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Trompeuse science-fiction

 

François Lavallée
Article paru dans Mordicus en septembre 1994


        L’année 1984 est passée il y a maintenant 10 ans.
        Pas de Big Brother. Certes, bien des éléments de la vie moderne rappellent vaguement ce spectre évoqué par George Orwell juste après la guerre. De temps à autre, quelques fins finauds ne manquent pas de nous le rappeler sur un ton de prophétie à rebours. Mais soyons honnête : la vie moderne n’est pas cet enfer totalitaire décrit dans le roman. Du moins, pas au sens propre.
        Et vous vous souvenez de la série télévisée Perdus dans l’espace, qui racontait l’histoire d’une valeureuse famille colonisatrice à la merci des vents interstellaires, qui tombait chaque semaine sur une planète plus étrange que la précédente et peuplée de monstres tous plus étonnants les uns que les autres?
        Il n’est pas vain de rappeler que la date du départ de cette famille avait été fixée au 16 octobre 1997. Le 16 octobre 1997, c’est demain. Pourtant, n’importe quel épisode de cette série nous en révèle bien plus sur les années 60 que sur ce qui nous attend dans trois ans.
        En un mot, la technologie nous fait divaguer. Je ne nie pas la valeur de la science-fiction comme moyen de réfléchir sur ce que nous sommes, au même titre que n’importe quel autre genre artistique, mais il faut avouer que bien des gens impressionables redoutent sérieusement tout ce qui semble vouloir nous pousser vers la réalisation de ces descriptions apocalyptiques. C’est-à-dire, vaguement, la technologie. Qui n’a pas été intimidé à son premier contact avec un instrument aussi bête et inoffensif qu’un micro-ordinateur?
        Depuis quelques semaines, mes premiers vrais contacts avec l’Internet m’ont fait réfléchir à toute cette question.

L'Internet, l'art et la morale

        L’Internet rassemble un grand nombre d’éléments caractéristiques de la futurologie : par mon ordinateur, je suis relié à un immense réseau grâce auquel, en quelques secondes, je peux accéder à une masse incommensurable de savoir, consulter des spécialistes ou discuter de la pluie et du beau temps avec des inconnus. De plus, par l’Internet, le monde se rétrécit. Mes correspondants peuvent vivre à Los Angeles, à Londres, à Gdansk ou à Hong Kong, cela ne change en rien la possibilité de communiquer, ni à la rapidité avec laquelle je peux le faire.
        On me dira que n’importe qui peut faire la même chose avec le téléphone depuis presque un siècle. Sauf qu’avec Internet, c’est sur des ordinateurs que je me branche; j’ai donc accès à des banques de données, je peux commander des produits...
        Mais laissons là les machines. Si c’est avec des personnes que je veux communiquer, avouons qu’avec le téléphone, il est tout de même malaisé d’appeler un inconnu pour poser une question comme « Doit-on continuer à acheter des disques de Herbert von Karajan sachant qu’il adhérait aux idées de Hitler? ».
        Or, il peut bien m’arriver, à moi, que je me pose cette question. Et alors, il est bien légitime que je cherche des gens pour les sonder sur le sujet.
        Avec l’Internet, il me suffit de trouver un groupe qui s’intéresse à la musique, par exemple, et de poser ma question une seule fois pour que des centaines de personnes la lisent et que les intéressés (parmi lesquels il y aura probablement des Allemands et des Juifs) me répondent. Je pourrais aussi envoyer la même question à une autre liste où les abonnés sont des personnes intéressées, par exemple, à la sociologie ou à l’histoire plutôt qu’à la musique.
        Quand j’ai découvert toutes ces listes d’intérêts, je me suis amusé comme un petit fou. Mais rapidement, une chose m’a frappé.

L'homo erectus n'a pas changé d'un poil

        Malgré ce formidable méli-mélo d’ordinateurs, malgré cette prouesse technique incroyable qu’est l’Internet, une chose devient étonnament claire après quelques minutes sur le réseau : c’est que derrière la machine, l’homme ne change pas d’un poil et le montre à merveille.
        Dans l’Internet, on trouve littéralement tout ce qui est humain, du haut au bas de l’échelle et même de gauche à droite (pour ne rien oublier).
        L’Internet permet à des savants de se consulter mutuellement sur le potentiel de telle ou telle découverte récente en astrophysique ou en microbiologie. Mais sur ce réseau, on trouve beaucoup plus.
        J’ai vu des gens se tromper de liste comme on se trompe de porte dans un corridor. J’ai vu des gens partager tout simplement, en quelques mots, au monde entier, leur soulagement de trouver un nouveau médicament contre l’asthme. J’ai vu des anglophones et des francophones se crier des insultes dans une liste sur la société canadienne. J’ai vu des étudiants s’amuser à faire des dessins scabreux avec des lettres et des symboles typographiques et se partager les résultats en se mettant au défi.
 J’ai vu plein de fautes de frappes.

Qu'est-ce que signifie « apprivoiser »?

        Personnellement, je me suis abonné à une liste de discussion sur la musique classique. J’ai d’abord lu avec curiosité les missives de ces gens qui se partageaient au fil des jours leurs idées, leurs sentiments, leurs interrogations et leurs réactions sur divers sujets reliés à la musique, en se prenant au sérieux et en se lançant des boutades tour à tour. Puis, à mon grand étonnement, je me suis vite attaché à cette communauté « virtuelle ». J’ai soudainement senti que j’appartenais maintenant à un nouveau cercle. Des liens s’étaient créés. Ordinateur ou pas, ils s’agissait bien des mêmes liens que ceux dont parle le renard du Petit Prince. De jour en jour, j’avais hâte d’aller lire mon courrier, non plus pour l’« extase technologique », mais pour prendre des nouvelles de mes nouveaux camarades. Un tel part en vacances, l’autre vient de découvrir un compositeur finlandais.
        Oui, j’ose le dire, entre ces en-têtes techniques et ces adresses sibyllines (zzaasvk@cs6400.mcc.ac.uk), il y a de la chaleur humaine.
        Et c’est ce que je retiens de cette immense aventure dans l’Internet. Oui, il faut rester sur ses gardes contre Big Brother comme il fallait se méfier d’Ivan le Terrible au sortir du Moyen-Âge, mais je ne peux que constater, une fois de plus, que la technique en soi a surtout cette merveilleuse faculté de faire ressortir tout ce qui, en nous, se distingue de la machine.
        À bien y songer, le Dr Smith ne nous le montrait-il pas toutes les semaines au petit écran?


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