François Lavallée > L'auteur > Circuit > Le meilleur de tous les mondes à la fois

Le meilleur de tous les mondes à la fois

 

François Lavallée
Article paru dans Circuit au printemps 1996


        C’est triste à avouer, mais je tiens à le faire publiquement : je suis un naïf.
Eh oui! J’ai cru que la technologie allait un jour, sinon nous simplifier la vie, à tout le moins se simplifier elle-même. Après tout, après dix ans de tâtonnements, les concepteurs d’ordinateurs n’avaient-ils pas commencé, au début des années 90, à mettre l’interrupteur de leur machine devant plutôt que derrière l’appareil? Cela augurait bien, avec le plug-and-play pour la fin du siècle.
        Côté compatibilité, après l’anarchie des premiers jours, où les mots « compatible IBM » relevaient presque systématiquement de la publicité trompeuse, les choses s’étaient tassées. Il n’y avait plus que le Macintosh et les autres. Saine concurrence.
Pour ce qui est des logiciels de traitement de texte aussi, les années de grand ménage étaient passées. Exeunt le Secrétaire personnel, l’Écrivain public, WordStar et compagnie. Pas plus tard qu’à la version 4.2, WordPerfect s’était imposé comme la norme.
        Bref, jusqu’à l’an dernier, je demeurais convaincu que le secteur de l’informatique sortait glorieusement du chaos originel pour ne nous laisser que ce qu’il avait de meilleur.
        Puis vint FrameMaker. Connaissez pas FrameMaker? Le meilleur outil d’éditique pour la documentation technique volumineuse, paraît-il. Un de mes clients du secteur privé, concepteur de logiciels, me demande de l’utiliser pour la traduction de ses documents, rédigés au Texas. Bof! C’est du Windows, autre concept révolutionnaire, uniformisateur et simplifiant de la vie du traiteur de textes moyen, alors j’accepte le cœur léger. Bien de mon temps, je connaissais déjà Windows, ayant déjà patiemment réappris mon WordPerfect sur cette nouvelle plate-forme, comme on réapprend à penser quand on veut goûter aux splendeurs d’une langue étrangère.
        Mais Windows ou pas, FrameMaker n’est pas WordPerfect. J’ai dû, pendant des mois, travailler avec une touche « Ins » qui ne connaissait pas la fonction « écraser », et me creuser la tête pour trouver comment adapter ma table des matières et éliminer un en-tête récalcitrant sur une première page de chapitre, entre autres.
        Donc, FrameMaker entre dans ma vie. Le temps d’un mandat. Accident de parcours, me dis-je. Après tout, WordPerfect, mon outil chéri qui a lui-même appris à passer de « F7, O, O » à « Fichier-clic, Quitter-clic », n’est-il pas la norme solidement établie depuis des années? Les entreprises ne commettront jamais la folie de payer le prix d’un changement de norme.
        Puis les rumeurs au sujet de MS Word, qui circulaient depuis un an ou deux, m’ont brutalement fait savoir qu’elles étaient fondées. Tout d’un coup, tout le monde travaille sur Word, depuis mon client qui m’avait imposé FrameMaker quelques mois auparavant jusqu’à mes nouveaux clients, en passant par ma stagiaire de cet été. En l’occurrence, j’avais pris le temps de me préparer psychologiquement. Un ami programmeur et la rumeur populaire m’avaient presque convaincu que Word valait le saut. Le saut, je l’ai fait quand j’ai découvert que les insuffisances de MS Word 6.0 valaient bien celle de WPWin 6.1 et que la popularité du premier est probablement due à la réussite d’une excellente campagne de marketing, aidée peut-être d’une légère avance dans le temps.
        Mais que sert-il de jérémier sur l’imprévisibilité des gestionnaires de documentation dans les entreprises et l’administration publique? Si Word n’est pas supérieur, il n’est probablement pas inférieur non plus, alors autant s’adapter, puisque le changement est une des caractéristiques constantes et essentielles qui font de notre génération une curiosité anthropologique pour le chercheur de l’an 3000. Donc, va pour Word. (Est-il besoin de préciser qu’entre-temps, mes illusions sur la conversion des textes se sont elles aussi évaporées?)
        Puis, la semaine dernière, le coup de grâce. Un autre client m’appelle. L’hiver dernier, je lui avais fourni sa traduction sur WordPerfect, aussi naturellement qu’on sert du scotch dans un verre. Mais voilà-t-il pas qu’il me demande, comme ça, si je ne connaîtrais pas Ami Pro. Ami Pro! Il m’avoue bien sincèrement être beaucoup plus à l’aise avec WordPerfect, mais l’« organization » a décidé d’adopter la suite et norme Lotus, alors...
        Mais bien sûr, mon ami! Je vais de ce pas acheter AmiPro, un livre sur AmiPro pour les nuls, quelques dizaines de megs de plus pour mon disque rigide et vous aurez votre traduction dans les règles de l’art!
        Après tout, ma spécialité n’est-elle pas d’être un hybride à cheval sur plusieurs mondes?
        « Traducteur », comme on dit encore.


© François Lavallée pour tous les textes figurant dans le présent site
Voir la brève notice de droits d'auteur


Retour à la page d'accueil de François Lavallée
Retour à François Lavallée... L'auteur
Retour à l'index des articles parus dans Circuit
 

Réactions? Commentaires? Suggestions? Écrivez-moi!