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Wallace Schwab, de Louis à Louis

 

François Lavallée
Article paru dans Circuit en hiver 1998-1999


        Animé par la curiosité qui fait la qualité et le succès de tout traducteur, un beau matin, vous décidez de jeter un coup d’œil dans les pages jaunes de l’annuaire de Québec sous la rubrique Traducteurs et interprètes. Raisons sociales explicites : Dialangue, Tradutech, Translex, Polylangues, Bilingua…
        Puis, entre Services linguistiques Karen Muir et Sonances, vous voyez une créature bizarre. Une sorte d’aberration. Services Maurepas Ltée. Sûrement une erreur. Classé sous la mauvaise rubrique. Services Maurepas, cela aurait dû être classé… classé où, au juste? Vous pouvez toujours fouiller dans les encyclopédies, qui vous apprendront que Jean Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas, a été ministre de la Marine sous Louis XV et Premier ministre sous Louis XVI. Pas traducteur.
        Vous refermez l’annuaire et l’encyclopédie, et le mystère reste entier. Jusqu’à ce qu’un jour, la musique enjouée et nostalgique d’un autre Louis, Armstrong celui-là, attire votre œil sur une carte du sud des États-Unis. Et vous trouvez un lac, en Louisiane (nommée en l’honneur de Louis XIV, rappelons-le) : le lac Maurepas. Intrigué, vous regardez de plus près et vous y apercevez un petit garçon de dix ans qui tient une canne à pêche.
On est au début des années cinquante. Le petit garçon revient chez lui tout fier avec non pas une, mais deux truites. À la maison, ses parents parlent entre eux une langue qu’il ne connaît pas. Exaspéré, il va voir sa grand-mère Villeré (descendante des Villeroy de Québec) :
– Every time you adults get together, you always speak French and you leave us kids out.  Teach me how to talk in French, please!
        Et c’est ainsi que Wallace Joseph Schwab fera ses premières armes en français, à la Nouvelle-Orléans, sur un territoire abandonné par Napoléon aux Américains cent cinquante ans plus tôt, et cent ans après l’arrivée de son ancêtre bavarois en terre d’Amérique.
        Bien des années plus tard, il perfectionnera ce français à l’occasion de deux séjours en France, dont un an d’études à la Sorbonne. C’est alors que, bouquinant sur les bords de la Seine, il tombe sur un petit livre bleu écrit par un certain Darbelnet en collaboration avec un nommé Vinay, tous deux professeurs au Canada. Il dévore le livre et découvre sa voie : la traduction.

L'allemand américain francophone

        La première fois que j’ai vu Wallace Schwab, j’étais étudiant à l’Université Laval. Président de la Section de Québec de la Société des traducteurs du Québec (STQ), il venait nous parler de notre future profession et de la STQ. Jusqu’alors, l’idée ne m’était jamais venue qu’on puisse porter un nom allemand, être américain et parler un français impeccable.
        Au fil des ans, j’allais en apprendre plus sur ce bonhomme à la carrure incontournable. D’abord, je voyais son nom partout. Les anglicismes dans le droit positif québécois (Conseil de la langue française, 1984), La rédaction française des lois (Commission de réforme du droit du Canada, 1980), La rédaction des lois, rendez-vous du droit et de la culture (Éditeur officiel du Québec, 1979). C’est avec Michel Sparer qu’il rédigera ces deux derniers ouvrages, dont le rayonnement dans le monde de la rédaction et de la traduction juridiques, aussi bien dans les milieux fédéraux qu’au Québec, n’est pas à démontrer. C’est d’ailleurs Michel Sparer, avec qui je suivais un cours de traduction juridique, qui m’avait dit, lorsque je le consultai au moment de prendre mes premiers engagements en traduction :  « Appelle Wally Schwab. Il est de bon conseil. » Schwab. Encore lui.
        Mais je n’étais pas au bout de mes découvertes. Qu’il parle couramment l’espagnol, comment aurais-je pu m’en étonner ? Début des années soixante, il est encore en Louisiane quand la révolution cubaine fait déferler dans le sud des États-Unis une marée d’immigrants hispanophones, et qu’on remplace sur la façade des commerces les affiches «Ici on parle français» par « Se habla español ».
        De toute façon, son maître de judo était cubain.
        Judo ? Oui, judo. Ceinture noire. Viens-je d’entendre quelqu’un chuchoter «Arm-strong» ?
        Après ça, apprendre qu’il vient d’être reçu terminologue agréé (1998) à l’OTIAQ, ce n’est rien.
        Bien que les Services Maurepas datent de 1978, c’est en 1985, après plusieurs années passées dans la fonction publique québécoise et consacrées à la préparation de sa thèse de doctorat et à l’enseignement dans quatre universités québécoises, qu’il se lance vraiment « à fond la caisse » (comme il le dirait lui-même) dans la traduction.
        « Travailler à son compte, m’explique le sieur Schwab, c’est profiter d’une liberté qui n’est limitée que par l’imagination, laquelle est une porte ouverte sur l’innovation, tout en assumant cependant l’insécurité d’un marché incertain. »
        Voilà. Les deux côtés de la médaille. Entendre Wallace Schwab parler des incertitudes du marché, cela vous rappelle que vous êtes bien peu de chose. En plus d’une compétence blindée, Wally Schwab – il m’a fallu du temps pour m’habituer à l’appeler ainsi, mais c’est lui qui a commencé en me poursuivant impitoyablement à coups de Frankie – a tous les outils traditionnels qui peuvent assurer la réussite d’un traducteur… plus ceux de l’avenir. Avec des clients au Mexique, au Vénézuela et au Salvador via les États-Unis et le Canada, Wally a les deux pieds dans la mondialisation ; Wally s’est intéressé activement à l’informatisation dès la préhistoire de SOQUIJ, en 1970, à l’époque où vous et moi n’avions même pas encore vu une carte perforée, et continue aujourd’hui comme beta tester de logiciels de traduction assistée par ordinateur ; Wally a songé à afficher la bannière ISO 9000 dans la fenêtre de son bureau à Sainte-Foy, et si la chose vous intéresse, il pourra vous en dire plus d’un mot. Mais il me rappelle humblement que travailler à son compte, c’est se résoudre à « suivre les méandres d’un marché qu’on ne contrôle pas ».

Et plus...

        Wallace Schwab, trad. a. (fr-en, es-en), term. a., recevait le 28 mai dernier le prix «Bénévole 1998» de l’OTIAQ (ex æquo avec Aline Manson, trad. a.). C’est que le bougre avait trouvé le temps de contribuer à son milieu professionnel tout en faisant tout ce que je viens de vous raconter.
    D’abord, il était là, en 1968, à la réunion qui a vu la fusion de la Société des traducteurs de Montréal, du Cercle des traducteurs de Québec et de la Corporation des traducteurs du Québec créant la Société des traducteurs du Québec (STQ). De la STQ à la CPTIAQ, de la CPTIAQ à l’OTIAQ, Wallace fera bénéficier les membres de son érudition en donnant des cours de traduction juridique, en écrivant d’innombrables articles dans les divers organes de l’association, en animant des ateliers à de nombreux colloques (y compris à la FIT), en s’occupant de divers comités à la Section de Québec (dont il fut président de 1983 à 1985) et en travaillant dans l’ombre à d’autres dossiers névralgiques pour l’Ordre, notamment la rédaction des nouveaux règlements ces dernières années.
        En sortant du Galopin, restaurant de Sainte-Foy où il a eu l’amabilité de recoller ensemble tous les morceaux que je savais à son sujet et de me donner les clés qu’il me manquait, je médite sur Wally Schwab, produit du creuset américain, mais d’un mini-creuset spécifique et fascinant, au carrefour de la France, de l’Acadie, de l’Espagne et de la Bavière, et je me prends à réentendre ce bon vieux Louis Armstrong:

Basin Street
Is the street
Where the elite
Always meet
In New Orleans
Lan’ of dreams…

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