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Correspondances

 

François Lavallée
Article paru dans Circuit au printemps 1997


        Cela doit bien remonter à ma première journée de baccalauréat. Vous savez ce que c’est : tout d’un coup, on ne peut plus écouter la radio ou lire les journaux sans sursauter chaque fois qu’on tombe sur des expressions comme « au niveau de » ou « s’impliquer  ».
        Une fois dans le monde du travail, ça s’étend. Certains appellent cela « la déformation professionnelle ». Moi, j’appelle plutôt ça « l’effet LSD de la traduction ». Vous traduisez un feuillet d’instructions sur la pose de carreaux, et voilà que tous les planchers prennent un relief insoupçonné dès que vous entrez dans une pièce quelconque. Le mois d’après, on vous refile un guide d’interprétation de la nature à traduire, et les arbres de votre quartier ont soudain des racines longues comme ça et tout plein d’écureuils et d’oiseaux chanteurs (ce ne sont plus des oiseaux ordinaires) dedans.
        Mais vient un moment où le phénomène prend une ampleur inquiétante.
        J’ai atteint ce point de non-retour cette année, en me mettant à traduire des brochures descriptives d’engins de chantier. Évidemment, du jour au lendemain, les travaux d’excavation du voisin attirent mon œil d’une manière irrésistible, et je me mets à flâner près des rétrocaveuses abandonnées la fin de semaine. Quand je suis avec les enfants, je nomme avec fierté et passion tous les éléments de ces machines qui me laissaient on ne peut plus indifférent le mois d’avant : la flèche, le bras, le godet...
        Côté moteur, je commence à m’y connaître un peu aussi. Les rouages de la transmission monopolisent mon intérêt.
        Je ne soupçonne pas encore l’ampleur du mal quand, pour me changer les idées, par un soir de pleine lune, j’entame innocemment un poème d’Anna de Noailles.

          L’Offrande à la nature
          J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne...

        Soleil, couronne (dentée)... voilà le planétaire de la boîte de vitesses de mon camion de chantier qui surgit tout droit du poème de la comtesse. Je secoue la tête, me ressaisis et persiste...

                Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité.
                Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
                Et j’ai pleuré d’amour au bras de vos étés.

        «  En option, le bras télescopique convient parfaitement aux travaux les plus rudes (de l’automne)... » Rien à faire. L’immixtion est totale, sans merci et irréversible. Même la poésie n’y échappe plus.
        En refermant mon livre, je me mets à penser aux autres. Nous ne sommes sûrement pas les seuls. Imaginez un aviateur lisant Saint-Exupéry. Un éthologue plongé dans un livre de La Fontaine. Un informaticien frappé de stupeur en revoyant soudainement le nom de Bugs Bunny.
        Ou un général chargé d’une mission humanitaire qui lit Lamartine : « OTAN, suspends ton vol... »
        N’auriez pas un guide de désintoxication à faire traduire?


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