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Bach, Richard, Illusions ou les Aventures d'un messie récalcitrant 
Ce livre se veut un conte philosophique. C'en est un, mais il tombe trop dans le courant « nouvel âge » pour qu'on puisse s'y abandonner pleinement. Les pensées qui y sont proposées sous forme pseudo-poético-ésotérico-philosophiques sont absconses, et on y sent plus une volonté de paraître sage que le fruit de la sagesse. On a dit que ce n'est peut-être pas un hasard si Richard Bach et Saint-Exupéry sont tous deux des aviateurs et ont produit tous deux des contes philosophiques. Soyons sérieux! Comparer ces deux auteurs relève presque de la fraude.

Cela dit, les deux personnages principaux sont divertissants, et l'ensemble se lit bien. Par ailleurs, certains passages, certains constats et certaines propositions sont tout de même très intéressantes sur le plan philosophique.

Pour ceux qui veulent un livre du même genre mais beaucoup plus utile, réussi et recommandable, on lira donc plutôt Le petit prince. Pour ceux qui, ayant lu Richard Bach, sont intrigués par la possibilité de marcher sur les eaux et de nager dans la terre, on pourra dissiper cette « illusion » en lisant Matière et Mémoire de Bergson (si les hautes sphères philosophiques ne vous font pas peur).

Flammarion, 1978, 161 pages. Traduction de Guy Gasaril.

Bain, Ken, What the Best College Teachers Do 
L’auteur a fait une très longue étude sur les meilleurs professeurs d’université, principalement aux États-Unis mais aussi un peu en Australie et en Nouvelle-Zélande. Comment les a-t-il choisis? À partir de références spontanées et aussi de listes de lauréats. Mais attention : il fallait aussi passer d’autres tests. D’ailleurs, comment définit-on « un bon professeur »? Un bon professeur, c’est un professeur qui sait enseigner, ce que l’on mesure par le degré d’apprentissage des étudiants, et non par les méthodes employées, ni par le degré de popularité  (bien que les étudiants aient été consultés dans le cadre de la grille de sélection).

Une fois ces professeurs choisis, on les a rencontrés pour essayer de savoir comment ils voyaient leur métier et ce qu’ils faisaient de différent des autres. On a aussi rencontré ces « autres » afin de cerner les différences.

Or, il s’avérerait que tous les profs retenus pour leur excellence aient des points en commun, peu importe qu’ils enseignent en littérature, en algèbre ou en anatomie. Tout d’abord, ils croient fondamentalement en la capacité de tous les étudiants d’apprendre (contrairement à la position de certains professeurs qui croient plus ou moins que tout se joue dans les « dons naturels »). Ensuite, ils ne croient pas à l’apprentissage par coeur (ô surprise!) : pour eux, l’important est de montrer le sens de ce qu’on apprend, soit l’intérêt dans la vie de tous les jours, ou encore les questions de simple curiosité intellectuelle auxquelles la matière pourrait répondre; le reste vient tout seul. Autre chose : ils s’attachent à bien connaître les étudiants afin de partir de là où ils sont quand ils s’adressent à eux.

Bien d’autres conclusions ressortent de l’étude, entre autres que la méthode employée a peu d’importance : certains professeurs font faire des travaux d’équipe, d’autres donnent des devoirs individuels, certains donnent des cours magistraux, d’autres animent des ateliers. L’important est plus dans l’attitude, dans un intérêt constant à l’égard des étudiants et du processus d’apprentissage, et aussi dans une certaine humilité à l’égard de son activité d’enseignant.

D’un chapitre à l’autre, le livre est un peu répétitif, mais il demeure très inspirant. On peut lire les première pages à l’adresse http://www.hup.harvard.edu/pdf/BAIBES_excerpt.pdf.

Harvard University Press, Cambridge (Massachusetts), 2004, 202 pages.

Baret, Éric, Les crocodiles ne pensent pas 
« Sans études ni culture, Éric Baret ne possède aucune compétence particulière », peut-on lire dans le site web consacré à cet auteur. « Ayant été touché par la tradition non duelle à travers l’enseignement de Jean Klein, il propose de se mettre à l’écoute, sans but d’aucun profit. Rien à enseigner, pas d’enseignant. » Le livre Les crocodiles ne pensent pas, qui prend la forme d’entretiens (questions-réponses), a été publié à l’initiative de quelques-uns de ses proches fascinés par ce personnage et touchés par ce qu’il inspire. Le lecteur le sera sans doute tout autant qu’eux.

Éric Baret se distancie systématiquement de toute théorie, et même de la pensée et de la réflexion en soi, qui sont obstacles au senti et au vécu. (En cela, il rejoint parfaitement les propos de Guy Finley, quoique sur un ton cette fois tout à fait dénué de sensationnalisme.) Cette position est difficile à expliquer, et justement, Éric Baret répète souvent qu’il n’y rien à expliquer et rien à comprendre (avec la tête). La vie se vit, elle se vit au fur et à mesure, au présent absolu, et plus on arrive à se détacher des concepts (jugements, catégorisations, prévisions, souvenirs), plus on peut arriver à avoir l’ouverture qu’il faut pour accueillir tout ce qu’elle a à nous apporter, qui est sans cesse nouveau, inattendu et renouvelé.

Sauf pour quelques passages où il verse un peu dans des propos qui paraîtront trop symboliques, voire ésotériques, au commun des mortels, ce livre se distingue par la très grande simplicité de son auteur, la clarté de ses propos, leur pertinence pour le lecteur québécois d’aujourd’hui et le grand bien qu’il nous fait.

Éditions de Mortagne, Montréal, 1994, 160 pages.

Basset, Lytta, Paroles matinales 
En 2003, la Radio suisse romande a demandé à Lytta Basset d’animer chaque semaine une chronique de quatre minutes pendant l’émission du matin. Ce petit livre est un recueil de ces chroniques. Réflexions rapides et bien senties, généralement inspirées de l’actualité internationale (et de son lot de violences et d’espoirs) ou du calendrier religieux (Pâques, par exemple).

Philosophe et théologienne protestante, Lytta Basset a une pensée originale et personnelle qui tranche avec les propos pontifiants auxquels pourraient s’attendre les lecteurs habitués à la religion catholique traditionnelle. Sa foi est actuelle, et par ailleurs, ses réflexions et messages d’espoir concrets, au-delà des manchettes et des lieux communs sur l’état du monde, ont de quoi intéresser le grand public.

Il ne s’agit cependant que de courtes capsules, et pour mieux voir la profondeur et l’intérêt de la pensée de Lytta Basset, on se reportera plutôt à Sainte colère ou au Pouvoir de pardonner.

Labor et Fides, Genève, 2003, 98 pages.

Basset, Lytta, Aube
La théologienne Lytta Basset, pasteure protestante de Suisse, a une façon bien à elle d’interpréter l’Évangile. Oh! elle n’est pas la seule à le faire d’une façon aussi ouverte et personnalisée, mais pour nous Québécois, encore brisés et traumatisés par des décennies d’enseignement religieux autoritaire, endurci et stérile, c’est encore une façon à peu près inconnue. « La Bonne nouvelle, c’est que Dieu me donne le droit d’être comme je suis, à mon rythme. Un jour viendra où je jetterai mon vieux vêtement et personne n’a à m’en dicter le moment. » Une telle liberté jure avec un enseignement religieux encore pas si lointain; pourtant, qu’elle soit la seule conforme au message de Jésus, cela crève les yeux à la lecture de l’Évangile.

En fait, Lytta Basset ne se gêne jamais pour dépasser la lettre dans le but de nous livrer des réflexions et de faire des liens que d’aucuns pourraient considérer comme «tirés par les cheveux » si on voulait les aborder strictement comme des interprétations du texte biblique. Cependant, ces réflexions ne sont justement pas cela : c’est le fruit de la rencontre entre ce texte et une expérience personnelle. C’est ainsi que Lytta Basset ne pontifie pas : elle témoigne, rend compte de son expérience, nous propose des pistes qu’on suivra ou non, selon qu’on « entend » ou non : selon que cette expérience résonne ou non avec la nôtre.

Le livre est divisé en une trentaine de chapitres courts et indépendants traitant de divers passages de la Bible et nous menant ainsi souvent sur des chemins insoupçonnés, rafraîchissants et revigorants.

Bayard, Paris, 2004, et Labor et Fides, Genève, 2004, 235 pages.

Basset, Lytta, Sainte colère 
Qui eût cru que la colère contre Dieu puisse être un chemin vers Dieu? Pourtant, à bien y penser, il n’y a rien de plus logique. C’est par la colère qu’on fait sortir notre soif de justice et de vérité; c’est quand on demande des comptes à Dieu qu’on est obligé d’évacuer notre vision infantilisante de Dieu, celle où Dieu déciderait de tout à notre place et mettrait tous les hommes au paradis... ce qui impliquerait qu’il leur enlèverait leur liberté.

En fait, Dieu ou homme, la colère est un point de départ vers la découverte de l’Autre. La colère exprimée, s’entend. Car une colère sourde, non exprimée, nous referme sur nous et nous coupe de l’Autre. Mais la colère exprimée nous oblige à regarder l’Autre face à face, et lui demander de se justifier... et à entendre sa réponse.

C’est surtout par l’expérience de Jacob que Lytta Basset nous fait part de ses réflexions sur la colère. Jacob qui, pendant toute sa vie, a usé de subterfuges et de faux-fuyants pour arriver à ses fins, non parce qu’il était malhonnête, mais parce qu’il n’avait pas la force intérieure de s’affirmer – parce qu’il ne se donnait pas le droit d’être en colère – et qui a fini par s’exiler, craignant la vengeance de son frère, à qui il avait volé son droit d’aînesse.

Mais voilà que vingt ans après ce départ, Jacob fait un songe qui le transforme. Il sera prêt à rencontrer son frère Ésaü, et surtout, il aura eu un flash qui lui aura fait saisir que devant un adversaire, il y a une troisième voie entre « tuer » ou « être tué ». Car si la peur d’être tué est ce qui nous empêche d’aller vers l’Autre, n’est-ce pas aussi la peur de tuer qui nous fait craindre notre propre colère?

Caïn, Job et Jésus sont trois autres grandes figures par lesquelles Lytta Basset nous présente différentes facettes de la colère et de ses fruits, nous rappelant que nulle part, dans la Bible, on ne nous invite à réprimer notre colère, contrairement à ce qu’une certaine tradition pourrait nous faire croire. Dieu lui-même n’a-t-il pas été en colère maintes fois, comme le rapporte l’Ancien Testament?

La section centrale du livre est peut-être un peu trop érudite pour être appréciée du grand public (en tout cas, Lytta Basset sait de quoi elle parle!), mais la première et la troisième parties sont remarquables par leur profondeur existentielle et psychologique.

Genève, Labor et Fides et Paris, Bayard, 2002, 326 pages.

Beauchemin, Yves, Le matou 
Le principal intérêt de ce livre pour moi a été de constater à quel point on avait réussi, dans le film, à rendre les personnages tout à fait conformes aux descriptions de Beauchemin (à part l'accent français de Ratablavasky, qui devrait avoir un accent slave selon le roman). Cet aspect est frappant. Pour le reste, le roman a des longueurs, l'écriture est sans intérêt. L'essentiel de l'intrigue a été bien saisi dans le film; on n'y gagne rien en se tapant les centaines de pages du roman. Même le personnage de Ratablavasky semble plus profond et plus fascinant dans le film que dans le livre.

Conclusion: achetez la trame sonore de François Dompierre, admirez les photos et oubliez le reste. La littérature française a produit de bien meilleurs morceaux.

Bédard, Gisèle, Refuge de l'âme 
Pour Gisèle Bédard, le seul et unique but de notre vie sur terre est le développement spirituel. L’objet de son livre est de nous communiquer le fruit de son cheminement, en espérant que ce récit nous sera utile.

Le livre est présenté plus ou moins comme une autobiographie. Quelques sections, toutefois, marquent des pauses pendant lesquelles elle nous fait part de ses réflexions de manière plus approfondie. Ces sections, bien qu’elles ne se démarquent pas nécessairement par leur originalité, sont certainement les plus intéressantes : il est de vérités universelles qu’il est toujours bon d’apprendre ou de se faire rappeler.

Pour ce qui est de sa vie comme telle, le moins qu’on puisse dire, c’est que certains de ses épisodes laissent perplexes. Dès le début de l’âge adulte, par exemple, elle entre dans un groupe qui s’appelle I AM (Institute of Applied Metaphysics) et que d’aucuns n’hésiteront pas à assimiler à une secte. Il faut avouer qu’on ne sent pas qu’elle se soit laissée manipuler dans ce groupe. Il n’empêche que le lecteur reste un peu sur son appétit lorsqu’il apprend que la dirigeante du groupe en question a fait le tour du Canada pour annoncer à tout le monde que la fin du monde aurait lieu le 13 juin 1976 et que, même après avoir constaté qu’il ne s’est rien passé ce jour-là, personne, y compris l’auteure, ne semble avoir remis en question les qualités de cette « gouroue ». Il est encore plus perplexe lorsqu’il apprend que l’auteure a décidé d’abandonner son enfant à l’âge de cinq mois à une sorte de garderie permanente tenue par le groupe en question, parce qu’il était plus important pour elle de se consacrer à son sacro-saint développement spirituel, notamment en suivant des cours prodigués par son institut. On ne parle pas de le faire garder le jour : on parle de couper tout contact avec lui pendant des mois, voire des années. En fait, bien qu’elle ait repris contact avec lui plus tard, il ne semble pas qu’elle s’en soit jamais vraiment occupée en tant que mère au-delà des premiers mois (quoique ce ne soit pas très clair). Il est difficile de lire ce genre de chose sans s’émerveiller de la multiplicité des sens que peut avoir la notion de « développementspirituel » selon les gens; en effet, quel cadeau le ciel peut-il nous faire de plus beau, y compris – et surtout – pour le développement spirituel, qu’un enfant à aimer, qui nous aimera… et qui fera tout pour nous garder les deux pieds sur terre? Enfin, il serait sans doute déplacé de porter ici un jugement de valeur sur ce comportement que l’auteur nous livre candidement, comme le reste de sa vie.

Autre bémol, et de taille : l’auteure, francophone du Québec, a écrit son livre en anglais et l’a traduit elle-même. Il en résulte un texte français truffé de fautes de grammaire, d’anglicismes (assumer au sens de « supposer », éventuellement au sens de « finalement », résignation au sens de « démission »), de calques (« résister une notion », « par le temps qu’il reviendrait », « j’étais demandée de faire telle chose ») et de tournures très maladroites et déroutantes (subordonnées sans principale, etc.).

Certains trouveront ces faiblesses tout à fait irrecevables dans un livre publié. C’est vrai dans un sens. D’un autre côté, si on peut arriver à en faire abstraction, on trouvera indéniablement une nourriture spirituelle dans ce livre, en particulier dans les réflexions livrées à la fin.

Living Space Press, 2006, 253 pages.

Bellehumeur, Fernand, Le sixième et le neuvième 
En entrant dans l’adolescence, Jean-Louis explose de partout. Enfin, plus exactement dans le bas-ventre... et surtout dans la tête. Malheureusement, nous sommes dans les années 40, alors il devra se débrouiller avec les moyens du bord. En fait de pornographie, il y a le catalogue Eaton (la section des sous-vêtements). Quant à ses questionnements (Ces désirs sont-ils normaux? S’agit-il de péchés mortels? Pourquoi est-il impossible, malgré toute la bonne volonté du monde, de s’en débarrasser?), il devra se contenter pour seules réponses de toute la science de l’époque en la matière, à savoir le sixième et le neuvième commandements : « Impudique point ne seras de corps ni de consentement » et « L’œuvre de chair ne désireras qu’en mariage seulement ». Reste à définir « oeuvre de chair ».

Nous suivons donc le petit voyeur timide depuis son village natal d’un coin perdu du Québec jusqu’au collège classique, où les frères ne lui apporteront pas plus de réponses que « la grosse soeur » de la petite école.

Il n’est probablement pas très risqué de prétendre que ce roman a un côté autobiographique assez prononcé. Ainsi, au-delà des obsessions sexuelles aussi irrépressibles que bénignes de Jean-Louis, Fernand Bellehumeur témoigne-t-il de toute une époque, une époque depuis laquelle tant de choses ont changé dans l’entourage des adolescents... et si peu dans leur corps et leurs pensées...

Trait d’union, Montréal, 2003, 181 pages.

Benoît, Audery, Le lendemain du quatrième soir 
Trois hommes : Marco, Philippe, Anthony. Pour Lou, trois amours qui, comme tout amour, l’ont fait passer par toute la gamme des émotions humaines. Et au bout de chacun, un questionnement : qu’est-ce que je cherche, au juste?

Longtemps, après avoir entamé ce livre, on craint encore les lieux communs ou la banalité, ou en tout cas, on se demande si l’introspection s’avérera riche et enrichissante. On en doute, on en doute, puis tout d’un coup, on se rend compte que ce n’est pas une question de profondeur, qu’on est happé par l’univers de Lou et par son écriture ardente, sincère et satinée. Qu’est-ce que l’amour? Quel est ce vertige qui fait que je me perds dans l’autre, quel est cet élan qui fait que je veux effectivement me perdre, mais qui me ramène ensuite inexorablement à moi-même, à un moi-même que je n’ai pas envie de regarder?

Pour le lecteur masculin, ce saut dans l’intimité amoureuse, poétique et impudique d’une femme relève presque de l’exotisme, sinon du voyeurisme. Pour une femme, ce sera peut-être l’occasion de se reconnaître, et comme Lou, de s’explorer et de se remettre en question, encore et toujours...

Lanctôt éditeur, Outremont, 2002, 166 pages.

Bergeron, Lucie, Solo chez monsieur Copeau et Solo chez madame Deux-Temps 
Solo est un petit chat qui a perdu sa mère et qui se cherche une maison. Dans Solo chez monsieur Copeau, il fait la connaissance de Virgile Luron, un marmotton, avec qui il explore une maison en construction. Dans Solo chez madame Deux-Temps, il explore la maison d’un professeur de musique.

Ces livres, qui s’adressent aux 6-7 ans, se lisent presque comme des chapitres qui se suivent l’un l’autre. Il serait donc préférable de lire la collection dans l’ordre, en commençant par Solo chez madame Broussaille (le premier de la série), puis en continuant avec les deux autres dans l’ordre où ils sont énumérés ici.

Les dessins sont très jolis et appuient bien le texte. La typographie et la mise en page sont idéales pour un petit qui commence à lire. L’écriture est elle aussi bien adaptée au public cible : phrases courtes, avec juste assez de mots nouveaux pour étendre le vocabulaire, mais pas trop pour ne pas décourager la lecture. Le lecteur attentif remarquera en outre de nombreuses rimettes. Les intrigues sont très sommaires.

Québec Amérique jeunesse, collection « Bilbo », 2002 et 2003, 69 et 68 pages respectivement.

Bergeron, Lucie, Sur la piste de l'étoile 
Abel, un jeune Québécois, part en voyage pour l’Inde, où l’attend son grand-père. On vivra avec lui son voyage en avion et ses premiers pas dans ce pays si différent du nôtre : langue étrangère, nourriture différente, coutumes déroutantes…

S’adressant aux 8-12 ans intéressés par le voyage et l’aventure, ce livre remplit bien sa mission, sans toutefois réserver de surprises ni sortir des sentiers battus. L’écriture est naturelle et accessible et le propos instructif. Attention cependant! L’histoire, qui est en effet assez ténue, se termine sur un « à suivre » un peu frustrant qui n’avait été annoncé nulle part en couverture…

Québec Amérique jeunesse, collection « Bilbo », 2002, 142 pages.

Bergson, Henri, Matière et mémoire 
Certaines personnes (idéalistes) prétendent que le monde matériel n'existe pas, qu'il est le fruit uniquement de nos perceptions (pensons au livre Illusions ou le Messie récalcitrant de Richard Bach). D'autres (matérialistes) prétendent au contraire que c'est l'âme et la pensée qui sont des illusions : les idées n'ont pas d'existence en soi, elles sont uniquement déterminées par des flux électriques et chimiques qui se produisent dans le cerveau.

Bergson s'attache dans ce livre à réconcilier les deux visions en montrant où l'une et l'autre fait fausse route. Plutôt que de parler de « la pensée » et de « l'âme », sujets qu'il considère comme difficiles à aborder sans tomber dans le dogmatisme, il étudie plutôt le phénomène de la mémoire, qui déjà à son époque (1896) avait fait l'objet de nombreuses études scientifiques.

Le livre n'est pas d'un abord très facile. Il faut avoir un bonne capacité d'abstraction pour pouvoir le suivre, et j'avoue que l'auteur m'a perdu à plusieurs reprises. Mais il présente un point de vue extrêmement intelligent et stimulant sur la nature des choses matérielles et de la perception. Par ailleurs, l'approche de Bergson en philosophie est très rafraîchissante : il s'agit de s'appuyer sur le concret de nos observations et de notre senti, en suivant une démarche qui s'apparente à la méthode scientifique, plutôt que de commencer par bâtir des systèmes métaphysiques abstraits et d'essayer d'y faire coller la réalité. Et c'est écrit dans un français absolument savoureux et très clair, sans artifices.


 
Bierce, Ambrose, Le club des parenticides 
Quatre petites nouvelles marquées au sceau de l’humour noir et de l’absurde. Quelques traits ont réussi à me faire sourire, quelques situations m’ont intrigué, mais par moments, j’ai eu du mal à m’intéresser à ces histoires un peu tordues racontées dans une langue littéraire à l’excès, presque archaïque. (Je ne peux pas faire la part entre la responsabilité de l’auteur et celle du traducteur sur ce dernier point.)

Ambrose Bierce est un auteur états-unien né en 1842 et mort vers 1914.

Bismuth, Nadine, Les gens fidèles ne font pas les nouvelles 
Ce qui est curieux, dans les histoires de Nadine Bismuth, c'est que parfois, elle ne raconte rien. Ce qui est agréable, c'est qu'on ne s'en rend compte qu'à la fin, car elle le raconte bien.

Des tranches de vie, finalement. Mais bien choisies et bien narrées. Au fil du récit, on se laisse facilement emporter par ces courts apartés, par ces réflexions lapidaires, par les petits détours de chaque histoire. Humour et clins d'œil, candeur et modération font très bon ménage chez Nadine Bismuth.

À signaler : « Au jardin d'Éden »et « Vanille ou chocolat », le premier écrit dans un style « ado », le second (aussi naïf que troublant) raconté par un enfant de 10 ans, et les deux très réussis dans leur genre. Les récits d'adultes, jeunes et vieux, valent aussi le détour.

Malgré le titre désinvolte, un fait - un sentiment? - ressort de la lecture de ces nouvelles : c'est que les gens fidèles ont beau avoir l'air d'être rares, ceux qui sont capables de tolérer l'infidélité le sont encore plus.

Boréal, 1999, 227 pages.

Bissoondath, Neil, Un baume pour le coeur 
« Alistair Mackenzie a soixante-dix ans. Veuf, il vivait seul jusqu’à ce qu’un incendie le chasse de chez lui. Six mois plus tard, il habite chez sa fille [...] » (quatrième de couverture). De là, au fil de petits événements quotidiens vécus avec celle-ci et avec son petit-fils, Alistair Mackenzie se souvient de sa vie, et nous la raconte par morceaux plus ou moins longs, au gré de ses pensées et de ses émotions.

Le récit se présente donc comme une succession de tranches de temps présentées de façon impromptue (non chronologique) mais non anarchique. Mackenzie nous parle ainsi de la blessure qu’il s’est faite à la guerre, de sa rencontre avec son épouse Mary, des liens intimes, à la fois simples et complexes, faits de complicités et de non-dits, qu’il a entretenus avec elle, des premiers signes de vieillissements qu’ils ont vécus ensemble, puis du moment où elle s’est éteinte dans son lit; il évoque devant nous ses relations avec sa fille Agnes et son petit-fils François, elles aussi marquées par une sorte de fossé de communication aussi subtil qu’insurmontable; il nous parle aussi de sa carrière de professeur de littérature à l’université et des gens qu’il a connus : Elliott, l’étudiant aveugle; Martha, l’amie aventurière de Mary; Ruth-Ann, sœur d’Alistair, qui, après une vie bien remplie, finit sa vie dans l’amnésie et l’absence au monde; Thrush, professeur accusé de harcèlement sexuel qui se jettera en bas du pont; Antonio Gaudi Slovar, fiscaliste magouilleur et nain jouissant d’un pouvoir de séduction qui demeure un mystère pour Alistair; et surtout, Tremblay, son voisin du dessus, francophone, si près et si loin à la fois...

Bissoondath n’a pas 50 ans, et pourtant, il semble comprendre parfaitement ce qui se passe dans la tête et dans la vie d’un homme de 70 ans. Le genre a rappelé à ma mémoire mes vieux souvenirs de John Updike et de nombreux films tirés de romans états-uniens : une sorte de chronique de vie, sans gradation, sans apogée, où les événements surviennent, où les liens entre personnages se font et se défont sans éclat mais avec le réalisme du quotidien. Dans ce genre de récit, tout se passe dans l’intimité que le narrateur arrive à tisser entre lui et le lecteur. Ainsi, malgré l’absence de points culminants, Bissoondath sait capter notre attention du début à la fin et nous faire suivre délicatement le fil des pensées et de la mémoire d’Alistair Mackenzie et, au passage, nous faire réfléchir et nous émouvoir.

Boréal, Montréal, 2002, 411 pages. (Très bien) traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Blondin, Denis, La mort de l'argent 
Notre société a la fâcheuse habitude de se considérer comme l’aboutissement de tout. Or, si nous observons les autres peuples et les autres époques avec condescendance, il y a fort à parier que nos descendants nous jugeront avec la même dureté – et la même incompréhension. Mais il est rare qu’on trouve quelqu’un qui puisse, aujourd’hui même, nous montrer notre propre société avec ce recul. Denis Blondin le fait. Et le dieu argent ressemble à Quetzalcoatl.

Denis Blondin n’est pas le seul auteur d’aujourd’hui à décrire le pouvoir vertigineux et les effets pervers de l’argent : les livres sur le néolibéralisme se multiplient déjà depuis quelques années. Mais c’est le premier que je lis qui nous invite efficacement à nous interroger sur la place qu’a prise le matérialisme non seulement sur la planète macroéconomique, mais dans nos vies individuelles. « Il serait très difficile pour un Occidental d’expliquer à un Indien d’Amazonie pourquoi il vient de s’acheter une nouvelle chemise ou une nouvelle paire de souliers alors qu’il en a déjà vingt-deux autres dans sa garde-robe et vingt-quatre autres dans des sacs de plastique, attendant d’être acheminées à de bonnes œuvres ou liquidées dans un marché aux puces. »

Tout en appelant de ses vœux – voire en prophétisant – « la mort de l’argent », Denis Blondin, anthropologue, pousse la courtoisie jusqu’à nous expliquer comment fonctionnent ou ont fonctionné les sociétés humaines sans argent (et je vous arrête tout de suite : elles ne sont pas non plus fondées sur le troc)… et l’honnêteté jusqu’à se décrire comme riche et à avouer… son amour de l’argent.

Le tout agrémenté d’un humour intelligent qui ne gâte rien et contribue à la réflexion.

Nota : Denis Blondin est professeur au cégep François-Xavier-Garneau, à Québec.

Éditions de la pleine lune, Lachine, 2003, 304 pages.

Bourguignon, Stéphane, L'avaleur de sable 
Un humour très efficace et rafraîchissant, dans une histoire qui n'est pas dénuée de réflexions sur la vie, écrite par un jeune qui nous conte la vie de jeunes. J'ai ponctué chaque page d'au moins un éclat de rire. Cela m'a souvent fait penser à San-Antonio pour la verve et l'habileté à trouver des images et des comparaisons originales. Et puis pour le récit, tous les ressorts efficaces propres à un bon roman s'y trouvent. Pendant les trois jours qu'il ma fallu pour le dévorer, je l'ai recommandé à ma femme, à mes amis, au laitier et finalement à tous les gens que je croisais dans la rue.

Nota : L'histoire de ce livre se poursuit dans Le principe du geyser, mais les deux livres se lisent très bien isolément.

Bourguignon, Stéphane, Le principe du geyser 
Suite de L'avaleur de sable. Toujours le même style aussi vivifiant, mais une histoire que j'ai trouvée un peu plus dure. Le personnage principal s'est casé avec sa blonde et a eu un enfant. On jurerait que l'auteur a suivi le même cheminement entre les deux livres...

Propos très sagaces sur la vie d'un jeune père qui n'en a pas fini dans ses démêlés avec la vie, l'amour, les autres... Bourguignon est un écrivain qui est branché sur lui-même, et qui nous branche par le fait même sur l'humanité, donc sur nous-mêmes.

Je recommanderais la lecture préalable de L'avaleur de sable, non seulement pour mieux comprendre d'où vient le personnage, mais aussi pour le simple plaisir.

Bourguignon, Stéphane, Un peu de fatigue 
Édouard est-il en dépression depuis sa séparation? D’aucuns disent que oui. Il est à l’image de son terrain, en banlieue, qu’il laisse totalement à l’abandon depuis toutes ces années, et où poussent pêle-mêle tout ce qu’il avait entretenu avec tant de soin jusque-là. En six ans, les vignes ont totalement envahi les fenêtres, et les araignées et les chauve-souris ont élu domicile entre ses murs.

Pour tout le monde – son ex, ses voisins, son fils de dix-huit ans – ce jardin est à l’image d’Édouard, de son laisser-aller. C’est vrai qu’il est à l’image d’Édouard, mais ce que personne ne voit, c’est que dans tout ce désordre, c’est la vie qui passe, la vie qui pousse, la vie imprévisible et irrépressible qui crie et qui existe plus fort que dans leur cœur à tous, leur cœur contrôlé, endigué, endormi, inquiet sans le savoir. Eux préfèrent s’en remettre à l’étiquette de « déprime ». Lui préfère s’en remettre ni à des pilules, ni à un thérapeute. Il vit, là. Tout croche, mais tout là.

La tentation est forte d’identifier l’auteur au personnage principal. Pourtant, il suffit que les autres personnages – Michel, Véronique, Simone – prennent tour à tour la parole, s’emparent du « je » narratif, pour que l’on soit convaincu que tous, l’auteur les connaît de l’intérieur, et forcément, viennent de lui. Et nous aussi, nous nous reconnaissons dans chacun d’eux. Mais peu d’entre nous auraient le courage de se raconter en ces termes.

Dans Un peu de fatigue, Stéphane Bourguignon réussit, si c’était possible, à dépasser ses deux romans précédents, en profondeur, en lucidité, en symbolisme et en qualité du style, tout en restant à la hauteur de ce à quoi il nous avait habitué côté humour. Page après page après page, tout se tient, tout se répond, tout nous touche. Un véritable bijou.

Québec Amérique, Montréal, 2002, 268 pages.

Brunet, Chantal, La vie vaut mille maux 
Chantal Brunet a appris à trente ans qu’elle avait le cancer du sein. Mastectomie, rémission. Rechute, rémission. Puis, à trente-sept ans, on lui annonce que d’autres organes sont atteints, et que cette fois, c’est incurable.

Elle raconte dans ce livre toute son histoire : sa jeunesse difficile, les premières années de l’âge adulte, puis la nouvelle qui tombe comme une bombe, et la suite, y compris ses relations avec son entourage. Mais elle raconte aussi son cheminement intérieur. Comme pour tant d’autres, la maladie a été pour elle une forme de libération : elle lui a permis de faire un ménage dans sa vie, et de découvrir une forme de bonheur qu’elle n’aurait jamais soupçonné avant.

Le livre se présente un peu sous forme de journal ou de chronique, sans toutefois qu’on s’encarcane dans un ordre strictement chronologique. Les anecdotes quotidiennes et le récit des événements marquants alternent avec les explications sur la maladie et les réflexions sur la vie. Chantal Brunet a une personnalité simple et solide. Les personnes qui vivent une épreuve semblable à la sienne trouveront sûrement dans son livre de quoi se réconforter et puiser des forces. Celles qui les entourent, de quoi mieux comprendre ce qui se passe chez ces proches au destin écourté, mieux comprendre la maladie aussi, et peut-être aussi se sentir moins mal à l’aise d’en parler - ce qui est certainement un des buts de l’auteure.

Éditions de Mortagne, Boucherville (Québec), 2005, 294 pages.


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