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Asphyxie par immersion*

 

François Lavallée
Article paru dans Mordicus en septembre 1994


Récemment, un drame s’est passé au lac Noir**. Un homme s’est rendu au chalet d’un ami et s’est noyé. Dans le chalet, sur la table de cuisine, on a trouvé la note qui suit.
 

Chers amis,
        À l’heure où vous lirez ces lignes, je ne serai plus. Je serai mort, par la mort qui m’a toujours semblée la plus atroce, la noyade.
        Vous expliquer pourquoi, ayant décidé de mettre fin à mes jours, j’ai choisi la voie qui, toute ma vie durant, m’a paru l’une des plus épouvantables ne peut être une tâche facile. Pourtant, je ne puis résister au besoin de laisser une trace avant de mourir. Une note explicative sur mes dernières émotions —  celles-là mêmes qui me poussent à accomplir ce geste. Par respect pour vous, mais aussi par instinct.
        Si j’ai décidé de quitter la vie, c’est à cause d’une sensation intolérable au fond de la gorge. En fait, tous mes sens sont mêlés à cette impression diffuse, mais ô combien pesante et persistante, que la vie passe sans que je n’y trouve une place, une place qui soit mienne. Mes yeux revêtent tout ce que je perçois d’un voile gris et noir, mes oreilles bourdonnent, mon nez retient l’air censé me garder en vie, et ma peau, ma peau...
        Ma peau est trop grande. Elle est trop physique. Ma peau trahit ma présence dans un monde hors de moi.
        Ma peau est trompeuse. Ma peau laisse croire que je suis fait de la même matière que mon milieu.
        Or il n’en est rien. Mon milieu m’est exogène. Étranger. Étrange. 
        Et c’est parce que c’est ce malaise constant et obsessif qui me précipite dans le gouffre de l’au-delà qu’il me semble naturel et obligé que le passage de la vie à ma mort soit à l’image de ce malaise qui me rejette, et même, en soit le paroxysme.
        À l’heure où vous me lirez, je me serai rendu au milieu du lac, seul dans une barque. Là, je me serai attaché les pieds à une pierre que je compte bien trouver sur les berges. Je trouverai bien aussi le moyen de m’attacher les mains derrière le dos. Sinon, la pierre seule fera l’affaire.
 Inspirerai-je une dernière fois jusqu’au fond de mes poumons avant de me jeter à l’eau? Peut-être. L’instinct. Le respect de ce qui doit être fait. Peut-être pas non plus. La logique. La conséquence de ses actes.
        Et puis, je plongerai pour vivre ce que toute ma vie j’ai redouté de vivre. On dit que le suicide est un acte de liberté. J’aurai choisi de mourir de la dernière manière que j’aurais voulu me voir imposer. Courage? Conséquence.
        Lorsque l’eau noire du lac m’eut englouti, je fus saisi d’un premier moment de panique extrême. Presque instantanément, lorsque je compris que malgré tous mes efforts physiques, j’aurais réussi et je mourrais transpercé par ce monstre qui m’enveloppait, je me débattis de toutes mes forces. Je n’aurais pu vivre cette expérience exacerbée sans y mettre tout mon être physique et moral.
        Je ne savais plus si je devais tenir mon souffle ou précipiter ma fin. Mille questions futiles sur le sort de mon âme et sur celui de mon corps m’assaillaient. Finalement — l’aurai-je choisi? —, je sentis, par un mouvement de l’appareil respiratoire qui criait vers la vie, l’eau pénétrer par mon nez et remplir mes poumons.
        Puis le noir physique qui m’environnait déjà s’empara aussi de ma conscience.
        Ma perte de conscience précéda-t-elle ma mort clinique?
        Si peu de temps pour vivre ce que j’aurai si farouchement redouté toute ma vie durant.

* Fiction
** Nom fictif.


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