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Faut-il toujours traduire
Canadians par Canadiens?...

 

François Lavallée
Article paru dans Circuit à l'été 2007


Traduisant des documents de l’administration fédérale depuis plus de vingt ans, j’ai toujours été titillé par la fréquence effarante du mot Canadians dans ces textes.

Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que l’administration fédérale parle des Canadiens, me direz-vous? En soi, rien. Et pourtant, très tôt dans ma carrière, j’ai eu la sensation bizarre que les fonctionnaires fédéraux se servaient du mot Canadians comme d’un mantra, comme si on tentait indirectement de convaincre les Canadiens qu’ils existaient vraiment comme tels, contrairement à la rumeur populaire. Rappelons le mot de l’écrivain canadien Will Ferguson : « We are not Americans. Nor are we British. Or French. Or Void. We are something else. And the sooner we define this, the better. »

Apparemment, il a fallu attendre un quart de siècle après la Confédération pour qu’un premier ministre canadien – c’était sir Charles Tupper – utilise pour la première fois le mot Canadian au sens politique actuel! N’oublions pas en effet que, jusqu’à récemment, les Canadiens, c’était uniquement les Canadiens français. Les fonctionnaires fédéraux abuseraient-ils de la technique de martelage de marque pour rattraper le temps perdu?

Au-delà de la question sociopolitique, la simple dimension linguistique de cette observation réserve déjà une découverte surprenante pour le traducteur. Commençons par nous poser la question suivante : s’il était si normal que l’administration publique fédérale utilise si souvent le mot Canadiens, on pourrait s’attendre à ce que l’administration québécoise en fasse autant avec le mot Québécois, non? Bien avant l’apparition d’Internet, mon intuition me disait que ce n’était pas le cas. Google m’a permis d’en avoir le cœur net.

Méthode

Pour vérifier mon hypothèse, il suffirait de vérifier la fréquence relative du mot Québécois dans les textes de l’administration québécoise et du mot Canadiens dans les textes fédéraux. Mais pour calculer la fréquence relative, il faut connaître le nombre total de mots de chaque corpus, ce que Google ne peut fournir. Pour pallier ce problème, j’ai dû aller un peu plus loin, et continuer de suivre mon intuition quant à ce que seraient, selon moi, les expressions qu’utilisent les auteurs de textes rédigés en français au Québec là où les fonctionnaires fédéraux recourent au mot Canadiens. En effet, l’État québécois peut certes moins utiliser le gentilé de ses administrés que l’État canadien, mais il n’en parle sûrement pas moins. J’ai donc posé l’hypothèse qu’il utilisait plutôt des équivalents comme les citoyens, la population et la société québécoise. De fait, si le mot Canadians pullule dans les textes fédéraux écrits en anglais, il me semblait en revanche que les mots citizens, population et society y étaient beaucoup plus rares que leurs équivalents morphologiques dans les textes rédigés en français au Québec.

Il ne restait donc plus qu’à faire le total des mots Canadiens, citoyens, population et société canadienne dans les textes fédéraux, puis le total des mots Québécois, citoyens, population et société québécoise dans les textes provinciaux pour ensuite observer comment se répartissaient ces vocables à l’intérieur de l’ensemble .

Résultats

Bingo! Comme je m’y attendais, le mot Canadiens est infiniment plus fréquent dans les textes fédéraux que le mot Québécois dans l’administration québécoise : 61 % dans le premier cas, et 14 % dans le second! Et, logiquement, les textes rédigés en français au Québec recourent beaucoup plus fréquemment aux trois expressions la population, la société et les citoyens, ce qui rétablit l’équilibre (voir graphique). 

Pour simplifier la comparaison, les recherches ont été faites uniquement sur les textes français dans les deux cas. Toutefois, si on se permet une petite incursion comparative entre les deux langues dans les textes fédéraux, on remarque que les expressions françaises société canadienne et population canadienne y sont respectivement deux fois et trois fois plus fréquentes que les expressions anglaises Canadian society et Canadian population (100 000 contre 50 000, et 66 000 contre 22 000 respectivement). Cela signifie deux choses : premièrement, que la fréquence relative du mot Canadian en anglais est probablement encore plus grande que ne l’indique le graphique, et deuxièmement, que bien des traducteurs ont déjà eu l’intuition confirmée par la recherche présentée ici.

Conclusion

Le but ici n’est pas tant de bannir le mot Canadiens que de penser plus souvent à recourir à des équivalents comme les citoyens, la société canadienne ou la population lorsque le contexte nous y invite. L’étude statistique qui précède, si sommaire soit-elle, montre bien que, ce faisant, le traducteur produira des textes plus idiomatiques. Mais il y a plus : ces nouvelles options, par leur variété, l’aideront à éviter la redondance, sans compter que deux de ces expressions, soit la société canadienne et la population, lui fournissent une possibilité plus que bienvenue d’éviter l’encombrant doublet Canadiens et Canadiennes, dont le rédacteur anglais, sans connaître sa chance, n’a jamais à se soucier.
 



Graphique 1 - Fréquence relative des mots Canadiens (Québécois), les citoyens, la population et la société canadienne (québécoise) dans les textes de l'administration fédérale et de l'administration provinciale (Google, printemps 2007).

Le mot Canadiens est beaucoup plus fréquent dans les textes de l’administration fédérale que le mot Québécois dans les textes de l’administration québécoise. En revanche, les mots citoyens, population et société canadienne y sont nettement plus rares (la comparaison porte évidemment sur l’expression société québécoise dans le dernier cas).

La démarche exacte a consisté à chercher les expressions 1° "les Canadiens", "les Canadiennes", "des Canadiens" et "des Canadiennes" (l’article servant à exclure les adjectifs), puis 2° "les citoyens", etc., 3° "la population" et 4° "la société canadienne" dans les sites « .gc.ca » et les variantes équivalentes avec le mot Québécois dans les sites « .gouv.qc.ca ».

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