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L'enfant qui chantonnait1

 

François Lavallée
Fable parue dans Mordicus en août 1994
 
        Dans la quiétude familiale
À l'heure du repas (du repas vespéral),
            Un enfant chantonnait.
Or à son vis-à-vis, du même âge à peu près,
            On vit rapidement
            Que ce chant innocent
            Pour des raisons obscures
            Avait l'heur de déplaire.
Il le fit donc savoir, d'abord par des murmures,
Puis par des cris. Le chantonneur ne s'émut guère
                Et comme un porc dodu,
            Tombé dans la terre glaise,
                    Se vautre,
                Il ne chantonnait plus :
            Il chantait, ne lui déplaise.
                    (À l'autre.)

Le duo entama bientôt un crescendo
Mais du genre de ceux qui annoncent la guerre.
Bref, on cria si fort que l'on se mit à dos
                    Le père.
                Il fut d'abord serein.
À ces égarements, il saurait mettre un frein.
                S'inspirant sagement
                Du digne enseignement
                De la Constitution,
                Au fils intolérant
                Il parla froidement
                Et trancha la question :
Quiconque veut chanter, quitte à être entendu,
Peut donner de la voix : ce n'est point défendu.

Mais l'oreille sensible fut sourde à la fois.
L'enfant, c'était bien clair, manquait de bonne foi.
Aucun raisonnement n'aurait jamais raison
De son agacement ni de ses prétentions.

Une telle constance a toujours son effet
                Et le père, en effet,
Estima tout d'un coup que le droit de chanter
Valait moins que le droit à la tranquillité.
                    Il se tourna
Vers celui qu'il osait croire le moins ingrat.

Il essaya d'abord en mettant des gants blancs,
                Et puis, bleu de colère,
                S'étouffa en criant,
                Et tourna vite au vert.
Ce fut peine perdue. En effet, le rebelle
Admirait les couleurs et chantait de plus belle.

Se souvenant alors des dictons maternels
Il crut trouver le mot pour cesser la querelle.
        De la paix se faisant l'agent,
        Il déclara aux entêtés
        Que le premier à arrêter
        Serait le plus intelligent.
Autant prendre un briquet pour éteindre sa pipe.
D'ailleurs, au fond de lui, le doute s'installait.
Peut-être n'avait-il pas dit ce qu'il fallait.
Car chacun n'est-il pas gardien de ses principes?
Celui qui en démord devant l'adversité,
Fût-il intelligent ou imbécile heureux,
Ne renonce-t-il pas à son identité,
            Ne serait-ce qu'un peu?

Dans l'enfant obstiné qui tient tant à chanter,
On aura reconnu le Sikh et son turban
Qu’à la Légion royale on voudrait mettre au ban.
En effet, comparons posément les deux cas :
Un franc litige éclate et cause un grand fracas.
Si l'objet du conflit paraît futile à souhait,
On croirait que pour peu on sortirait le fouet.
Bref, on sent à plein nez l'opiniâtreté
                Des deux côtés.

        Disons les choses franchement,
        Mettons sur la table nos tripes
        Et avouons sans faux-fuyant
        Que qui renonce à ses principes
    D'un peu de son identité se vide,
    Et même, une part de soi-même enterre,
                Comme la chrysalide,
                Comme le grain en terre.

___________________
1 À l'époque où cette fable fut rédigée, les médias faisaient état d'un conflit opposant certaines sections locales de la Légion royale canadienne à des anciens combattants d'origine sikhe qui tenaient à porter le turban lors des réunions et des événements officiels. Selon la tradition de la Légion, on doit se découvrir pour assister à ces activités.

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