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La tarification à l'heure,
un marché de dupes?

 

François Lavallée
Article paru dans Circuit  en hiver 2002


L’idée de troquer la tarification au mot pour une tarification à l’heure est de plus en plus souvent évoquée dans nos milieux. Le but poursuivi par les tenants de cette option est évidemment d’améliorer le sort et le statut du traducteur. Cette mesure aurait-elle cet effet? On peut en douter.

Dans l’article paru à ce sujet dans le numéro 73 de Circuit1, on recommande notamment de « produire des statistiques fiables sur le rendement horaire moyen du langagier, de façon à fournir un point de repère et donner au tarif horaire une valeur quantitative convaincante ». Autrement dit, faire une règle de trois pour convertir le tarif au mot en tarif à l’heure. Si la conversion se fait sans heurt, on n’arrivera au mieux qu’à échanger un bonnet blanc pour un blanc bonnet.

J’ai bien dit « si ».

Car se pourrait-il que cet exercice salutaire donne des résultats inattendus si on s’y livre avec sérieux (ce qui suppose un calcul rigoureux du temps consacré à ses traductions)? Il existe déjà une fourchette de tarifs au mot et une fourchette de tarifs horaires sur notre marché2. À la lumière de ces chiffres, il n’est pas dit que le traducteur qui a une bonne productivité et qui est bien outillé y gagnerait à facturer son travail à l’heure. Suffirait-il, le cas échéant, de « convaincre le marché » d’augmenter la valeur reconnue au travail du traducteur en dollars/heure? Bonne chance. La main invisible peut avoir la tête dure.

Il va de soi qu’un professionnel plus expérimenté, donc plus efficace et plus rapide, « vaut » plus à l’heure qu’un débutant qui traduit deux fois moins vite. La tarification au mot intègre automatiquement cet aspect, à l’avantage du client comme du traducteur. Pour qu’une rémunération horaire continue de refléter la valeur du travail de la même façon, il faut forcément passer par une augmentation périodique de tarif, opération qui ne contribue pas à la sérénité des rapports entre le professionnel et le client.

L’article précité propose d’ailleurs « des mécanismes de pondération pour que les langagiers “surperformants” [...] continuent de recevoir la rémunération correspondant à leur production ». Encore une fois, n’est-ce pas là reconnaître tout simplement que le nombre de mots demeure la base de la rémunération du traducteur? Il y aurait « des » tarifs horaires là où il y a aujourd’hui « un » tarif au mot? Le tarif horaire devient alors un paravent, une complication, un détour inutile.

La tarification horaire est souvent proposée comme parade à un phénomène dit de la « guerre des prix »3. De fait, il semble se développer actuellement un certain marché sur lequel les donneurs d’ouvrage incitent les traducteurs à consentir une baisse du tarif au mot pour des textes volumineux ou répétitifs4. Or, il existe des cas où les économies d’échelle sont bien réelles; c’est au traducteur de juger si le tarif proposé lui convient. De toute façon, dans ces cas, la tarification horaire aurait justement pour effet de réduire la facture totale. Alors en quoi nous avance-t-elle? Les pressions des intermédiaires (car c’est d’eux qu’il s’agit, et non des clients) n’ont rien à voir avec le mode de tarification. Un tarif au mot se négocie aussi bien – ou aussi mal – qu’un tarif horaire, et vice versa.

La tarification horaire demeure une solution pratique pour certains types de mandats. C’est au client et au traducteur de convenir d’une formule qui convient aux deux. Mais faire miroiter une amélioration du statut du traducteur grâce au changement de son mode de tarification me paraît un leurre.

L’utilisation du mot comme unité de travail n’est pas avilissante. La valorisation de notre travail et l’établissement d’une relation de confiance passent par une foule de moyens indépendants du mode de tarification. Enfin, la tarification au mot ne constitue-t-elle pas pour les traducteurs un moyen de se démarquer? Combien de professionnels, facturant à l’heure, peuvent garantir d’avance au client à combien se monteront leurs honoraires? En fait de facteur favorisant la relation de confiance, il est difficile de trouver mieux.



Notes

1. Le Blanc, Benoît, « La tarification horaire : enjeu professionnel ou stratégie d’affaires? », Circuit n° 73, automne 2001, page 29.
2. Outre nos observations empiriques, on peut se référer au sondage interne mené périodiquement par l’Ordre de traducteurs, terminologues et interprètes agréés à ce sujet.
3. Le Blanc, Benoît, op. cit.
4. Je soumets par ailleurs l’hypothèse qu’il s’agit en bonne partie d’un marché qui n’existait même pas il y a quelques années et dont l’éclosion n’a été rendue possible que par les nouveaux moyens que l’automatisation met à la disposition de notre profession. Se pourrait-il que ce marché coiffe le marché actuel, mais ne s’y substitue pas? Le cas échéant, ce phénomène pourrait s’avérer moins menaçant qu’on voudrait nous le faire croire.
 



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