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Nos lunettes d'approche

 

François Lavallée
Article paru dans Mordicus en novembre 1994
       Il existe une scène de La Vie de Galilée de Bertolt Brecht qui m'a toujours frappé. C'est celle où le savant italien tente de convaincre des professeurs d'université de regarder dans sa lunette pour constater d'eux-mêmes la présence d'une «  nouvelle » étoile dans le ciel.
        L'un de ses interlocuteurs lui objecte : « Avant même d'envisager la possibilité que cette étoile puisse exister, ce dont semble douter le mathématicien, j'aimerais en toute modestie et en tant que philosophe poser la question suivante : ce genre d'étoile est-il nécessaire? »
        Et le philosophe de citer Aristote, dont le système, selon toute évidence, n'avait pas prévu ce genre d'étoile. Quant au mathématicien, il repousse la lunette que lui tend Galilée et propose plutôt un débat sur la question de l'existence de cette étoile.
        Avec nos yeux du XXe siècle, nous trouvons plutôt comiques ces supposés savants qui, plutôt que de se rendre compte par observation directe, préfèrent citer des auteurs de l'Antiquité.

Et l'obscurantisme du XXe siècle?

        Ce que Brecht met en scène dans ce passage, c'est le contact entre deux mondes. Le Moyen-Âge qui s'achève et qui rencontre fortuitement l'« ère moderne ».  C'est l'avènement d'une nouvelle mentalité, que l'on baptisera l'« esprit scientifique », dont Descartes sera l'un des plus éminents porte-étendard, au XVIIe siècle, avec son Discours de la méthode.
        Pour nous, la méthode scientifique est aussi inattaquable que les préceptes d'Aristote l'étaient pour ces savants du Moyen-Âge. Est-il possible qu'un jour, un autre Galilée nous propose des idées fondées sur des principes que nos savants rejetteraient du revers de la main parce qu'ils ne rentrent pas dans le cadre de leur sacro-sainte méthode?
        Si oui, de quoi nous parleraient-ils? Voyons voir.
1) Peut-être de choses qui ne se mesurent pas parce qu'elles échappent au monde matériel. Je pense entre autres à ce que d'aucuns appellent le « corps astral », qui semble se détacher du corps à la mort d'une personne ou dans d'autres ?
circonstances particulières. Il existe toute une liste de phénomènes que l'on peut rattacher à cette dimension de la réalité (si réalité il y a. Mais faut-il le « prouver »?) : intuition, prémonition, télépathie...
2) Peut-être de choses qui ne se mesurent pas parce qu'elles sont subjectives par essence. On entend souvent les scientifiques comparer l'efficacité de certaines médecines douces avec celle des placebos. Or, j'aimerais bien qu'on se penche davantage sur cet effet placebo. En s'appuyant sur ce phénomène pour taper sur les médecines douces, on reconnaît du même coup qu'il existe des moyens de guérir qui sont tout à fait indépendants des méthodes traditionnelles (occidentales). En fait, force nous est d'admettre que si l'effet placebo joue quand on prend une tisane, il joue aussi quand on prend une Tylenol.
3) Peut-être des limites de nos capacités sensorielles. Galilée veut que les universitaires voient l'étoile alors qu'eux veulent en discuter. Peut-être qu'après la discussion et l'observation par les sens, il existe d'autres moyens d'appréhender la réalité. Nos cinq sens sont trompeurs, cela a été démontré maintes fois sans peine.

Et si c'était déjà commencé?

        Je n'ai rien inventé dans les paragraphes qui précèdent. Mais si répandues soient-elles, ces idées restent encore marginales dans notre société. Le courant principal, les gens sérieux ou qui veulent passer pour tels ne reconnaissent pas ce genre de choses et ne jurent encore que par Descartes, comme, au XVIe siècle on ne reconnaissait qu'Aristote.
        Se peut-il que les choses soient en train de changer? Se peut-il que la fin du XXe siècle soit une époque charnière et qu'après le Moyen-Âge et l'« âge de la science », on entre dans une nouvelle période de l'humanité dont on ne verra le visage plus distinctement que dans cinquante ou cent ans?
        Beaucoup le pensent. Surtout certains auteurs de science-fiction, qui ont l'énorme qualité de nous faire réfléchir sur notre monde en nous montrant comment il pourrait être totalement différent. Je pense notamment à certains films où l'on nous présente l'avenir lointain comme un monde où la réalité matérielle a perdu toute l'importance qu'elle a aujourd'hui au profit de la réalité mentale ou spirituelle.
        On peut m'opposer que ces idées-là ne sont pas d'hier et qu'elles ont toujours existé. Peut-être. Mais si l'on entrait dans un monde où elles seraient prépondérantes?

Comprenez-moi bien, Monsieur le Juge...

        Je ne veux pas faire ici l'apologie des médecines douces, de la parapsychologie ni de quoi que ce soit d'autre. Je ne cherche pas non plus à dénigrer la science moderne ni la bonne foi de tous ceux qui, au cours des derniers siècles, ont développé ses méthodes ou s'en sont servi pour le bien de l'humanité.
        Mon but est plus général. Je dirais même qu'il est philosophique. Je constate seulement qu'il est utile, plutôt que de tourner en ridicule la manière de penser d'une autre époque, de se demander en quoi la nôtre pourrait y ressembler dans ses aveuglements.
        Bien sûr, le véritable regard rétrospectif sur notre époque, on ne pourra pas le faire avant 500 ans (et il faudra le refaire dans 1000 ans...), mais on peut tout de même amorcer quelques tentatives qui auront une triple utilité :
        a) nous apprendre à respecter les êtres humains qui nous ont précédés et dont, après tout, on ne peut exiger qu'ils réussissent mieux que nous à démêler cet embrouillamini qui s'appelle la vie;
        b) nous apprendre à être modestes quand on regarde nos propres modes de vie et de pensée;
        c) nous ouvrir l'esprit sur ce qui pourrait être différent dans notre monde, dans l'espoir que cette prise de conscience puisse nous aider à l'améliorer.
        Pour la modestie, j'espère que nous l'acquerrons assez vite pour réussir à la transmettre à nos descendants. Car sinon, que penseront de nous les enfants du XXIVe siècle quand on leur parlera de cette époque où l'on n'arrivait même pas à reconnaître l'existence du sixième sens... sans parler du septième!


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