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Traduttore ma cantabile

 

François Lavallée
Article paru dans Circuit en hiver 1997-1998


        Je me suis longtemps demandé à quoi se comparerait le traducteur dans le monde musical.
        Pendant longtemps, j’ai cru que c’était à l’arrangeur. À proprement parler, l’arrangeur prend un « message » (mélodies, esprit d’une musique) pour l’adapter à un « langage » différent. Par exemple, il prendra une pièce orchestrale et la transposera au piano, ce qui donne au contenu une couleur radicalement différente, propre à l’« univers d’arrivée », mais où l’on reconnaîtra tout de même nettement la pièce originale.
        Mais à bien y penser, je me dis que le passage opéré par l’arrangeur est encore trop « brutal » pour être comparé à celui du traducteur. À la rigueur, ce travail s’apparente plutôt à l’adaptation d’une pièce de théâtre.
        Pourquoi m’a-t-il fallu tant d’années pour voir que l’artiste le plus proche du traducteur par son travail, en musique classique, c’était l’interprète? Simple. C’est parce que comme tant de gens, j’ai longtemps sous-estimé, pour ne pas dire ignoré, la valeur de l’interprète en musique.
        Je suis sûr que déjà, vous vous sentez un lien de parenté avec lui.
        Quand j’écoutais une suite de Bach, peu m’importait qu’elle fût jouée par Neville Marriner ou par Nikolaus Harnoncourt, voire par le St. Tsoin-Tsoin Festival Incongruous Ensemble. Je ne supportais pas que l’interprète pût jouer un rôle, quel qu’il fût, qui l’interposât entre moi et l’auteur. C’est à force d’écouter et de mieux connaître la musique que je me suis rendu compte de la mesure dans laquelle deux interprètes peuvent non seulement rendre la même pièce de manière tout à fait différente, mais aussi la transfigurer littéralement dans un cas et la défigurer lamentablement dans l’autre.
        Le lecteur moyen d’une traduction est dans la même position que moi il y a quelques années à l’écoute d’une pièce classique. Pour lui, le traducteur est une sorte de vitrine qui a besoin de juste un peu de Windex. Or, nous savons que c’est faux. Si le traducteur est une vitrine, c’est une vitrine colorée. L’image que transmet le traducteur de l’auteur est forcément transformée par sa propre interprétation du texte. Le lecteur est en quelque sorte pris dans le filet du traducteur. Reste au traducteur à connaître à son tour la différence entre transformer et déformer.
        Vous vous dites peut-être que je ne vous apprends rien aujourd’hui en vous parlant du rôle fondamental de « truchement » du traducteur. Si je m’adressais à un public de non-traducteurs, cet éloge du traducteur aurait peut-être été plus utile. Mais ce n’est pas du traducteur que je fais l’éloge ici. Voici une occasion de cesser de nous regarder le nombril pour savoir prendre exemple sur le monde extérieur. Car je vous le dis, moi : pour interpréter un génie comme Beethoven, il faut être soi-même un génie.
        Alors, petits Arrau en herbe, à vos plumes!


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