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Quatuor Orléans, si vous saviez...

 

François Lavallée
Article paru dans Mordicus en novembre 1994
        Je vous envie. Peut-être n'êtes-vous pas conscients du trésor que vous avez. Car évidemment, vous aussi, vous avez un quotidien. Parfois, vous avez mal à l'estomac. Peut-être même au foie. Chaque matin, vous devez lever votre corps, comme le dernier des badauds qui n'aura rien de mieux à faire dans sa journée que d'attendre le début de la soirée pour allumer sa télévision.
        Et votre quotidien, à vous, il n'est pas rose. Pas plus que celui de vos voisins. Peut-être moins. Et depuis longtemps. Depuis toujours.
        Si quelqu'un connaît le sens du mot sacrifice, c'est bien un musicien professionnel. Dès votre enfance, vous avez connu l'obligation de vous mettre à votre instrument tous les jours et de le faire parler, puis chanter. D'abord, de plier vos doigts à la volonté de votre professeur. Ensuite, de plier votre instrument à la volonté de vos doigts. Ensuite, de plier vos doigts à votre propre volonté. Enfin, de vous plier à la volonté de la musique.
        Long cheminement dont personne n'a la moindre idée s'il n'en a pas vécu au moins une parcelle. Dans l'église Saint-François-Xavier, ce soir du 17 octobre 1994, en vous voyant exalter Haydn, Mozart et Chostakovitch, combien se revoyaient essayer de se faire la main sur un piano, un violon, n'importe quoi qui veut faire de la musique? Tous des décrocheurs. Ils ont tous eu de bonnes raisons. Ou ils n'en ont pas eu. Plus le temps. D'autres priorités. Pas de talent.
        Vous avez ri. Je sais, je n'aurais pas dû dire talent. Cette excuse est un peu plate pour vous. Non pas que vous n'en n'ayez pas. Mais à quoi sert-il, ce talent, s'il n'est mélangé de sueur? De votre sueur? S'il n'est mélangé à toutes sortes d'absences? Car le talent doit être mélangé, mais pas à n'importe quoi. Si on le mélange à trop de choses, on le dilue.
        Et c'est à ce moment qu'on allègue qu'on n'en a pas. Alors que ce qu'on n'a pas, c'est de la discipline. De la volonté. De la passion.
        Mais c'est à priorités que vous auriez dû sourire. C'est là que je vous attrape, dans votre quotidien qui vous fait vous prendre pour des gens ordinaires.
        Priorités. Vous rendez-vous compte de ce que signifie ce mot pour bien des gens assis en face de vous pendant que vous tentez de les porter aux nues? C'est qu'il faut savoir quel marché cibler. Ou encore, par où commencer pour rationaliser les ressources humaines. Ou encore, comment demander plus pour avoir moins, faire plus avec moins, diviser pour multiplier.
        Et vous, vous êtes là, devant nous, à faire glisser cet archet sur des fils tendus pour nous transmettre une partie de ce que l'humanité a produit de plus achevé. Pour ces deux heures passées à nous divertir ou à nous ébahir, vous en avez passé des dizaines, des centaines, des milliers dans l'ombre. Toute votre vie, avant et après le quotidien, vous vous êtes exercés à atteindre le sublime. Et, mieux que quiconque, vous savez que toute une vie n'est pas assez. Il vous a fallu un travail que peu de gens peuvent s'imaginer pour vous approcher de la perfection.
        Vous souriez encore. Ne me le dites pas : c'est le mot perfection. Vous allez nous dire une banalité, que la perfection n'est pas de ce monde, une phrase que n'importe qui peut dire et qui est souvent bien trop pratique. Mais ne savez-vous pas que la perfection, vous en avez une idée bien plus précise que nous? Quand vous l'atteignez — ne serait-ce qu'un instant, comme Adam touche presque Dieu du bout du doigt dans la fresque de la chapelle Sixtine —, qui s'en rend compte, dans la pièce? Vous quatre. Plus quelques autres heureux, probablement des musiciens aussi. Les autres musiciens, ce public redoutable et gratifiant. D'accord, il y aura bien aussi quelques mélomanes, pour qui le mot priorité rime un peu avec musique. Mais les autres n'y auront vu que du feu.
        L'instant d'après, je vois l'une d'entre vous froncer les sourcils. Sur cette note-là, sur ce lié, sur ce phrasé, sur ce demi-temps, elle trouve qu'elle est tombée bien bas. Qui s'en est rendu compte? La même demi-douzaine de l'auditoire, plus les trois autres (de vous quatre), qui ont déjà oublié, car on a beau dire, un demi-temps, cela passe encore assez vite.
        Pauvres anges! Vous avez passé votre vie à vous exercer à nous ouvrir les cieux, et nous n'avons pas les ailes pour nous y rendre.
        Aussi, n'hésitez pas à y aller. Il est là, votre trésor. Celui que l'homme d'affaires n'a pas. Votre vie n'est pas dorée, car vous ne figurez pas parmi ce millième des musiciens pour qui l'argent n'est plus un problème. Votre vie n'est pas dorée parce que votre auréole, on s'en doute, n'est pas inamovible et c'est avec trois autres humains, pas trois autres prêtres, que vous vous trouvez avant et après les deux heures de représentation.
        Plus de sourire. Un regard interrogateur. C'est sans doute le mot prêtre, cette fois. Mais oui, vous savez, ce prêtre catholique qui devient presque Jésus lui-même quand il est à l'autel. C'est exactement vous. Les prêtres non plus, vous savez, ne sont pas parfaits quand ils ne sont pas derrière l'autel. Mais à la messe, ils ne sont plus eux-mêmes, en quelque sorte. Ils sont investis de quelque chose de plus grand qu'eux, pour nous. Comme vous.
        Quatuor Orléans, savez-vous un peu à quel point vous êtes précieux pour l'humanité?

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