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Le père Noël existe-t-il?

 

François Lavallée
Article paru dans Mordicus en décembre 1994
          Je viens de réécouter une cassette de Renaud qu'un ami m'a offerte il y a quelques années.
        Comme dans le cheminement de tout être humain, dans l'écoute d'un disque ou d'une cassette, il y a des étapes.
        Avant de recevoir cette cassette, j'avais des préjugés sur Renaud. Pour moi, Renaud était un pseudo-rockeur qui se préoccupait surtout de donner l'image d'une personne que ne se préoccupe pas de l'image qu'elle donne. C'était quelqu'un qui s'amusait à dire des gros mots sur une musique vulgaire et à dire qu'il se foutait de tout parce c'était ce qu'il savait mieux faire et que cela plaisait au public qui préfère encenser un gueulard plutôt que de lever le petit doigt.
        Puis, en écoutant la cassette, je me suis rendu compte que les chansons de Renaud sont plus intelligentes qu'elles ne me paraissaient de prime abord. En ce sens, Renaud est peut-être une sorte de Plume Latraverse français.
        Mais ne nous égarons point. Donc, deuxième étape : Renaud est digne d'intérêt. Ses chansons sont tour à tour touchantes, drôles et engagées. De plus, elles ont la plupart du temps un début, un milieu et une fin. J'avoue que je croyais que ça n'existait plus. J'ai acquis une sorte d'allergie aux chansons commerciales que l'on entend à la radio et à la télé, où l'on balbutie des bouts de phrases supposément vaguement impressionnistes d'où la poésie est censée sortir toute seule. Non, parlez-moi de Brassens et de Brel. Un début, un milieu et une fin.
        Mais voici que Renaud vient de me faire franchir une troisième étape. Une sorte de révélation. Renaud m'a convaincu que nous vivons dans un monde pourri.
Je sais, les gens comme moi sont rares (ou ils ne parlent pas fort). Les gens qui aiment à croire à la bonté dans l'homme, qui aiment à croire que tout ne va pas si mal, ou du moins, que tout peut s'améliorer. Qu'il y a un bon côté à tout, qu'il y a dans le monde plus de bien et de bonheur que les journalistes, chanteurs et porte-parole de tout acabit voudraient nous le faire croire. Que les maux de ce monde sont contrebalancés par un esprit bienfaisant qui est moins manifeste parce que plus modeste mais non moins important. Bref, les gens qui ne sont pas cyniques.
        Dire que le monde est pourri, que les politiciens sont corrompus, pour moi, cela relève traditionnellement du lieu commun. J'ai toujours trouvé que c'était trop facile, qu'il faut manquer de courage pour affirmer des choses pareilles, et que le vrai courage consiste à gueuler moins et à affronter la vie au quotidien.
        Mais en fait, que le monde soit pourri, j'ai surtout peur de me l'avouer. Car j'ai un esprit logique. Si les femmes sont violées, les enfants entraînés dans des guerres, les baleines exterminées, les politiciens voleurs, profiteurs et menteurs, qu'est-ce que je fais là, moi, à travailler assis le jour et à dormir la nuit?
        Pourquoi ne suis-je pas en train de donner ma vie pour combattre le mal dans le monde si ce mal existe? Pourquoi ne suis-je pas bénévole, missionnaire, militant, martyr?
        J'aime à croire que tout ce qu'il y a de pire, dans ce monde, commence à l'échelle de la personne. Donc à l'échelle familiale.
        Comme il est frustrant pour un jeune qui veut travailler de se faire dire que son travail à lui, c'est d'étudier, il peut être frustrant pour moi de me faire dire que mon rôle social à moi, c'est d'élever mes enfants. Élever des enfants, ce n'est pas spectaculaire. En apparence, cela ne sauve personne.
        C'est malgré tout ma conviction. Je ne peux m'imaginer que je pourrais donner du temps et de l'énergie à une bonne cause en laissant croire à mes enfants qu'ils sont moins importants.
        On pourrait me répondre que si tout le monde faisait comme moi... Mais il y a longtemps que cet argument a cessé de me tourmenter, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres. D'abord, tout le monde ne fera jamais la même chose. Ensuite, en l'occurrence, tout le monde n'a pas envie d'être parent. D'ailleurs, beaucoup se voient refuser ce privilège par la nature. Ceux-là ont certainement une mission différente de la mienne à remplir.
        Tout bien réfléchi, je demeure convaincu que ma place est auprès de ma femme et de mes enfants. « Tu es responsable de ta rose. »
        Il n'en reste pas moins que Renaud m'a ébranlé. Même après Renaud, je reste avec mes roses, mais depuis Renaud, il y a comme une drôle d'odeur de fumier...

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