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L'escalier

 

François Lavallée
Article paru dans Mordicus en février 1995


        Je n'en croyais pas mes yeux. Il était là, juste devant moi. Peut-être un peu plus petit que je ne l'avais imaginé. Pas de barbe, non. Pas d'âge non plus, d’ailleurs. En fait, pas grand-chose de descriptible.
        Toujours est-il qu’il était là. Il semblait même disposé à me parler. Il était là juste pour moi, ça se voyait.
        J’avais toujours rêvé pouvoir téléphoner au bon Dieu. Il m’a toujours semblé qu’une ligne directe, une sorte de téléphone rouge, ça pourrait régler bien des problèmes.
        Mais c’était sans compter le caractère extraordinaire d’un tel contact. En deux mots, j’ai figé.
        Bien sûr, aujourd’hui, j’y pense bien, à tout ce que j’aurais pu lui demander. Tout ce que tout le monde a toujours voulu lui demander. Pourquoi la souffrance, pourquoi l’injustice? Pourquoi c’est si difficile de savoir quoi faire, puis comment le faire, puis, surtout, de le faire? Pourquoi la m... Non, savez-vous, pourquoi la mort, même si j’y avais pensé, je ne le lui aurais pas demandé. Pour moi, il ne peut y avoir de naissance sans mort, ça me semble tellement naturel, et je ne verrais tellement pas comment la vie pourrait se penser autrement, que cette question est pour moi réglée.
        (Pensez, dans deux générations à peine, nous serons dix milliards sur la planète, alors s’il fallait en plus que personne ne meure!)
        Non, je me serais trop exposé à une réponse gênante. Car le croirez-vous? on a les mêmes réflexes devant le bon Dieu que devant un professeur, ou une classe. Plutôt que de poser une question qui risque de nous donner l’air fou, on préfère se taire.
        Mais ce n’était pas la raison de mon silence. Je vous le dis, je n’avais carrément pas d’idée. Le vide total. Ce n’est que plus tard que j’ai pensé à toutes ces questions possibles. C’est ce qu’on appelle l’esprit d’escalier.
        Justement, venons-y, à l’escalier. Car voyez-vous, après un certain temps, il fallut bien que je disse quelque chose.
        C’est vrai, quoi. On croise Roch Voisine, on lui dit bonjour, qu’on aime ses chansons, n’importe quoi, mais on ne croise pas Roch Voisine sans lui adresser la parole.
        Alors imaginez le bon Dieu!
        Sans compter qu’il semblait attendre quelque chose. C’était peut-être mon imagination, mais tout de même. Pensez, le bon Dieu, il a un horaire plus chargé que le Père Noël, alors quand il est là pour vous tout seul, on se dit que ce n’est pas pour rien. Or, selon sa bonne habitude, il pratiquait le mutisme le plus total. Je me suis donc dit qu’il attendait que je lui disse quelque chose, que je lui posasse une question.
        En cherchant en catastrophe le dossier « Questions à poser au bon Dieu » dans tous les racoins de mes méninges, je suis tombé sur le problème de l’escalier. C’était mieux que rien. Sur le moment, cela me parut même le plus important, alors je me suis vidé le cœur.
        «  J’ai toujours détesté les escaliers.
        «  Un escalier, ça ne sert à rien. Une chambre, ça sert à dormir, une cuisine, à manger, un salon, à regarder la télévision, une salle de bain, à se mettre propre avant de regarder la télévision, mais dans un escalier, on ne fait rien. C’est vrai, ça, dans un escalier, on ne fait que passer. Toujours. Ou bien, parfois, on y mange quand il y a trop de monde et on s’y sent coincé. Mais normalement, dans l’escalier, on pense à ce qu’on va faire en haut ou à ce qu’on va chercher en bas. L’escalier, en soi, il est de trop.
        «  J’ai échoué mes études d’architecture parce que je dessinais toujours des maisons sans escalier. Peu importe le nombre d’étages. Certains ont ri de moi, d'autres ont tenté de me raisonner, mais rien n’y a jamais fait. Pour moi, la maison idéale est sans escalier. On se dit : ?Je suis dans la salle de lavage, je veux être dans la cuisine” et on y est.
        «  Parce qu’en plus, c’est fatigant. Même en descendant. C’est dur pour les genoux. Vous ne trouvez pas? »
        Cette question posée au tout-puissant était de trop pour un homme qui ne voulait pas avoir l’air fou. Heureusement, le bon Dieu est bon. Il ne répondit pas et me laissa continuer.
        «  Et puis, c’est étroit — la plupart du temps. On voudrait voir plus loin. Et dangereux. Surtout s’il y a des enfants dans la maison. Ou des gâteux. Ou des traîneux. Ou le destin (sauf votre respect). Bref, il y a toujours un risque de perdre pied, et un escalier, ça ne pardonne pas comme le plancher des vaches.
        «  Et éreintant, aussi. Quand j’étais jeune, je pouvais monter deux cents marches d’un bon pas sans m’essoufler. Aujourd’hui, douze, c’est trop. Je vous le dis, les escaliers, c’est de trop. Pourquoi faut-il que tout ne soit pas de plain-pied?
        Je voulus toutefois éliminer toute méprise sur mon point de vue. Aussi j’ajoutai : « Mais je ne suis pas fou. » (Cette affirmation ne parut pas le rassurer.) « Je sais bien que c’est nécessaire. Il faut bien prendre l’escalier pour aller en haut.
        «  Et voyez-vous, c’est ça qui m’inquiète. Depuis toujours, je n’arrête pas de me demander si, pour aller chez vous, il y a un escalier. Depuis que j’ai des pieds, je n’arrête pas de penser : Y a-t-il un escalier après la mort? »
        Cette fois, il semblait un peu déçu de moi et de mon air inquiet. Mais il se taisait toujours. J’insistai :
        «  Allez, dites donc quelque chose pour une fois : y a-t-il un escalier pour aller au ciel? »
        Il se rendit compte qu’il lui fallait bien rompre son mutisme pour tout bêtement me dire l’évidence :
        «  Mais, mon pauvre enfant, tu ne te rends pas compte que tu es dedans depuis toujours? »


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