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Poussière

 

François Lavallée
Article paru dans Mordicus en février 1995


         Il avait repéré l'arbre la veille. Ce genre de chose doit se faire rapidement. Sinon, l'arbre serait vite devenu un arbre comme les autres.
        Bien sûr, il avait pensé à sa femme, à ses enfants. Il ne les laisserait pas seuls. Il les emmènerait avec lui. Cruauté? Amour?
        Et puis tant pis. On le jugera. Les morts n'ont pas peur des tribunaux.
        Cet amas de tôle le fascinait depuis toujours. Le vendeur appelait cela une « auto ». Mais pour lui, c'était un amas de tôle auquel on avait temporairement donné une forme compréhensible, assimilable, nommable, utile. Cette masse de métal, qui avait mille fois l'âge de la race humaine, avait été transformée par l'homme, pour l'homme, pour un risible instant. Sur une petite plaque qu'il avait rivée sous le châssis de l'automobile, il avait gravé : « Tu es métal et tu redeviendras métal.  »
        Ce mélange de la chair, si jeune et si accomplie, avec ce matériau brut, si noble et si froid, n'était pas non plus sans le fasciner. Ils arriveraient avec les « mâchoires de vie », tenteraient d'extraire ce qui reste pour retourner la poussière à la poussière et la tôle à la terre, séparément. Il aurait préféré le compactage de la décharge. Tout en un. Ne sommes-nous pas tous de même nature?
        Mais, bon : qui écrirait ça dans un testament? On l'invaliderait.
        Le compteur de vitesse se maintenait au sage palier de 100 km/h depuis un certain temps déjà. Il était respectueux de la loi. Mais enfin, tout allait éclater. Le moment était venu. L'arbre venait d'apparaître au loin.
        Dangereuse, meurtrière vitesse. Il le savait. Il l'avait su toute sa vie. Enfin, il se riait du danger. Il avait son destin entre ses mains. La puissance de son moteur l'étonna, l'enivra, l'apeura. La collision serait terrible. Il entendait à peine les cris des passagers. Une seule phrase lui montait du coeur : « Je vous aime. » Il aurait voulu qu'ils l'entendent, mais l'instant n'était pas aux réalités matérielles. Le son, la voix, tout cela n'avait déjà plus de sens.


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