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Louis Jolicœur : ne soyez pas dupes

 

François Lavallée
Article paru dans Circuit en été 2000


        Quand on demande à Louis Jolicœur de se définir, on entend de sa bouche des mots qui surprennent, comme « dilettante », et même « imposteur ». Mais les étudiants de l’Université Laval qui le connaissent comme directeur du programme de traduction ne sont certes pas dupes. Ils l’ont vu leur dénicher des stages à l’étranger, les accueillir, les écouter et les conseiller à son bureau et en classe, leur créer un volet « espagnol  » pour le programme. Pas de doute : Louis Jolicœur est bien à sa place dans ses fonctions actuelles.
        Mais à votre tour, ne vous y trompez pas. Quand on a dit que Louis Jolicœur est directeur du programme de traduction à l’Université Laval, on en a bien peu dit. Car il est aussi bien écrivain que traducteur, aussi bien traducteur littéraire que traducteur commercial, aussi bien interprète que traducteur, et fait aussi bien dans l’anglais que dans l’espagnol.
        Et gageons qu’à dix-neuf ans, si on l’avait interrogé sur son avenir professionnel, lui-même se serait trompé.
        Au sortir de l’adolescence, c’est en effet l’aventure, le voyage et l’Homme, avec un grand H, qui l’intéressent. Ainsi, avant même d’entreprendre ses études universitaires, il se lance dans un voyage d’un an qui le mènera en Crète, en Iran et au Népal. Il n’a pas 20 ans. Ensuite, baccalauréat en anthropologie, puis nouveau périple en Orient : ce sera cette fois la Thaïlande, la Malaisie et l’Inde, puis le nord de l’Afrique.
Enfin il se fixe à Barcelone, en Espagne, pour perfectionner son espagnol; c’est là qu’il commence à traduire, pour gagner sa croûte.
        Et moi qui avais cru à un homme réservé et timide, la première fois que je l’ai vu, à l’Université Laval. Dorothy Nakos l’avait invité à venir nous parler de son expérience de traducteur littéraire.
        C’était au début des années 80. Pour sa maîtrise en traduction, Louis Jolicœur s’attaquait à l’œuvre d’un grand écrivain uruguayen qu’il admirait mais qui était encore inconnu du monde francophone : Juan Carlos Onetti. On se dit : il était encore bien jeune dans la profession. Qu’à cela ne tienne : c’est la grande maison parisienne U.G.E qui éditera la traduction dans la prestigieuse collection 10/18... et en commandera d’autres au jeune Québécois.

Une rencontre déroutante

        Il aura d’ailleurs le privilège de rencontrer à Madrid M. Onetti en personne, qui lui déclarera d’un ton péremptoire : «  Pourquoi vous intéressez-vous à Onetti? Je me fous d’Onetti; trouvez-vous un sujet plus intéressant. » L’auteur était lauréat du prix Cervantès, équivalent du prix Goncourt dans le monde hispanique.
        Cette rencontre au dénouement inattendu confirme chez Louis Jolicœur une attitude qu’il cultivait déjà et qui va à l’encontre des courants actuels en traduction littéraire : « Pour moi, on ne traduit pas un texte, on traduit un auteur. Un auteur, dans son contexte social, politique et personnel; un auteur aussi qui a des objectifs dans sa démarche, objectifs qu’il faut connaître et respecter.  »
        Pour la traduction commerciale, c’est surtout avant de devenir professeur adjoint (puis agrégé), en 1994, qu’il s’y adonne, travaillant à son compte. Pendant la même période, soit à partir du milieu des années 80, il se lance avec sa belle voix radiophonique dans l’interprétation de conférence, profession qu’il apprend « sur le tas », comme il est d’usage à l’époque. Mais attention, les tas de Louis Jolicœur ne sont pas comme les autres : pour s’exercer, Louis traduit tout ce qui bouge, à la télé, à la radio et ailleurs, en s’enregistrant lui-même quand il le peut. Pendant ses études postdoctorales à l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs (ESIT) à Paris, en 1993-1994, il constatera que c’est justement ainsi que l’on forme les aspirants interprètes...

Faire sauter les stéréotypes

        Au moment, où j’écris ces lignes, Louis Jolicœur, trad. a., se prépare fébrilement pour une année sabbatique qu’il passera avec sa conjointe et ses trois enfants (avouez que vous ne vous y attendiez pas) dans le sud de l’Espagne. Tout en enseignant à Grenade, il compte se remettre à l’écriture, qu’il a un peu délaissée après avoir produit, de 1987 à 1994, trois recueils de nouvelles. De quoi sera-t-il question dans ces nouveaux récits? Certainement de l’Andalousie, pays qu’il n’a pas choisi par hasard pour ce nouveau périple, et où il profitera de l’occasion pour traduire des auteurs de l’endroit afin de les faire connaître au public francophone et québécois. « Il faut sortir des stéréotypes : l’Andalousie, c’est plus que le flamenco et les courses de taureaux. » Faire sauter les stéréotypes, voilà une des missions préférées de Louis Jolicœur, traducteur littéraire. C’était d’ailleurs son but en traduisant les Nouvelles d’Irlande avec Julie Adam et les Nouvelles mexicaines d’aujourd’hui.
        Et puis, pourquoi ne pas profiter de ce même séjour pour apprendre un peu l’arabe? enchaîne-t-il sans en avoir l’air.
        De fait, la présence arabe est encore palpable dans ce coin de l’Europe, et Louis Jolicœur y sent déjà avec jouissance les relents de ses périples dans les déserts d’Orient. Dans ces lieux retirés, il a été profondément impressionné par les peuples qu’il qualifie avec nostalgie d’« intelligents, poètes et nobles », qu’il a côtoyés dans le silence pendant des semaines. Dans le silence, car bien sûr, personne ne parlait la langue de l’autre. C’est assez embêtant quand on se fait mettre à la porte d’un autocar au milieu d’un terrain miné, dans le désert du Béloutchistan. Demandez-lui comment il s’en est sorti.
        Je l’ai bien observé, attablé avec lui dans un coin du café Java Java, rue Cartier à Québec (pendant qu’il apprenait, dépité, que l’établissement ne servait plus de Guinness), et je vous jure qu’il n’a pas une égratignure. Pourtant, n’était-il pas au Pakistan pendant le régime militaire qui vit l’instauration de la loi islamique, et en Iran quelques mois avant la chute du chah, lorsqu’on brûlait le drapeau américain dans la rue? (On trouvera une évocation de cette expérience dans Amesha, nouvelle que je considère comme la meilleure de son recueil Saisir l’absence.)
        Et puis, ne s’est-il pas trouvé sans un sou à Istanbul, atteint de jaunisse, après cinq jours et quatre nuits d’autocar depuis Kaboul, avec pour seuls biens un sac de carottes vide et, dans le fond de sa poche, en petite boule, un billet d’avion pour son retour en partance de Paris, qu’il trimballait depuis un an?
        Si. Et il est revenu.
        On peut en conclure avec lui que « le monde n’est pas une si mauvaise place que ça ». Malgré les apparences.

Recueils de nouvelles publiés par Louis Jolicœur

L’araignée du silence, Québec, L’instant même, 1987.
Les virages d’Émir, Québec, L’instant même, 1990.
Saisir l’absence, Québec, L’instant même, 1994 (finaliste au Prix du Gouverneur général, 1995).

Quelques traductions

Le puits (El pozo), de Juan Carlos Onetti, Paris, Christian Bourgois, 1985.
Les adieux (Les adioses), de Juan Carlos Onetti, Paris, Christian Bourgois, 1985.
Une nuit de chien (Para esta noche), de Juan Carlos Onetti, Paris, Christian Bourgois, 1987.
Paix dans la guerre (Paz en la guerra), de Miguel de Unamuno (traduit avec Alain Guy), Québec, Le Beffroi, 1988.
Nouvelles mexicaines d’aujourd’hui, Québec, L’instant même, 1993.
Nouvelles d’Irlande (avec Julie Adam), Québec, L’instant même, 1997.



 
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