on gère un projet d’entreprise, en leur disant que le temps de qualité dont ils ont besoin, on le leur donnera à tel moment précis, une heure avant de se coucher, ou quatre semaines par année, et que le reste du temps, il faudra tout simplement s’adapter? Est-ce qu’on peut planifier le moment où un enfant a besoin de nous? Quand il est malade, quand il est en détresse, quand il ne « file pas » pour toutes sortes de raisons? Est-ce qu’il n’y a vraiment aucune conséquence pour l’enfant de savoir que la plupart du temps, quand il a besoin de la présence de ses parents, il tombe au mauvais moment (il est malade un matin de semaine, par exemple) et bouleverse la vie de ces derniers, qui doivent téléphoner à gauche et droite, soit pour s’absenter du bureau, soit pour trouver un parent, un ami ou un voisin qui pourra s’occuper de l’enfant, et qui en parlera ensuite toute la semaine autour de lui (ou en subira les conséquences au bureau)?

Par ailleurs, quand on regarde le rythme effréné auquel vous faites allusion dans votre article (« Le stress est ainsi devenu le lot quotidien de beaucoup de parents. C’est la course folle, du matin et du soir, entre l’école, le service de garde, la piscine, l’aréna et le bureau... »), est-ce qu’on peut vraiment considérer comme déraisonnable, même aujourd’hui – surtout aujourd’hui –, qu’un des deux parents reste à la maison pour faire les repas et les commissions, de telle sorte qu’on ne soit pas toujours en train de courir le matin et qu’on puisse manger de vrais repas maison, à une heure raisonnable, les soirs de semaine?

La qualité de vie qu’apporte ma femme à toute la famille en décidant de rester à la maison est un bien extrêmement précieux, que nous apprécions tous les jours tous les cinq. Ainsi, tous les samedis matins, alors que la plupart des couples sont en train de courir dans les magasins ou de faire leur épicerie parce qu’ils n’ont pas d’autres moments pour le faire, nous allons tous deux prendre un café dans un bistro du centre-ville...

2) Beaucoup de couples affirment qu’ils « n’arriveraient pas » financièrement si un seul des deux était sur le marché du travail. Je dois admettre qu’étant professionnel, j’ai un bon revenu qui nous permet de vivre confortablement. Il n’empêche que cet argument me semble souvent fallacieux. Tout d’abord, je rencontre régulièrement des couples dont le revenu familial est nettement plus élevé que le mien – et qui ont moins d’enfants que moi – déclarer qu’ils « n’arriveraient pas » avec un seul salaire. Chacun a le droit de viser le revenu familial qu’il souhaite, mais pour être honnête, il faut admettre que ce genre de calcul se fait souvent en fonction d’un rythme de dépenses assez faramineux : vacances fréquentes, lointaines ou prolongées, gadgets électroniques de toutes sortes, cadeaux hors de prix pour les enfants, résidence coûteuse que l’on veut rembourser dans des temps records, rénovations domiciliaires quasi permanentes... Il faut ajouter à cela tous les frais que comporte en soi le fait d’avoir un deuxième conjoint qui travaille : deuxième voiture, repas pris à l’extérieur, habillement, garderie...

Tout bien considéré, sans vouloir couvrir ici tous les cas de figure, je crois qu’on peut dire en général que l’argument selon lequel « on n’arriverait pas avec un seul salaire » découle directement d’une idée qu’on se fait du « strict minimum », qui n’a plus aucune commune mesure avec, par exemple ce que nos parents ont connu. Sans préconiser la misère comme mode de vie, il faut admettre qu’il y a toute une marge entre le standard de vie actuel et celui qui était courant il y a à peine une ou deux générations, et qu’il y aurait sans doute moyen, pour se donner une qualité de vie, de se contenter d’un peu moins sans pour autant tomber dans la dèche.

3) Le fait de s’absenter du marché du travail précarise la situation de la femme. C’est un des facteurs majeurs qui a justifié l’entrée des femmes mariées sur le marché du travail dans les années 70. (Je précise « mariées », car contrairement à la croyance populaire, les femmes occupaient déjà 25 % du marché du travail en 1950.) En effet, une femme qui dépend entièrement de son mari sur le plan financier se trouve en quelque sorte prisonnière de lui si jamais le couple va mal. Il va sans dire que cette situation est inacceptable et qu’il faut trouver des moyens de l’éviter. Le fait pour la femme d’avoir son propre emploi constitue effectivement une solution. Mais ce n’est pas la seule, surtout quand on en constate, après une génération, les inconvénients. Un État qui souhaite protéger la femme tout en favorisant l’équilibre familial pourrait facilement mettre en vigueur des régimes matrimoniaux protégeant efficacement la femme qui se sépare de son conjoint si elle dépend de lui financièrement. Bien que je ne sois pas juriste, le régime de société d’acquêts, appliqué d’office au Québec depuis les années 1970, me semble répondre déjà en partie à ce besoin. Il existe de nombreuses façons de le compléter : reconnaître à la femme qui se sépare le besoin de se donner une nouvelle formation professionnelle et lui accorder le temps et l’argent dont elle a besoin pour ce faire et pour trouver un emploi, voire éventuellement quantifier la valeur du travail qu’elle a apporté au couple par sa présence à la maison et la rémunérer au moment de son départ.

Bref, il n’est pas utile d’examiner en détail les options ici, mais mon idée est la suivante : on ne saurait considérer la simple protection de la femme en cas de séparation comme une raison suffisante pour justifier qu’elle doive rester active sur le marché du travail tout en ayant des enfants. En effet, tous les inconvénients créés par le fait que les deux parents travaillent, eux, sont bien réels et non hypothétiques; on se retrouve ainsi dans une situation essoufflante quotidiennement qui dure des années et dont tout le monde subit les conséquences, pour éviter une situation qui n’arrivera peut-être jamais et qu’on pourrait de toute façon régler le temps venu par d’autres moyens moins lourds pour la famille. Il suffirait d’un régime juridique (voire d’une assurance privée!) pour protéger la femme. Ce régime consacrerait vraiment l’importance que nous accordons aux enfants en reconnaissant que ceux-ci ont besoin d’un parent proche pour leur développement.

Précisons que si je parle ici comme si c’était forcément la femme qui resterait à la maison, c’est que les injustices qu’on a voulu corriger dans le passé ont touché les femmes. Mais il va de soi que toute ces considérations s’appliqueraient autant dans un cas où ce serait le père qui reste à la maison.

Conclusion

Il faut dire aussi que beaucoup de mères travaillent simplement parce qu’elles se sentent incapables de s’occuper de tâches domestiques et de leurs enfants de 9 à 5, ce qui constitue, il faut l’avouer, un travail généralement plus exigeant, physiquement et mentalement, qu’un emploi rémunéré. Il va de soi qu’on ne peut que respecter cette décision. C’est la diversité qui fait la richesse d’une société. Chacun a son tempérament et sa personnalité; certaines femmes sont très heureuses à passer leur journée à s’occuper de leurs enfants (et d’elles-mêmes), d’autres ont besoin d’un autre genre d’action. On pourrait dire la même chose des hommes, évidemment.

Ce qui me désole, c’est qu’on se plaigne depuis maintenant de nombreuses années du rythme de vie des couples dont les deux parents travaillent, sans jamais envisager sérieusement une des solutions qui me semble extrêmement simple, et qui est celle que j’ai choisie avec mon épouse. Qui plus est, comme je le disais, il est même devenu difficile de faire valoir cette solution (même sans vouloir l’imposer), parce qu’on passe alors pour rétrograde.

Je considère personnellement qu’il revient à chaque famille de regarder honnêtement le rythme de vie qu’elle s’est donnée et de cesser d’accuser le gouvernement, son employeur ou « la société d’aujourd’hui » pour les inconvénients que ce rythme comporte. On ne peut empêcher notre employeur de jouer au bourreau avec nous s’il ne veut rien entendre. Mais nous, on peut cesser de jouer au bourreau avec notre famille, y compris nous-mêmes. Les solutions de rechange existent bel et bien, elles peuvent être immédiates, et quand on regarde l’impasse dans laquelle s’engagent aujourd’hui nombre de jeunes familles, on constate que les solutions qui paraissent les plus rétrogrades pourraient très bien s’avérer, en fait, d’avant-garde.


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