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Le convive silencieux

 

François Lavallée
Fable parue dans Mordicus en octobre 1994
À un banquet princier, les convives joyeux
        Se relançaient à qui mieux mieux.
L'un d'entre eux parlait haut et le torse bombé :
« J'ai vu les Bahamas, le Brésil et Bombay,
J'ai sillonné les mers, les lacs et les étangs,
À voile, à la vapeur, à la nage, à la rame.
J'ai vu près des roseaux le cerf mâle qui brame
Rejoindre au bord de l'eau sa douce qui l'attend. »

Son voisin esquissait un sourire caustique :
« Mais moi, j'ai vu de haut l'Etna et le Vésuve,
Dont j'ai senti sur moi le souffle et les effluves
Tout en me dirigeant vers la pointe d'un pic
Dont on m'apprit plus tard qu'il se rendait si haut
Que même le condor n'ose y risquer sa peau. »

            Ah! qu'il semblait piteux,
            Celui entre les deux.
            C'était une évidence :
            Par sa pauvre expérience,
            Il n'avait dans son jeu
Ni as, ni roi, ni dame, à peine quelques deux
Qu'il n'osait opposer à des joueurs si sérieux.
            Pourquoi croiser le fer?
            Il n'avait rien à faire,
            Sinon suivre des yeux
            S'il n'avait pas trop peur,
            Les deux grands voyageurs.

            Mais l'un des deux altiers
            Gagné par la pitié,
Daigna se détacher, par esprit charitable,
Des mille et une nuits qu'il contait à la table
Pour laisser la parole au triste individu,
            À cet enfant perdu.
         « Voyons, dit-il, mon brave,
            Vous avez bien des titres?
Peut-être avez-vous vu les restes d'une épave?
— Non, mais je viens de voir un paon faire le pitre.
Que vous soyez si fier de vos nombreux périples,
Je le comprends fort bien : vos joyaux sont multiples.
Mais là où vous errez, c'est quand vous déduisez
Que mon silence dit que je suis médusé.
Chacun a ses sommets, les miens sont au foyer.
J'ai moins souvent que vous risqué de me noyer,
Mais au jour implacable où viennent les tourments
Auxquels aucun mortel n'a jamais échappé,
Quand mon âme est plongée dans des gouffres si grands
Que même votre pic pourrait s'y égarer,
J'ai la corde qu'il faut, et la lumière belle
Pour me montrer la voie jusqu'au bout du tunnel.
J'écoute vos récits et ils me font rêver.
Rêvez un peu aux miens avant de vous moquer.  »

Son interlocuteur en resta bouche bée.
Mais ce silence bref lui fut insupportable;
Il se tourna donc vers les autres de la table
Et enchaîna bien haut : « Mais moi, j'ai vu Bombay... »


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