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Je veux gagner la Dictée!

 

François Lavallée
Article paru dans Circuit en été 1997


        Je veux remporter la Dictée des Amériques!
        Après tout, comme le disait si bien Anne-Marie Dussault, animatrice de la Dictée cette année, « le français est une langue difficile ». Et je veux montrer qu’il existe une minorité de francophones qui la maîtrisent encore, cette langue de nos ancêtres.
        Je veux montrer à tous que j’appartiens à une race supérieure, la race de ceux qui connaissent leur langue maternelle.
        Car écrire dans sa langue, cela n’est pas à la portée du premier venu. En effet, écrire, c’est un art, et tout le monde ne peut pas être artiste.
        Ce qu’il leur faut, à cette société de plébéiens, c’est une race de scribes. Des gens pour écrire à leur place. Loin de mettre en cause les fondements de la démocratie, l’institution de cette nouvelle classe sociale rendra un service inestimable au peuple, car qui ne sait pas écrire ne sait pas communiquer, et qui ne sait pas communiquer ne saurait survivre.
        Encore étonnant qu’ils aient survécu si longtemps, tiens!
        Si nous arrivons à faire reconnaître la classe des scribes, enfin la francophonie aura un rempart efficace contre toutes ces aberrations monstrueuses qui menacent sa survie et son identité et surtout, qui nuisent à la pureté de notre belle langue.
        Et que nous, traducteurs, avons eu le privilège d’étudier pendant trois ans à l’université pour sauver honorablement nos conglottes du domaine de la lucilie.
        Il faut éviter à tout prix que les francophones ne suivent l’exemple laxiste de leurs cousins hispanophones, qui, dans un accès injustifiable de nivellement vers le bas, ont décidé de simpliphier l’ortografe. En effet, toute personne le moindrement instruite sait qu’une foto ne peut être aussi claire qu’une photo, attendu que nous devons cette technologie aux Grecs.
        Et que ferait-on de la dictée? Et où tomberaient toutes ces années de labeur, passées à mémoriser, dès notre plus jeune âge, qu’il faut écrire j’hésite sans s mais tu hésites avec un s et il hésite à nouveau sans s? Où irait-on si l’on supprimait la différence entre cuissot et cuisseau, sur laquelle Bernard Pivot a attiré notre attention avec tant de justesse il y a quelques années déjà? Laissera-t-on au peuple la futile illusion qu’il pourrait être normal d’écrire une page dans la langue de sa mère sans s’abandonner à tout moment au doute qui ronge?
        Quand j’aurai gagné la dictée, la francophonie tout entière m’aura reconnu comme un guide indispensable pour traverser sans danger le champ miné de la langue qu’ils parlent tous les jours, et la majorité d’en bas saura qu’elle n’a d’autre choix que d’engager la minorité d’en haut pour écrire ses lettres, ou migrer vers des peuples sans avenir parce qu’insuffisamment rigoureux sur le plan linguistique. L’anglophonie, par exemple.


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