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Nos voisins les Gringolandais1...

 

François Lavallée
Article paru dans Circuit à l'été 2005*


« Un jour, raconte l’humoriste Steven Wright, j’ai rencontré une dame dans le rayon des produits sans marque. Elle s’appelait "femme". »

On pourrait dire que cette histoire illustre bien la triste situation des États-Unis d’Amérique. Trois mots pour se nommer, mais génériques. Un peu comme un pays qui s’appellerait Pays. Car à bien y penser, si – comme tout le monde le sait de ce côté-ci de l’Atlantique – le mot Amérique n’est pas assez spécifique pour les désigner, le mot États-Unis ne l’est pas non plus : le Mexique aussi a pour nom officiel Estados Unidos (Mexicanos). Et historiquement, ce fut également le cas du Venezuela, qui s’est appelé Estados Unidos de Venezuela jusqu’en 1953, et du Brésil, appelé Estados Unidos do Brasil jusqu’en 1968. Si ça se trouve, notre propre pays devrait s’appeler États-Unis du Canada, car comme le fait remarquer Gérard Dagenais dans son Dictionnaire des difficultés, le mot province est impropre pour désigner ce qui constitue en fait « les États fédérés du Canada »2.

Il n’empêche que chez les premiers intéressés, America, c’est d’abord et avant tout ce petit bout de continent qui a vu naître P.T. Barnum, Ronald McDonald et The Gipper, et ce n’est pas demain la veille qu’on leur fera changer d’avis.

Notons bien qu’ils ne sont pas les seuls : dans presque toute l’Europe, c’est sans état d’âme que l’on utilise Amérique, Amerika et consorts au sens restrictif et non continental.

On sait qu’il n’en va pas de même en terre québécoise. Laurent Laplante se faisait le porte-parole de toute une population lorsqu’il écrivait, en février 2004 :« Pour l’auditeur canadien ou québécois, il est agaçant d’entendre le chroniqueur du Monde ou de L’Express décrire les politiques “de l’Amérique” comme si le Canada et le Mexique s’étaient retirés de l’atlas géographique »3.

L’essor du mot États-Unien

Chose curieuse, autant les Québécois n’hésitent pas à monter aux barricades pour dénoncer ou ridiculiser cet emploi « hexagonal » du mot Amérique, autant ils utilisent tous sans sourciller le mot Américain pour désigner leurs voisins du sud.

Tous? Non! Car la progression du mot États-Unien n’aura échappé à personne ces dernières années. Une recherche effectuée dans les archives du journal Le Devoir permet de constater qu’après être resté humblement dans l’ombre tout au long des années 90, il prend un essor remarquable dès que sonne le nouveau millénaire, comme pour signaler un changement d’ère4.

D’aucuns attribueront ce virage à la conjoncture politique. Rappelons tout de même que le mot a été inventé bien avant George Bush et la guerre d’Irak : le Petit Robert en fait remonter l’apparition (sous la graphie bizarroïde étazunien) à 1955.

Et justement, cet usage n’est pas propre à nos longitudes : en décembre 2004, on trouvait dans Google plus de 10 000 occurrences du mot états-unien (et de ses variantes orthographiques) même en restreignant la recherche aux noms de domaine se terminant par .fr.

Le vocable n’en a pas moins la vie dure au pays de Montesquieu et de Tocqueville. Ainsi, un Robert Solé, du Monde, affirme sans ambages que ce mot « ne passe pas » : « après avoir retourné le problème dans tous les sens, la commission de néologie et de terminologie du ministère français des affaires étrangères y a renoncé. La force de l’usage l’a emporté sur la règle5. » De fait, la rédaction du Monde ne l’utilise jamais, et Le Monde diplomatique, à peine.

D’autres langues européennes, pourtant, ont réussi à adopter un adjectif spécifique. En Italie, statunitense est courant. En allemand, le mot US-amerikanisch est connu (quoique amerikanisch soit communément utilisé dans le sens d’« états-unien »).

Du côté hispanique

Toujours en Europe, on ne sera pas étonné d’apprendre que c’est dans la péninsule ibérique que l’utilisation d’americano est réservée presque exclusivement au sens continental. Cet usage découle évidemment de la proximité culturelle des pays latino-américains, où le fait d'utiliser América au sens d’« Estados Unidos » constituerait un acte de témérité dans le meilleur des cas.

Pour ce qui est de l’adjectif, le mot estadounidense6  – équivalent morphologique de notre états-unien – est partout d’usage courant et officiel chez les héritiers de Cervantès. Dans certains milieux particulièrement proches des réalités états-uniennes, comme le nord du Mexique, on entendra americano dans la rue. Mais à plus grande échelle, dans la langue populaire, c’est le fameux gringo qui l’emporte haut la main, et sous toutes les formes : una película gringa, la cerveza gringa... Il semble par ailleurs que gringo ait perdu le sens péjoratif qu’il eut naguère, quoique bien des hispanophones se gardent encore de le prononcer devant des États-Uniens.

Nos voisins les Usoniens?

Pour boucler la boucle, on ne saurait passer sous silence le fait que les États-Uniens eux-mêmes se sont régulièrement penchés sur la question, et les solutions suggérées au fil des âges ne manquent pas : Appalacian, Colonican, Columbard, Columbian, Fredonian, Stateside(r), Uesican, Uessian, Unisian, United States American, United Stateser, United Statesian, United Statian, USAian, US American, USAn, Usanian, Usian, Usonian, Washingtonian7

Soulignons entre autres que Usonian fut couramment utilisé par l’architecte Frank Lloyd Wright (1867-1959) pour caractériser les paysages naturels et urbains de son pays.

Et il ne faudrait pas oublier les formations ludiques, telles que Murcan ou Merkin, car connaissant les rebondissements qui caractérisent si souvent l’histoire de la langue, qui sait le sort qui leur sera réservé?

Il n’empêche que pour le moment du moins, il serait utopique de compter sur les maîtres du monde contemporain pour renoncer à l’appellation American; on trouve certes United Statesian(s) plus de 3 000 fois dans Google, mais c’est encore 50 fois moins que le mot Icelander(s)...

Yankilandia, Gringolandia...

Pour revenir au nom du pays, les hispanophones ont sans doute une longueur d’avance sur le reste du monde dans la réflexion pouvant mener à une solution. Si, en espagnol, les États-Unis s’appellent officiellement los Estados Unidos de América, les synonymes ne manquent pas du Rio Grande à la Terre de Feu : los Estates, los Yunáited, el Otro Lado (« l’autre côté »), Yankilandia, voire Gringolandia...

Tiens! Gringolandais, voilà qui ne serait pas mal comme solution de rechange si jamais états-unien n’arrivait pas à s’implanter?



Graphique 1 - Occurrences du mot États-Unien dans Le Devoir (1993-2004)

Nous avons fait porter nos recherches sur les graphies états-unien, étatsunien et étasunien, sous leurs formes masculines et féminines, au singulier et au pluriel. La première est de loin la plus usitée.



Graphique 2 - Fréquences relatives des mots États-Unien et Américain dans Le Devoir (1993-2004)

Évidemment, le mot Américain demeure beaucoup plus fréquent que le mot États-Unien. Cependant, ce graphique permet de constater que l'augmentation de la fréquence du mot États-Unien observée au graphique précédent n'est pas attribuable à l'actualité, c'est-à-dire au fait qu'on aurait davantage parlé des États-Unis à partir du 11 septembre 2001. En effet, la fréquence du mot Américain, elle, demeure relativement stable sur toute la période. À cause de l'importance des chiffres et des limites de l'outil de recherche du Devoir, le nombre d'occurrences du mot Américain a été extrapolé à partir du nombre d'occurrences en mars et en octobre de chaque année. Pour le mot États-Unien, il a été possible de faire porter la recherche sur toute l'année à la fois.

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Notes

* Les graphiques ont cependant été omis de l'article publié dans la revue, faute d'espace.

1. Je tiens à remercier Hector D. Calabia, David Henderson, Louis Jolicoeur, Izaskun Fuentes Milani, Carolina Mendez, Haydn Rawlinson, Mauricio-José Schwarz et Wilma Peruzzi pour leurs précieuses contributions à mes recherches.
2. Dagenais, Gérard, Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada, s.v. province.
3. Laplante, Laurent, « Reconquérir l’Amérique? », Dixit Laurent Laplante, 26 février 2004.
4. Voir graphiques 1 et 2. Nous avons fait porter nos recherches sur les graphies états-unien, étatsunien et étasunien, sous leurs formes masculines et féminines, au singulier et au pluriel. La première est de loin la plus usitée.
5. Solé, Robert, « Fausses barres et vrais poncifs », Le Monde, 2003-11-09.
6. Parfois écrit estadunidense, sans o au milieu.
7. Source : http://encyclopedia.thefreedictionary.com/United+Statesian.
 
 
 
 



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