François Lavallée > Le critique > Films > Critiques en français (C-D)
Explication des notes sur 10
| Cahier
volé, Le
(1994) |
6 sur 10 |
Sensualité toute simpleÉlodie Bouchez, dans le rôle principal, a exactement le physique de l’emploi. Très jolie jeune fille aux lèvres pulpeuses, aux yeux pétillants et au corps qui crie sans même s’en rendre compte son envie d’éclore. Il faut dire que la mode des années 40, sans en avoir l’air, était furieusement sexy.
Nous sommes en effet à la fin de la guerre de 39-45, dans un petit village de France. Virginie a 17 ans et elle se laisse vaporeusement glisser dans une relation amoureuse avec Anne, sa copine. Parallèlement à cette histoire de douceur empreinte de jalousie, Virginie est sollicitée par Maurice, doux garçon revenu des camps de la mort dont il n’a survécu qu’en se raccrochant à l’idée qu’il épouserait Virginie à son retour, ainsi que par Jacques, frère d’Anne, trop raide pour exprimer son amour tel qu’il existe, et qui l’exprimera par des actes violents et malheureux.
Pendant tout ce temps, Virginie écrit son journal, qui tombera vite au cœur de l’intrigue.
Comme le révèle la narration à la fin, Maurice, Anne et Jacques pourraient très bien être trois composantes du premier amour – trois composantes de l’amour tout court : Anne, la douceur féminine à la recherche de l’intimité et de la fidélité, Maurice, la douceur masculine à la recherche d’un refuge, et Jacques, la maladresse d’un amour violent qui n’ose exister sans détour. « Virginie se demanda si ces trois êtres-là n’en avaient pas composé un seul. »
Le thème de l’adolescente qui s’éveille à l’amour et aux réalités sensuelles est toujours touchant; il l’est ici aussi, mais il a été évoqué avec plus d’efficacité dans d’autres films, notamment L’amant.
| C'est
assez
Enough (2002) |
8 sur 10 |
Brrr
(Attention : cette critique révèle une partie du dénouement [prévisible] de l'intrigueSlim (c'est le nom de l'héroïne, jouée par Jennifer Lopez) a trouvé le mari parfait et mène une vie parfaite dans un parfait petit bungalow avec lui et leur adorable petite fille de trois ou quatre ans. Mais voilà qu'un jour, son époux Mitch (Bill Campbell) se révèle sous son vrai jour. En un mot, puisqu'il est un homme, il est normal qu'il aie une ou plusieurs maîtresses, et puisque c'est lui qui amène l'argent à la maison, Slim n'aura pas le choix de s'y faire. Slim n'est pas sûre que ça lui plaît, mais une paire de baffes réussit à la faire réfléchir. Ça y est, on le sait maintenant : Mitch est méchant.
Mais méchant à tel point qu'il fallait faire un film sur lui. Il est tordu, déterminé, sans complexe, n'hésite pas à faire du chantage sur le dos de la petite fille, a des amis dans la police, est lui-même avocat, peut retracer son épouse à peu près n'importe où aux États-Unis dès que celle-ci décroche un téléphone, bref, elle est seule et sans défense avec sa petite fille et met littéralement en danger la vie de quiconque souhaite l'aider. Un changement d'identité ne lui procurera qu'un bref répit. Finalement, elle devra régler cela elle-même.
Il faut admettre que plusieurs aspects de l'intrigue sont, disons, accommodants pour le réalisateur, mais l'ensemble demeure extrêmement efficace comme thriller, et même si elle tourne un peu les coins ronds, la fin du bien par où elle passe.
| Confessionnal,
Le
(1995) |
6 sur 10 |
Je le confesse : j’ai plus ou moins aiméRobert Lepage est un homme de génie qui nous livre ici un film intelligent. En effet, l’oeuvre est truffée de liens, de retours, de rappels, d’évocations, de symboles, de recoupements et d’enchaînements surprenants. Mais encore une fois, comme dans tant d’autres films québécois (et surtout les films d’auteur), les dialogues sont mal déclamés et les acteurs mal dirigés. Ils sont là à se parler, les bras ballants, et on a plus l’impression de lire un script que de vivre une histoire. Quand ils s’engueulent, on voit les caméras autour et leur difficulté de se concentrer, et on sent qu’ils reprendront la scène. Mais ils ne la reprennent pas.
Résultat, on a beau admirer les allusions à l’oeuvre de Hitchcock ou la richesse que dégage Lepage, d’une manière qui est devenue sa marque de commerce, d’un thème comme « le confessionnal » (d’abord le film I Confess de Hitchcock tourné à Québec en 1952, ensuite les scènes qui se passent dans un confessionnal, puis les autres scènes qui se passent dans un isoloir de danseuse, également appelé confessionnal, etc.), quelques belles prises de vue (comme celle du pont de Québec) et toutes les autres trouvailles du réalisateur, il n’en demeure pas moins qu’il est très difficile de se laisser emporter, d’autant plus que ce film appartient à la race de ceux dont on ne constate tout le génie qu’à la fin, lorsque la boucle est bouclée et que tous les éléments sont révélés. Ça fait long avant d'y arriver.
| Côté
obscur du coeur, Le
(1992) |
3 sur 10 |
Mais il y a la manière...Les trente premières secondes sont jubilatoires et prometteuses. On est convaincu qu'on s'apprête à regarder un chef d'oeuvre profondément empreint de poésie, de symbolisme et d'une réflexion profonde sur la vie.
Puis on déchante.
Le film est extrêmement lent, les dialogues sont artificiels, remplis de clichés intellectuels (l'art qui doit « descendre dans la rue », les gens qui sont malheureux parce qu'ils sont, littéralement, « mal enculés ») et extrêmement mal déclamés (surtout par le seul acteur québécois de la distribution, André Melançon) et les symboles sont gros comme ça et sans originalité. Les thèmes aussi d'ailleurs (la poésie qui ne fait pas vivre, le poète qui tombe amoureux de la prostituée, l'insensible qui engueule son double pleurnicheur), sans compter que l'auteur a une fixation sur le sexe qui n'a rien pour nourrir le spectateur. Une scène où deux artistes trimbalent dans la rue un pénis sculpté de trois mètres pour le livrer à une riche acheteuse, ça fait sans doute bien pour une bande-annonce, et ça fait peut-être un nom à un réalisateur dans certains milieux, mais comme spectateur, j'aurais aimé qu'elle signifie quelque chose. Or, si le pénis a apparemment été vendu pour une somme rondelette, la scène, elle, était tout à fait gratuite.
À part quelques exceptions (dont les trente premières secondes), les poèmes (récités ad nauseam à propos de tout et de rien) sont aussi sans intérêt. La musique, par contre, très variée, est excellente d'un bout à l'autre et nous soutient d'une section à l'autre.
En réalité, comme trop souvent (voir Le vent du Wyoming, Un zoo la nuit), on sent une intention bien nette chez l'auteur, et quelques dialogues nous font toucher un fond solide de réflexion sur la vie, plus exactement sur la difficulté de vivre. Mais en art, l'intention n'est pas tout. Le mot art lui-même ne signifie-t-il pas « manière »?
| Cruising
Bar
(1989) |
8 sur 10 |
Un tour de forceMichel Côté est ici un vrai virtuose. Les quatre personnages qu’il a créés et qu’il interprète lui-même sont réalistes autant qu’hilarants, convaincants autant que caricaturaux, variés dans leurs personnalités autant que semblables dans leurs destins.
La trame est originale et amusante, le récit comporte plusieurs bons gags, et on ne dédaigne pas, en prime, nous laisser quelques minutes pour réfléchir au drame de ces hommes, qui est le drame de toute l’humanité : craindre à mourir, tout faire pour éviter, la perspective d'être seul.
| Danser
dans le noir
Dancer in the Dark (1994) |
6 sur 10 |
Un beau cadeau mal emballéBjörk, qui joue ici le rôle de Selma Jezkova, est surtout connue et reconnue dans le monde comme auteure-compositeure-interprète. Chose certaine, c’est une actrice fabuleuse. Dans ce film, chaque scène nous la fait découvrir sous un angle différent, qu’il s’agisse d’états d’âme ou d’apparence physique. Changeante, insaisissable. Au début, elle est petite, myope, mal cadrée sous un éclairage jauni. Puis, au fil des scènes, on la voit tour à tour moche, radieuse, innocente, détruite, terrifiée, faible, heureuse. Un instant, elle fait partie du monde, lourd et réel, et l’instant d’après, elle s’en échappe, se trouve déjà ailleurs, souriante au milieu de la grisaille. Avec ou sans lunettes, les cheveux attachés ou dénoués, son visage à la fois jeune et mature (elle avait 35 ans au moment du tournage et a l’air d’une mineure par moments) n’est jamais tout à fait pareil. Les dernières scènes renferment une intensité dramatique et poétique qu’on a rarement vue au cinéma et qu’on doit entièrement à ses talents d’actrice.
Quant à ses musiques, par contre, je les ai trouvées sans attrait, avec son fond vague et ses mélodies minimales. Elles n’ont ni les couleurs des musiques habituelles de comédie musicale, ni ce pouvoir d’envoûtement que devrait avoir autrement le genre de mélopée qu’elle cultive.
Car Danser dans le noir est une comédie musicale. Il faut du temps pour s’en rendre compte, et la première chorégraphie arrive comme un véritable soleil après un début lent et terne. Mais un soleil voilé tout de même. Car même dans ce contexte, les chorégraphies demeurent approximatives et mal mises en valeur par les cadrages.
Les cadrages, venons-y. Dans Le projet Blair (The Blair Witch Project – 1999), il y avait une bonne raison pour tout filmer avec une caméra qui bouge tout le temps. Dans La moitié gauche du frigo (2000) aussi, puisque ce film est présenté comme une sorte d’auto-documentaire. Mais ici, on dirait que cette caméra instable et mal centrée et ces éclairages parfois déficients font office de déclaration de style. On pourrait dire la même chose de certaines lenteurs. Je ne vois pas l’utilité de ces procédés. Se démarquer pour se démarquer? Était-ce nécessaire avec une si bonne actrice, des personnages si solides, une histoire si prenante?
Et de fait – malgré peut-être quelques faiblesses dans l’intrigue –, Danser dans le noir atteint par moments des summums. Dans l’ensemble, c’est un film puissant qui exploite de nombreuses bonnes idées, notamment celle d’introduire toutes les scènes musicales par un bruit ambiant amplifié dans l’imagination de Selma (Björk), et le contraste entre le cheminement triste et tragique de cette immigrante et ces scènes musicales merveilleuses qui se passent en fait dans sa tête – car depuis son enfance en Tchécoslovaquie, Selma a toujours été friande des comédies musicales hollywoodiennes. Par ailleurs, c’est une tragédie comme on en voit rarement au cinéma, je veux dire une tragédie au sens classique, où l’héroïne est propulsée vers un destin fatal par un ensemble de personnages, de réalités et d’événements qui ne dépendent pas d’elle : sa propre candeur, son intégrité, son handicap et un voisin trop faible pour avouer à sa femme qu’il manque d’argent.
Mais encore une fois, il restait à ficeler le tout. Les temps morts, le style caméra amateur et les musiques et chorégraphies sans relief nous frustrent du plaisir qu’on aurait pu éprouver à voir ces bons filons exploités autrement.
| Dernière
Tentation du Christ, La
(The Last Temptation of Christ) (1988) |
9 sur 10 |
Il faut le voir pour le croire
(Attention : cette critique révèle certains éléments de la conclusion.)Dans La dernière tentation du Christ, de nombreuses scènes donnent à réfléchir. Pensons entre autres à la rencontre avec Pilate. « Tuer ou aimer, explique celui-ci à Jésus qui lui parle de son Royaume, c’est la même chose. Les deux ont pour but le changement, et nous ne voulons pas de changement. »
Voilà une parole que devraient peut-être méditer les fanatiques qui ont fait tout un tabac à la sortie du film en raison de la dernière partie, où l’on voit Jésus qui descend de la croix pour vivre une vie normale de mari et père de famille, après s’être uni (si, si, charnellement) avec deux – peut-être trois – femmes, dont Marie-Madeleine.
Car tout d’abord, comme le fait si justement remarquer Roger Ebert, la scène d’amour entre Marie-Madeleine et Jésus peut à peine être qualifiée de sexuelle, et en outre, il est clairement indiqué dans le film – pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris à ce moment – que l’ange qui guide Jésus vers cette vie de douceurs, c’est tout bêtement le démon. Pas malin.
Dans le texte d’introduction, Scorsese nous prévient que le récit dont nous allons être témoins n’est pas basé sur les Évangiles. C’est vrai que plusieurs éléments sont nés plutôt d’une réflexion prenante sur la condition de l’homme, sur le sens du passage de Jésus sur Terre et surtout, sur ce curieux mélange dont le monde n’aurait connu qu’un seul échantillon : un homme-Dieu. Toutefois, on nous sert à peu près tous les grands épisodes connus de l’Évangile, depuis la femme adultère jusqu’à la résurrection de Lazare, en passant par les noces de Cana. Si, dans ces passages, le contenu est relativement fidèle à la version canonique, quel contraste dans le traitement par rapport, par exemple, au conventionnel (quoique superbe) Jésus de Nazareth de Zeffirelli! Dans La dernière tentation, l’humanité de Jésus lui colle à la peau, on dirait en soi un démon qui se cache dans l’angle de la caméra. Les scènes du chemin de croix et de la crucifixion se démarquent particulièrement.
Il faut souligner aussi le rapport Jésus-Judas, un de ceux qui prêtent au plus grand nombre d’interprétations dans les milieux religieux comme non religieux. Ici, on voit Jésus qui persuade Judas récalcitrant de le trahir pour que sa mission s’accomplisse. « Si tu étais à ma place, proteste Judas, pourrais-tu trahir ton maître? – Non, répond Jésus, c’est pour cela que mon père m’a donné le rôle le plus facile : celui de mourir. »
On peut se demander s’il était nécessaire de faire durer le film près de trois heures. Quoi qu’il en soit, après un début lent, le rythme ne déçoit pas. Quant au propos, il a son lot de répliques mémorables, et la réflexion des auteurs a quelque chose de poignant. En un mot, on peut dire de ce film ce que tant de gens disent à propos de Jésus : il faut le voir pour le croire.
| Des
gars, des filles et un salaud (2003) |
6 sur 10 |
Perfectible mais honnêteVincent est un égoïste et un menteur qui ne recule devant rien pour convaincre une fille de venir dans son lit… ni pour se venger de celle qui ne veut plus y retourner. Il a même une idée de génie : mettre sur pied une agence de rencontre et « essayer » les clientes qui lui plaisent le plus en se faisant passer lui-même pour un client.
Son rôle est joué par Simon Boisvert, qui est également l’auteur du scénario de ce film tourné en sept jours avec un budget de 50 000 $. Avec si peu de moyens, on ne peut pas s’attendre à un film éblouissant, d’autant plus que Simon Boisvert n’est pas un cinéaste professionnel, quoiqu’il en soit déjà à son troisième long métrage. C’est ainsi que les cadrages et les lieux de tournage, par exemple, n’y brillent pas vraiment par leur variété. Mais ces faiblesses n’agacent pas beaucoup, car Simon Boisvert évite de manière efficace les deux principaux défauts observés couramment dans tant de films québécois : les longueurs et la maladresse des dialogues. Ici, bien qu’aucun acteur ne nous fasse tomber en bas de notre chaise, tout est joué correctement, les dialogues sont bien écrits et l’intérêt du spectateur est constamment maintenu par l’intrigue.
Il ne nous reste plus qu’à souhaiter bonne chance à ce jeune réalisateur, dont l’œuvre demeure perfectible mais honnête… contrairement à son personnage principal!
| Dr
Lucille - Un rêve pour la vie
(Dr. Lucille) (2000) |
6 sur 10 |
Un film à la hauteur de son titreCe n’est pas que le sujet ne vaille pas un film. Ce n’est pas que Lucille Teasdale ne mérite pas notre admiration. Ce n’est pas que les atrocités de la guerre civile ne méritent pas d’être dénoncées.
Mais Dr Lucille – Un rêve pour la vie est surtout à la hauteur de son titre. Un titre guimauve qui ne dit pas grand-chose et qui aurait pu s’appliquer à des dizaines de biographies. Et de fait, à la fin du film, on n’a pas vraiment l’impression de mieux connaître Lucille Teasdale. On a l’impression d’avoir vu « un film sur les hôpitaux de brousse ». Remarquez, encore une fois, le sujet vaut le détour. Mais avec moins de clichés dans les dialogues et dans le déroulement de l’intrigue, on aurait pu être plus touché.
Marina Orsini m’a séduit, comme tout le monde, dans Les filles de Caleb. Ici, elle respecte les règles du jeu, sans plus. Comme les autres acteurs.
Soit dit entre parenthèses, la récupération éhontée de la diffusion du film à Radio-Canada (22 octobre 2000) par Familiprix et par la Fondation Lucille-Teasdale lui donnait des allures d’infopub. Que Familiprix commandite l’émission, soit; qu’il fasse un lien explicite dans ses annonces entre le travail de Lucille Teasdale et celui du pharmacien du coin, moins. Mais qu’il nous matraque de son logo en le superposant aux images du film même avant chaque interruption publicitaire, cela commence à manquer de dignité. Que la Fondation Lucille-Teasdale profite des retombées de ce film, pourquoi pas? Mais qu’elle fasse de la sollicitation directe et systématique à chaque pause publicitaire, cela enlève du charme à l’œuvre. On aimerait bien avoir le temps de réfléchir, de s’émouvoir sur l’œuvre de Lucille, de s’y plonger un peu avant de vous envoyer notre argent, chers amis.
Au-delà de la vie de Lucille Teasdale, les quelques scènes dénonçant la violence et la guerre, sans être trop nombreuses, sont très efficaces. Il faut noter enfin les splendides décors : l’Afrique australe est certainement un paradis pour les cinéastes, plus que pour les Africains.
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