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L’Association des tailleurs d’ombres1

 

François Lavallée
Article paru dans Circuit en été 1998


         Je marchais nonchalamment rue de Rivoli, quand je vis arriver d’un coin perdu un homme d’âge mûr, teint basané, qui poussait une petite charrette dans laquelle se trouvaient un petit marchepied, une grande paire de ciseaux et un rouleau noir dont je distinguais mal la matière.
        «  Tailleur d’ombres! Taille, répare, ajuste! »
        Je n’en croyais pas mes oreilles. Je m’approchai de lui pour lui demander :
        «  Excusez-moi monsieur, avez-vous dit que vous étiez… excusez-moi… tailleur d’ombres?
 — Tout juste. Tailleur d’ombres, pour vous servir, me dit-il en toisant la mienne sur le mur.
— Tiens, je ne savais pas que ce métier-là existait!
 — Pas étonnant, monsieur, pas étonnant, fit-il d’un air mi-résigné, mi-rageur, toujours en étudiant attentivement ma silhouette sur le mur. Quelque chose à la hauteur de mes oreilles semblait l’agacer.
 — Pas étonnant? Et pourquoi?
 — Personne ne nous connaît. On ne parle jamais de nous. Ou bien n’importe comment. Vous savez, fit-il sur un air de confidence en quittant soudainement mon ombre des yeux, il y a toutes sortes de gens qui s’improvisent tailleurs d’ombres! Une paire de ciseaux, un rouleau d’ombre trouvé sur le marché gris, et hop! On se dit professionnel!
 — Ah? Et… il faut plus que ça?
 — J’ai fait l’École des hautes études ombrageuses, moi, monsieur! Trois ans à trimer dur! Sans compter mes nombreuses années d’expériences! Les effiloches, les faux-plis, les couleurs vagues, ce n’est pas chez moi qu’on en trouve, monsieur! D’ailleurs, je vois que vous auriez besoin de quelques retouches, là », fit-il d’un air connaisseur en revenant à ma tête sur le mur de briques. Je reculai d’un pas par réflexe, et mon ombre se retrouva sur le trottoir. Son visage se tourna vers moi.
        «  Ce qu’il vous faudrait, c’est une association, repris-je, ému par son sort.
— Une association? Il y en a une! fit-il brusquement.
— Ah!… Et vous en faites-partie depuis longtemps?
— Moi? Mais je n’en suis pas, monsieur. »
         Il disait cela avec fierté. On entendit une sirène au loin.
        «  Ah? Et pourquoi? repris-je innocemment.
— C’est qu’il y a une cotisation, vous savez!
— Ah… oui, bien sûr, fis-je d’un air entendu.
— Tiens, Maurice, lui, il en fait partie. »
        Il me désigna un de ses collègues qui sortait du même coin sombre que lui, poussant une charrette semblable à la sienne.
        «  N’est-ce pas, Momo, que tu fais partie de l’ATO? Monsieur s’intéresse à l’ATO.
— Mouais. C’est une honte, fit immédiatement l’autre avec dédain en laissant sa charrette pour s’essuyer le front. Encore beau qu’ils m’arrachent une cotisation. Ils ne font rien. Font jamais rien. On n’entend jamais parler de nous. Ou bien n’importe comment. Vous savez, fit-il sur un air de confidence, il y a toutes sortes de gens qui s’improvisent…
 — Oui, oui, je m’en doute bien, l’interrompis-je. Et je sais bien, ajouté-je avec sympathie, que la publicité, ça coûte cher, et que ça prend du temps et de l’énergie. Et vous n’êtes sûrement pas si nombreux. Que faites-vous, dans l’Association, pour le faire connaître un peu mieux, votre si beau travail?
— Que font-ils, vous voulez dire?
— Non, vous! Vous ne m’avez pas dit que vous étiez membre?
— Si, mais je ne suis pas là-dedans, moi. Je travaille, vous savez.
— Alors l’Association, ce sont des gens qui ne travaillent pas?
— Je ne sais pas.
— Mais enfin, le but d’une association, repris-je un peu confus, c’est de s’associer, pas de rester seul sur le coin de la rue. Vous voulez qu’on vous connaisse, non? »
        Moi, j’essayais seulement de comprendre, mais il changea soudain de ton.
        «  Je vous ai dit que je payais une cotisation. Vous ne trouvez pas que c’est assez?!
— Je… je ne sais pas. Il paraît que la publicité…
— C’est trop, Momo, trancha l’autre d’un air gravement assuré, avec un brin de compassion. C’est trop, je te le dis, moi. Quand ces gens-là feront leur travail, alors notre métier sera reconnu. Ça me paraît clair. Bon, assez parlé, on rentre. »
        Et sans plus s’occuper de moi, ils reprirent tous deux leur chariot et s’engouffrèrent dans la rue par laquelle ils étaient arrivés. Je les entendis encore converser quelques minutes :
        «  Ah la la! C’est une honte! Les gens s’imaginent… »

1  Je dois ici un mot de remerciement à Fred, qui m’a révélé l’existence de ce métier méconnu.


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