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Le traducteur et le musicien

 

François Lavallée
Article paru dans Circuit au printemps 19991
 
Lors d’un cocktail modeste, un traducteur imbu
À un sobre pianiste exaltait son métier.
Il aurait pu tenir ainsi des jours entiers
À répéter ce qu’il disait dès le début :
            « Par notre intermédiaire,
            Des millions de gens
            Ont accès aux plus grands :
            Je n’en suis pas peu fier.
Aristote, Augustin, Nietzsche, Hegel, Sénèque
Jésus même n’a pu toucher autant de cœurs
            Que lorsqu’un traducteur
A versé son discours dans le moule des Grecs.
Il suffit de connaître au moins deux langues vives,
D’étudier trois ans, d’en travailler autant,
Et voilà que votre œuvre, avec un peu de temps,
De peuples éloignés fait se toucher les rives.
Et de cet art on vit bien honorablement :
Des fins de mois jamais on ne voit les tourments,
Car le travail afflue, les clients paient, enfin
Ce n’est pas, comme vous, métier de crève-faim.

Mais vous! Votre métier! Avant de l’exercer,
                Ce sont des heures
                Ce sont des jours,
        C’est des années que vous passez
            À bouder le bonheur,
            À travailler toujours.
        Oui, je l’admets : vous êtes brave.
        Mais cher ami, devant les yeux
        Mettons les trous : entre nous deux,
        Qui est l’artiste, et qui l’esclave? »

        Le musicien, pris d’émotion,
        Se pencha avec précaution
        Sur la table du truchement.
        «  Vous m’intriguez. Et sur quoi donc
        Travaillez-vous présentement?
        Sur Heidegger? Ou sur Platon?
    “Rapport annuel”, “Note de service”…
Ma parole, l’ami, mais vous êtes aux cieux!
Heureusement que vous m’avez ouvert les yeux!
Je veux vous remercier : venez dans les coulisses,
Assister dès demain à mon humble concert. »
Le traducteur, content, vida d’un coup son verre.

Le lendemain, comme promis, le traducteur est au lieu dit,
Délaissant son clavier de poète, sa lyre,
            Pour entendre celui
                Du martyr.
Déjà dans le foyer, il entend des murmures
Encensant l’homme qui, paraît-il, tout à l’heure
Saurait porter aux nues et combler de bonheur
Tous les gens qui sont là, du plus jeune aux plus mûrs.
Encore dans la salle, on ne tarit d’éloges
À propos de celui qui attend dans sa loge.
            Puis se fait le silence
            Et le concert commence.
        L’artiste joue. Dans son visage
Semble s’amonceler un amas de nuages.
            Son front puissant se voile.
            La salle est en émoi.
            On attend un orage.
            Mais ce sont des étoiles
            Qui naissent de ses doigts.
            Le public est conquis,
            Transporté jusqu’au faîte
D’un domaine enchanté qu’on nomme paradis.
            Quand la musique arrête
C’est d’un bond et d’un seul que la foule se lève.
On acclame, on exulte, on applaudit sans trêve.
Le pianiste s’en va, le front tout en sueur
En coulisse revoir son ami traducteur.
        La foule crie et le rappelle.
Les hourras fusent, se ramassent à la pelle.
Le pianiste est ému. C’est un moment magique.
Avant de retourner saluer son public,
Il goûte doucement les cris et les vivats
Que le peuple réserve aux rois et aux divas
Puis à son compagnon un peu troublé chuchote :
« Je touche assez de gens moi-même aussi, je crois.
        Et que serait-ce, dites-moi,
        Si j’étais payé à la note? »2

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1Mais publié ici pour la première fois dans la bonne disposition typographique.
2Pour comprendre la chute, il faut savoir que les traducteurs facturent généralement leur travail selon un tarif au mot.


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