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Ni chaud ni froid?

 

François Lavallée
Article paru dans Mordicus en août 1994


         Il fut un temps où je soutenais mordicus qu'il n'y avait pas de différence entre l'été et l'hiver. Entre la pluie et le beau temps.
        Je ne me donnais le droit ni d'être repoussé par la pluie, ni d'être attiré par le soleil. La Terre tournait bien sans moi, et elle n'avait besoin ni de mon admiration, ni de mes reproches, ni de mes conseils.
        Ce dont je me rends compte aujourd'hui, c'est que cela avait entre autres pour effet de me donner un bon prétexte pour ne pas sortir quand il faisait beau. Surtout quand j'étais petit, malgré les exhortations de ma mère. Pour ce qui est de la pluie, j'avais beau jeu de me dire qu'elle ne m'empêcherait pas de sortir si je le voulais.
        Cette attitude révélait au moins deux choses sur moi : j'étais jeune et citadin.

De la pelouse sur mon terrain

        Citadin, je crois l'être encore. En fait, j'appartiens plus exactement à une sous-espèce particulièrement banale et repoussante mais pour laquelle ? je le découvre avec peine et frayeur depuis quelques années ? il peut subsister quelque espoir : celle des banlieusards propriétaires.
        Depuis que j'ai acheté une maison et, surtout, un terrain, je livre un corps à corps impitoyable avec l'esprit de mes ancêtres. Les défricheurs, les agriculteurs, les gens de la nature, ceux que je remerciait naïvement de m'avoir délivré des servitudes du ciel et de la terre. Ceux grâce à qui la pluie et le beau temps ne me faisaient ni chaud ni froid.
        Et puis, bon Dieu! je me suis rendu compte qu'il y avait, malgré tout mon poids de citadin, de la pelouse sur mon terrain. Des arbres. Et de petits nuages blancs au-dessus.
        Mon premier hiver au 3740 Cinq-Mars fut des plus bizarres. C'était la première fois que je voyais du gazon à travers quatre pieds de neige. Quand j'étais enfant, le gazon disparaissait en hiver, tout comme la neige en été. Mais pour la première fois, en 1989-1990, la pelouse dormait, et je l'ai veillée tout l'hiver. Depuis, elle n'a jamais plus disparu.

Des lieux communs, en voulez-vous?

        Jeune, je le suis de moins en moins. C'est pourquoi, je crois, je faiblis. Moi qui déteste les lieux communs, j'entends l'appel de la nature. Moi qui déteste les lieux communs, je me prends à m'arrêter pour écouter le chant des oiseaux.
        Moi qui déteste les lieux communs, je dis qu'il fait beau quand il fait beau.
        De moins en moins jeune, j'admets que je peux avoir tort; qu'on a beau soutenir Mordicus, il n'y a que les fous que Mordicus ne laisse jamais tomber.
        Je me laisse vaincre par l'odeur d'une fleur, dorer par la virilité du soleil, charmer par les formes de la lune. J'envie le campagnard qui voit plus d'étoiles que moi.
        Je me permets d'avoir des sentiments ambivalents à l'égard de l'hiver. Sans trahir le respect que j'avais pour lui au temps de ma jeunesse folle, je me permet de le détester quand il exagère.
        Et surtout, à 30 ans, je commence à comprendre que si la Terre peut se passer de moi, je ne pourrai jamais me passer d'elle.


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