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Salariat ou pratique privée?

 

Au-delà des raisonnements objectifs que l’on peut tenir pour justifier son choix entre salariat et pratique privé, certains facteurs irrationnels peuvent être déterminants à cet égard, à commencer par le tempérament de l’intéressé.

François Lavallée
Article paru dans Circuit en automne 2006


Lorsque je me suis établi à mon compte, en 1989, je n’arrivais pas à croire qu’on pût aspirer à autre chose. Depuis près de trois ans, je travaillais pour un patron qui promettait mer et monde à ses clients... et qui se tournait ensuite vers ses employés pour l’exécution, sans évidemment les avoir consultés d’abord sur la faisabilité du mandat. Un patron qui, la première fois qu’il m’a remis mon chèque de paye, m’a déclaré tout bonnement : « J’ai perdu de l’argent avec toi cette semaine. » Un patron qui, lorsqu’il partait en vacances, oubliait de signer les chèques de paie postdatés qu’il remettait à l’administratrice à notre intention.

J’étais entré au service de ce petit cabinet à l’été 1986. Environ deux ans plus tard, étant devenu celui qui négociait les contrats avec les clients, j’étais à même de constater l’écart appréciable entre ce que touchait mon employeur et ce qu’il me remettait pour une semaine de travail.

Et de fait, la première année où j’ai travaillé à mon compte, j’ai presque doublé mon revenu.

Évidemment tous les patrons ne sont pas comme celui que j’ai eu (le seul, d’ailleurs, de toute ma vie de traducteur... à part mes clients actuels!), et il faut admettre que ma position dans ce cabinet avait ses côtés confortables. Par ailleurs, pour ce qui est du revenu, il faut rendre justice à mon employeur : celui-ci avait des frais que je n’avais pas, et puis, il était  normal aussi qu’il se dégageât une marge bénéficiaire. C’est pour cette raison qu’il m’a plu de répéter à qui voulait l’entendre, par la suite, qu’en traduction, small is beautiful : c’est un métier qui s’exerce facilement en solo, et dont la rentabilité n’est jamais aussi grande que dans ces conditions. Mon raisonnement était simple : si je peux obtenir un tarif x en travaillant seul, comment pourrais-je trouver une formule de collaboration intéressante avec un collègue qui peut obtenir le même tarif dans les mêmes conditions (parce qu’il est sur le même marché)? Dès que l’un des deux travaille pour l’autre comme sous-traitant ou salarié, il y perd.

Une question de tempérament

Au fil des ans, l’âge et l’expérience aidant, j’ai fini par comprendre un certain nombre de choses. Tout d’abord, il n’existe pas un marché mais des marchés de la traduction. Entre autres, on aura beau faire valoir l’absence d’économies d’échelle et louer les mérites de la modestie sur un de ces marchés, il existe un grand nombre de clients dont les besoins dépassent de loin ce qu’un seul traducteur peut offrir comme service. Ce marché non seulement justifie, mais rend nécessaire l’établissement de cabinets de taille supérieure. Logiquement, les tarifs suivront, et un cabinet, en vertu de cette valeur ajoutée et de ses frais particuliers, demandera plus cher qu’un traducteur en pratique privée. Il s’agit donc d’(au moins) un autre marché.

Mais au-delà de la logique économique, j’ai aussi compris qu’il y avait le facteur psychologique. En effet, l’humanité est diverse, nous le savons, et il se trouve que certaines personnes ont un tempérament qui tend vers la recherche de l’autonomie (ceux qui détestent les travaux d’équipe dès l’école primaire) et d’autres qui fonctionnent plus efficacement comme musiciens d’orchestre, dans la sécurité d’un cadre établi.

Encore faut-il s’entendre sur le sens du mot sécurité. On le sait, le travail en entreprise n’est jamais réellement garanti. Quant au travail en pratique privée, bien que la première marche soit haute, on ne peut pas dire qu’il soit caractérisé par l’instabilité. Ainsi, si j’ai eu ma part de périodes creuses depuis 1989, j’ai toujours gagné ma vie plus qu’honorablement depuis que je suis travailleur autonome. Et quand je dis « périodes creuses », je parle de moments où je suis occupé à la moitié de ma capacité, et non où je suis tout à fait inactif, sauf pour quelques jours. Et rares sont mes collègues en pratique privé qui ne tiennent pas le même discours, du moins après un délai minimum d’« installation ». Une bonne amie à moi établie à son compte depuis quelques années ne manque pas de me rappeler régulièrement, sourire en coin, les hésitations et le scepticisme qu’elle éprouvait devant mes encouragements à faire le grand saut à l’époque. Une sorte de saut dans le vide qui s’est transformé en body-surfing... où la foule est tellement dense qu’elle peut même en devenir étouffante!

Cela dit, l’idée de ne pas recevoir un chèque de paie d’un montant fixe à dates fixes et de devoir recourir de temps à autre à une marge de crédit peut ne pas convenir à tout le monde. Ajoutons à cela que, même chez le traducteur qui a refusé cinq fois ce qu’il peut faire au cours des quinze dernières années, la solidité morale peut rapidement s’effondrer lorsque le téléphone, subitement et sans raison apparente, cesse de sonner pendant quelques jours à peine.

À cette dimension psychologique, il faut ajouter le manque d’information et le goût de la polyvalence. Bien que le fait de s’établir à son compte soit relativement plus simple en traduction que dans bien d’autres domaines, cette décision n’en requiert pas moins un bon nombre de connaissances : il faut savoir quoi faire (ou trouver et payer quelqu’un) pour la comptabilité, pour l’informatique, pour l’organisation du travail, pour la recherche de clients...

Journal d’un ours entêté

Un jour, peu après que j’ai eu quitté mon état de salarié, un collègue traducteur m’a demandé ce que je regrettais le moins. Drôle de question, à laquelle j’ai spontanément donné une réponse tout aussi inattendue : « Les relations humaines », ai-je dit candidement... « C’est gentil pour nous autres! », s’est alors exclamé mon interlocuteur, qui n’était pourtant pas un ex-collègue de travail, mais qui parlait sans doute au nom de toute la profession, voire de la race humaine.

Il fallait toutefois comprendre le sens de ma réponse. Je m’entendais très bien avec mes compagnons de travail, mais étant par nature un garçon renfermé, sérieux et travaillant (on parle ici du jeune traducteur débutant que je fus jadis), j’ai rapidement trouvé que le fait de rester chez moi du lundi au vendredi m’épargnait toutes sortes de conversations oiseuses (sur la dernière sottise de la belle-soeur de la voisine de bureau, sur la dernière décision douteuse du patron, sur le dernier épisode d’un téléroman que vous n’avez ni vu ni envie de connaître) et me permettait de faire l’économie de toutes ces petites choses qui font qu’un congénère peut, pour un rien, vous irriter... ou se vexer.

Combien de fois depuis, d’ailleurs, ai-je entendu des amis parler de leur milieu de travail (peu importe le secteur) et des tensions humaines, du stress et des lourdeurs administratives qu’ils y subissaient pour m’exclamer en mon for intérieur : « Quelle joie d’être travailleur autonome! »

Évidemment, cet isolement bienfaisant a son côté sournois. J’ai pu m’en accommoder longtemps grâce à ma participation aux activités de l’OTTIAQ, qui me permettaient de sortir de temps à autre pour faire des rencontres et garder un contact avec le milieu; et quand est arrivé le courrier électronique, ce fut une bénédiction : voilà que j’avais des collègues de bureau virtuels, avec qui je pouvais partager toutes sortes de réflexions spontanées, que je pouvais consulter en cas de doute, à qui je pouvais confier spontanément mes états d’âme... sans être dérangé par leurs conversations téléphoniques, et tout en pouvant m’adonner à mes urgences lorsque urgence il y avait.

Mais rien ne vaut la présence physique et le regard dans les yeux, et il a fallu bien des années à l’ours entêté qui signe le présent texte avant de se l’avouer. Heureusement, c’est à peu près à cette époque qu’on m’a offert d’enseigner à l’Université Laval, et depuis lors, je vis mes sorties bihebdomadaires pour aller à la rencontre de mes étudiants comme autant de « permissions » bienvenues...

Des raisons d’être jaloux, ou le retour du balancier

Ce que j’envie le plus aux salariés? Premièrement, les vacances payées. Certes, le revenu d’un traducteur en pratique privé lui permet de se payer des vacances au même titre qu’un salarié, mais encore faut-il planifier ces dernières, aussi bien sur le plan financier que dans l’organisation du travail : lequel de vos collègues est assez généreux pour vous remplacer auprès de vos clients, donc augmenter sa charge de travail, en plein mois de juillet? Bien sûr, il existe des moyens de régler ce problème, mais j’ai toujours envié la désinvolture relative avec laquelle mes amis salariés lancent cycliquement : « Je vais prendre mon mois de vacances de telle date à telle date cette année. »

Deuxièmement, eh oui, les relations humaines. Ou, plus exactement, le milieu de travail. Car les milieux de travail sains et stimulants existent. Mon bureau, si beau et si agréablement habité soit-il, me paraît de plus en plus égal et silencieux, et ce n’est pas le branchement d’un micro à MSN Messenger qui va régler le problème.

Salariat ou pratique privée? En fait, on l’aura compris : chaque situation a ses avantages et ses inconvénients, et ceux-ci changent avec le temps, selon les circonstances et même selon la personnalité de l’intéressé. Le branchement Internet a radicalement changé la face du travail autonome, mais être branché sur soi, voilà ce qui compte vraiment. Et la traduction est ce domaine extraordinaire qui nous permet de choisir le cadre de travail qui nous satisfait le plus... et de le changer ou de l’adapter au besoin, moyennant simplement un peu de lucidité, de volonté et de respect de soi-même.


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