François Lavallée > Le critique > Livres > C

Camus, Albert, La chute 
On a tous au fond de soi une obscure espérance : celle d'être pur, innocent, d'avoir un « bon fond », bref, de ne pas être coupable. Le narrateur de cette histoire a longtemps réussi à entretenir cette illusion. Avocat, il défendait la veuve et l'orphelin pour le principe (et pour la gloire), aidait les aveugles à traverser la rue, bref avait un comportement en tout exemplaire.

Mais le bon côté des choses, pour l'avocat, c'est de ne pas être l'accusé. Or, il existe aussi au fond de soi un obscur sentiment de culpabilité, ne serait-ce que du fait qu'il existe des plus malheureux que nous, ne serait-ce que de savoir que nous n'avons pas, n'aurons jamais le courage de la solidarité humaine.

Le Jugement dernier n'est rien : « J'ai connu ce qu'il y a de pire, qui est le jugement des hommes. » On juge autrui pour retarder le plus longtemps possible son propre jugement. Puis vient un moment où un rire obscur éclate dans son dos, un moment où l'on fait face à sa réalité, au-delà du masque que l'on s'est donné.

Presque toutes les pages de ce livre expriment des idées qui font réfléchir, nous poussent vers l'humilité et nous offrent un cadre non complaisant pour réévaluer notre condition individuelle et collective comme humains.

Gallimard (Folio), 156 pages. Première parution : 1956.

Camus, Albert, L'été 
Il s'agit d'un recueil de récits écrits entre 1939 et 1953 et faisant état de réflexions inspirés par différents lieux : Oran, Alger, le désert, la mer.

Certains récits m'ont parus très riches, et je recommande notamment L'énigme, où Camus, en 1950, explique comment un écrivain peut être récupéré par une société qui préfère « une formule plutôt qu'une nuance ». C'est cette société qui lui a accolé l'étiquette de « prophète de l'absurde » parce que c'est plus pratique, mais il suffit de lire Camus, au lieu des commentaires sur Camus, pour convenir avec lui à quel point cette idée peut nous amener loin des intentions de cet auteur.

Citons aussi Le minotaure, splendide portrait d'une ville ordinaire : Oran, en Algérie. D'autres récits m'ont paru plus inégaux. Une mer de phrases épaisses sans cesse sur le point de m'engloutir, mais sur laquelle scintillent ça et là, toujours au rendez-vous, des mots qui réveillent.

Gallimard, 113 pages, précédé de Noces.

Camus, Albert, L'étranger 
Meursault habite la vie. On dira de lui qu'il est indifférent, je dirais plutôt qu'il n'a pas de construction dans sa tête. Il se contente de ce qu'il voit, de ce qu'il sent, de ce qu'il sait - et de ce qu'il ne sait pas. Il comprend que son patron soit contrarié qu'il lui demande deux jours de congé pour le deuil de sa mère. Il veut bien épouser Marie, parce qu'elle le lui demande et qu'il n'y voit pas d'objection, même si pour lui, le mariage ne veut rien dire en particulier. Il sait qu'il a envie de Marie, il sait qu'il est bien avec elle, mais il ne sait pas s'il l'aime. En un sens, c'est une question qui n'a pas d'importance.

Il comprend qu'on le condamne pour ce meurtre absurde qu'il a accompli dans un état de demi-conscience, obnubilé par le soleil. Jugé par ses pairs, il comprend ce qu'ils vivent. Il trouve cependant que le fait qu'on le condamne « au nom du peuple français », cela a déjà moins de sens.

N'empêche. Il habitera sa cellule comme il a habité la vie, se contentant des petits plaisirs, convaincu qu'ils valent tout autant que ceux des gens libres, et rejetant les systèmes de l'aumônier qui refuse, lui, de croire à sa réalité brute et candide.

Une écriture factuelle, des phrases courtes, un miroir sur la vie. Un livre qui se lit d'un trait.

Gallimard (Folio), 188 pages. Première parution en 1957.

Camus, Albert, Noces 
Splendide exaltation du bonheur par Camus. S'il est possible de décrire en quoi consistent les notions de « vivre le temps présent » et « profiter de la vie », ce serait dans ces mots.

Il ne s'agit pas ici d'un roman, mais d'un récit où Camus nous parle de divers lieux et paysages qu'il connaît bien (la côte algérienne, la ville en ruines de Djémila) pour nous dire les « noces de l'homme et de la terre » : son amour de la vie, la vie non encombrée par le regret du passé ni par la projection dans l'avenir. « L'espoir, au contraire de ce qu'on croit, équivaut à la résignation. »

Quelques passages un peu trop lyriques n'ont pas réussi à retenir mon attention, mais la beauté du propos l'emporte en général. Camus a écrit ce texte avant ses grandes productions. On se demande presque, ayant trouvé ainsi la clé de la sérénité, pourquoi il a poursuivi sa vie d'écrivain...

Gallimard, 70 pages, suivi de L'été. Rédigé en 1936.

Camus, Albert, La peste 
Dans la ville d'Oran (Algérie), la peste se déclare. On ferme la ville pour éviter que la maladie se propage. Pendant des mois, les citoyens verront leur vie quotidienne transformée par cet isolement, par l'éloignement de leur famille ou d'un être aimé, et par la hantise de cette maladie qui frappe aveuglément, jour après jour, les citoyens et citoyennes de tous les quartiers.

Ce qui frappe dans le récit de Camus, c'est l'absence d'extraordinaire. L'absence de lyrisme, l'absence de spectaculaire, l'absence de cataclysmique - malgré le titre -, l'absence d'héroïsme - au sens traditionnel. Au cœur de l'histoire, le docteur Rieux, qui fait de son mieux, luttant contre une maladie qui s'avère généralement la plus forte; il accomplit simplement ce qu'il sait être son devoir.

La peste a bouleversé la vie des gens, mais au fond, on peut se demander si la vie avait plus de sens avant elle ou en aura moins après. Cet événement exceptionnel a momentanément changé les éclairages. Mais autant la vie continue après, autant elle continuait pendant. Car comme le dit le vieil asthmatique après la réouverture des portes : « Mais qu'est-ce que ça veut dire, la peste? C'est la vie et voilà tout. »

Gallimard, Folio, 309 pages. Première parution en 1947.

Casgrain, Andrée, Claudette Frenette, Dominic Garneau et Claudine Paquet
Fragile équilibre
Malgré ses quatre auteurs, ce recueil d’une trentaine de nouvelles s’avère étonnament homogène, aussi bien dans le style que dans la palette de sujets. Les sujets : des drames chroniques (mère alcoolique, enfants délaissés) ou événementiels (suicide d’un fils, décès d’un père, incendie d’un chalet). Il s’agit véritablement ici de « tranches de vie », en ce sens notamment que les nouvelles sont toutes très courtes, très souvent rédigées au « je » (ou au « tu ») et presque toujours dénuées de chute. (Une exception mérite d’être soulignée : « La fugue », dans laquelle un adolescent, après une fugue d’une semaine, retrouve sa maison mystérieusement déserte à son retour; mentionnons aussi au même titre « Un amour fluide », où un autre adolescent fait le chemin des Quatre-Bourgeois à toute vitesse en vélo vers la gare d’autocars pour convaincre son amie de ne pas partir pour New York, craignant de voir leur amour s’éteindre à jamais.)

Ayant fait ce choix, les auteurs se mettent dans l’obligation de nous captiver par l’originalité des situations, par leur sensibilité ou par le style. Sur le premier point, ils y arrivent parfois (pensons à cette histoire de bénévole retenu un an au Moyen-Orient par les autorités à la suite d’un voyage effectué avec le petit immigrant qu’il aide au Canada). Toutefois, la sensibilité à l’humain et l’enracinement dans le quotidien sont sans doute ce qui caractérise le plus l’ensemble. Malheureusement, en littérature, cette orientation est aussi la voie toute tracée vers le cliché… et aucun des auteurs n’y échappe entièrement : le grand-père sexiste qui ne laisse pas sa petite-fille conduire le canot, l’enfant qui fait des dessins sombres parce qu’il vit un drame intérieur, la vie d’une jeune canadienne française qui travaille comme domestique pour une anglophone snob de la haute-ville de Québec...

Pour prendre le risque de flirter avec ce genre de lieux communs, il faut savoir cacher le fil blanc et compenser par un style très personnel. Les auteurs n’y arrivent pas toujours. Dans leur style (dont l’uniformité s’explique sans doute par le fait que les auteurs ont fait un gros travail de révision mutuelle), on reconnaît partout le souci de choisir des verbes riches et des adjectifs colorés. Il n’empêche que le souffle peut manquer et le rythme des phrases paraître monotone par moments. Par ailleurs, la narration au présent a ses limites.

Malgré tout, les quatre auteurs de ce recueil ont leur moment de grâce, et savent chacun leur tour nous faire plonger dans leur cœur et nous inviter à jeter un regard différent sur notre environnement humain.

Guy Saint-Jean éditeur, Laval, 2002, 130 pages.

Castagné, Nathalie, L'harmonica de cristal
C’est la première fois de ma vie que ça m’arrive. Lire un auteur français et avoir l’impression de lire une traduction. Je croyais pas que cela fût possible. Est-ce un défaut? En soi, pas vraiment. Mais la plupart des traducteurs vous diront qu’ils s’abandonnent généralement aux livres écrits dans leur propre langue comme le plongeur à une bouteille d’oxygène. Voilà donc une langue correcte, mais sans aspérités, sans relief, sans palpitation cardiaque. Un rythme de narration constant, qui déboule un peu sans jamais surprendre. Des émotions à foison, mais qui se détachent mal du papier.

Nous sommes en Europe, à la fin du XVIIIe siècle. Ascanio Cherubini, 19 ans, est un castrat. Malheureusement, ce n’est pas à son ascension dans le métier de chanteur que nous assistons, mais plutôt à ses larmoiements et sursauts d’espoir au quotidien, à mesure qu’il se désole sur son état de châtré ou se raccroche désespérément au comte Albrecht von Hartenberg, de qui il est follement amoureux, et qui le lui rend bien – heureusement, car il est aussi facile de rassurer Ascanio que de remplir le Grand Canyon avec des cure-dents.

Dommage, car l’auteure est animée des meilleures intentions. Les thèmes abordés ne manquent d’ailleurs pas de richesse en soi : le rapport entre l’amour et le corps, le tourment d’un être qui ne se considère ni homme ni femme, le déchirement entre l’Art auquel il a été consacré et un amour humain qui l’attire irrésistiblement, l’anathème jeté sur l’homosexualité… Mais encore faut-il savoir impliquer le lecteur. Quand on trouve les mots « sanglot », « larme » ou « pleurer » à toutes les pages (13 fois des pages 200 à 209; 11 fois des pages 300 à 309) au milieu de dialogues truffés de clichés, on n’a plus vraiment envie de le plaindre, Ascanio. Car son lecteur n’est pas mieux loti que lui.

Éditions du Seuil, 2001, 620 pages.

Castro, Eve de, Le peseur d'âmes  Trois coeurs et demi
Qui est le plus fort? Celui qui a un mandat public et des muscles pour l’exécuter, ou celle qui le fait fondre par ses beaux yeux et le remue par ses convictions un peu simples mais qui paraissent tellement solides? Celui qui a toujours marché droit, chirurgien de renom et de talent, « un homme bien » et riche, ou celle qu’il aime et qui lui échappe, qui ne croit en rien sauf à la nécessité de profiter insolemment des hommes et de la vie là où elle sent son bonheur passer?

Une relation homme-femme qui se répète deux fois. En 1228, en 1998. Un même message, une même histoire en fait. Il faut toutefois un peu de patience pour arriver à la jonction, car le tout prend d’abord l’allure d’un manifeste social (les enfants de la rue à Saint-Pétersbourg) puis d’un roman policier (il y aura meurtre à Paris – ou au Mont-Saint-Michel), et le récit est parfois déroutant. Qu’y a-t-il d’amusant à commencer un chapitre avec un « il » ou un « elle » indéfinis et à attendre deux pages pour dire enfin au lecteur où nous sommes et qui est là?

Mais j’aime bien les romans à valeur psychologique et symbolique. Et celui-là remplit bien cette mission. Qu’est-ce que la foi, au sens humain? Qu’est-ce qui lie les gens entre eux, comment surgit un sens à la vie? Roman à recommander, mais à lire dans le silence et la tranquillité pour bien saisir.

Albin Michel, Paris, 2002, 313 pages.

Cervantes, Miguel de, L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche  Trois coeurs et demi
Le plus étonnant, à la lecture de Don Quichotte, c’est qu’on n’y trouve pas du tout ce à quoi on s’attend. Le vrai Don Quichotte, ce n’est pas l’idéaliste que nous ont dépeint les Romantiques à partir du XIXe siècle et qu’a immortalisé Brel dans La quête. C’est tout simplement un pauvre fou qui croit à la lettre ce qui est écrit dans les romans de chevalerie. On pourrait écrire la même chose, je suppose, au sujet des États-Uniens qui croient à la lettre ce qui est écrit dans la Genèse. C’est un peu le même phénomène, mutatis mutandis.

On chercherait en vain, dans ces quelque onze cents pages, une réflexion profonde sur l’« inaccessible étoile », et même sur la condition de l’homme en général. Certes, devant un don Quichotte qui ne peut faire la distinction entre ses fantasmes et la réalité, on est souvent amené sur ce terrain par la force des choses, mais il est évident que ce n’est pas le propos de l’auteur, qui voulait tout simplement se moquer des gens férus de romans de chevalerie. On pourrait écrire la même chose, je suppose, au sujet des gens qui lisent trop de romans Harlequin. C’est un peu le même phénomène, mutatis mutandis.

Ajoutons à cela que l’histoire principale est entrecoupée de nombreuses nouvelles prenant la forme, par exemple, du récit d’un nouveau personnage qui raconte son histoire. Ces digressions manquent rarement d’intérêt, mais il faut sans doute étudier longtemps l’ensemble de l’oeuvre pour ne pas considérer qu’elles nuisent à l’unité. En fait, Don Quichotte, c’est un « roman à tiroirs » comme les auteurs français aimaient à en écrire au XVIIIe siècle.

Bref, si la curiosité vous titille, les premiers chapitres vous livreront l’essentiel : la description du personnage, les raisons qui le poussent à se faire (pseudo-)chevalier, la façon dont il recrute Sancho Pança, l’épisode des moulins à vent. Le reste est constitué d’histoires souvent divertissantes mais pas nécessairement captivantes. On peut dire la même chose, je suppose, au sujet de bien des classiques qui ne vivent plus que de leur propre légende, mutatis mutandis.

Éditions du Seuil, Paris, 1997, 608 pages (vol. 1) et 536 pages (vol. 2). (Bonne) traduction d’Aline Schulman.
Parutions originales : 1605 (vol. 1) et 1615 (vol. 2).

Pour en savoir plus : http://www.lexilogos.com/don_quixote.htm

Charron, Claude, Désobéir 
En février 1982 (je crois – l’auteur ne donne pas tellement dans la précision), Claude Charron, ministre bien en vue et leader parlementaire du Parti québécois, était surpris en flagrant délit de vol à l’étalage. Suivront quelques mois émotivement et politiquement houleux qui se concluront par sa démission comme député en octobre suivant.

Un an plus tard paraît cet ouvrage, où l’ex-ministre se livre à nous. Pas beaucoup de détails sur l’événement comme tel, mais beaucoup d’« états d’âme » qui nous permettent de découvrir un homme sensible, pour qui l’amitié est une valeur prédominante, et qui vivait une grande fatigue professionnelle et un certain écoeurement depuis l’échec référendaire de 1980, après dix ans de vie politique enthousiaste et réussie.

Le titre semble annoncer une certaine réflexion sur le sens de ce geste étourdi ou sur une certaine personnalité « délinquante ». Sans être absents, ces aspects sont plus évoqués qu’approfondis. On a plutôt droit à une relation assez longuette de la valse-hésitation qu’il a exécutée avant de se décider à tirer officiellement sa révérence.

Il me semble que le récit de l’ensemble de sa carrière politique – y compris de cette fin en queue-de-poisson, mais y compris aussi son accession à la première équipe de six députés élus du Parti québécois en 1970 – aurait été plus intéressant que ces propos lents et parfois vaporeux (la plupart des gens ne sont désignés que par leur prénom, comme si l’auteur écrivait à sa famille plutôt qu’au public), qui goûtent parfois l’eau de rose, mais qui ne laissent aucun doute sur la sincérité de l’auteur.

VLB éditeur, Montréal, 1983, 356 pages.

Chatillon, Pierre, L'enfance est une île 
À la lecture de ce recueil de nouvelles, j'en suis venu à me demander si la poésie était l'art de la beauté intérieure ou l'art de la beauté extérieure.

Car c'est indéniablement comme poète que Pierre Chatillon nous livre ses petites histoires gentilles où se côtoient le quotidien et le fantastique. On lit par exemple l'histoire de cet homme qui, un bon matin, ne voit plus son reflet dans son miroir, ou de cet autre qui fait la connaissance d'une sirène en pêchant dans le fleuve Saint-Laurent.

Malgré toute l'énergie déployée par l'auteur pour nous faire nager dans la fantaisie, j'ai souvent eu l'impression bizarre de lire les histoires d'un oiseau qui nous parle du ciel mais qui a toujours eu une patte attachée au sol. Ou de regarder, en quelque sorte, un tableau haut en couleurs prisonnier d'un froid vernis.

Triptyque, Montréal, 1997, 182 pages.

Claudel, Paul, L'annonce faite à Marie Trois coeurs et demi
Violaine la belle, Violaine la douce, a attrapé la lèpre en embrassant, par simple compassion, Pierre de Craon, qui se sentait seul, était amoureux d’elle et était atteint de cette maladie. Elle savait à quoi elle s’exposait. Et, de fait, elle sera contaminée et devra abandonner la ferme familiale pour vivre seule, recluse et méprisée. Sa soeur, qui inspire à son entourage moins d’amour et de sympathie qu’elle, pourra ainsi épouser Jacques Hury, dont elle est amoureuse, et qui aurait choisi Violaine si celle-ci n’avait pas été atteinte – preuve à ses yeux qu’elle ne s’est pas réservée à lui.

Cette pièce de théâtre profondément imprégnée de foi chrétienne traite de sujets propres à cette dernière : Qu’est-ce que l’amour, le vrai? Qu’est-ce que le pardon? Qu’est-ce que la sainteté? Qu’est-ce que la culpabilité? Ces thèmes, du moins vus sous cet angle, ne sont plus tellement à la mode, et en ce sens, il est rafraîchissant de les voir ainsi traités. D’un autre côté, on ne peut pas dire que l’écriture de Claudel soit très accessible; régulièrement, il se perd dans des tirades poétiques qui semblent n’être réservées qu’aux initiés ou aux illuminés. Je serais très curieux de voir cette oeuvre mise en scène.

Il n’empêche que cette pièce a exercé chez moi un drôle d’effet, qui m’a incité à la lire deux fois d’affilée, ce qui m'arrive très rarement. Je crois qu’elle est comme la religion qu’elle exalte : faite de mystère, elle confond la raison mais parle au coeur de manière inexplicable.

Gallimard (NRF), Paris, 1940, 218 pages. (Oeuvre datant de 1912.)

Complément : Ma foi et celle de Claudel

Claudel, Paul, Le soulier de satin
Ce n’est certes pas une oeuvre facile que ce Soulier de satin. Une pièce de théâtre qui, d’ailleurs, n’a presque jamais été jouée intégralement. Pour des raisons évidentes : j’ai compté plus de quatre-vingt personnages, et je ne parle pas de la multiplicité des décors, ni de la longueur étonnante de la pièce.

Je n’ose résumer l’histoire, de peur de m’empêtrer. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il est difficile de la suivre, ne serait-ce que du fait que, d’une scène à l’autre, on saute souvent du coq à l’âne, avec de nouveaux personnages, un nouveau lieu, sans qu’on voie le lien avec ce qu’on sait déjà. « La scène de ce drame est le monde », annonce modestement l’auteur à la première ligne de cette oeuvre baroque.

Et quand on referme le livre, finit-on par constater l’unité de toutes ces situations disparates? Pas vraiment, à moins, j’imagine, de procéder à une exégèse minutieuse, ce que tout lecteur n’a pas nécessairement envie de faire.

Claudel aimait à dire que, malgré la longueur de cette pièce, les spectateurs dans la salle ne s’y ennuyaient jamais. Compte tenu du caractère abscons de la pièce, c’est dur à croire, mais c’est peut-être vrai des versions abrégées qui en ont été tirées (et qui sont celles qui ont été effectivement représentées).

Et que dire de ces longues tirades au sujet de l’Espagne ayant pour mission d’apporter la lumière du christianisme aux peuples barbares d’Amérique, d’Asie et d’Afrique? Claudel y croyait-il, littéralement, ou s’agit-il d’un symbole? Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce discours a vieilli et n’est pas pour donner de la crédibilité à la pièce chez les lecteurs contemporains.

Cela dit, au milieu de ce foisonnement, on trouve dans cette oeuvre des pages profondes, mais encore une fois, l’orientation résolument symbolique de l’oeuvre (voire parfois surréaliste), a de quoi décontenancer le lecteur moyen.

Gallimard, Paris, 1947, 444 pages. Parution originale : 1929.

Complément : Ma foi et celle de Claudel

Claudel, Paul, Mémoires improvisés
Au début des années 1950, Jean Amrouche anime une série d’entretiens radiophoniques avec « le plus grand poète français vivant », Paul Claudel, qui a alors plus de 80 ans. Ce livre est une retranscription de ces entretiens.

Paradoxalement, après avoir fermé le livre, on se rendra compte que de grands pans de la la vie de Claudel seront demeurés plus ou moins secrets. Sans doute qu’il ne voulait pas en parler. Il ne parle ni de sa femme ni de ses enfants, sinon pour évoquer rapidement son mariage. Il parle un peu de sa carrière de diplomate, un peu de ses voyages. Il décochera quelques flèches bien senties envers les auteurs qu’il n’aime pas (Gide, Flaubert, Stendhal entre autres) en faisant mine de se faire forcer la main.

Ce livre est à conseiller à ceux qui veulent approfondir l’oeuvre de Claudel, car toutes ses pièces y passent en détail : leur genèse, leur évolution, leur signification. Pour ce qui est de la pensée de Claudel comme telle, elle est abordée en plusieurs endroits, quoique plutôt épars. Pour moi, le plus grand plaisir que j’ai trouvé à lire ce livre tient à l’éblouissante qualité de la langue des deux interlocuteurs. Une telle clarté de l’expression, une telle précision de vocabulaire me procurent toujours une jouissance indicible, et sont d’autant plus impressionnantes ici qu’il s’agit de propos tenus verbalement à l'origine.

Gallimard (NRF), Paris, 1954, 339 pages.

Complément : Ma foi et celle de Claudel

Claudel, Paul, Le mal est parmi nous
Voilà un titre qui ressemble faussement à un vieil épouvantail. Il s’agit en fait d’un recueil de dix textes signés par autant d’auteurs qui abordent sous divers angles le problème du mal. En fait, les auteurs tentent principalement de répondre à une question que tout le monde se pose : Pourquoi, si Dieu existe et s’il est tellement bon, permet-il que le mal règne sur la terre? Mais d’abord, qu’est-ce que le mal exactement, et d’où vient-il?

Nombre de philosophes, depuis l’Antiquité, ont « expliqué » le sens du mal, et son caractère indissociable de l’équilibre du monde. Mais allez donc raconter à la mère qui a perdu son fils à la guerre (ces textes ont été écrits au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale) que cette souffrance était nécessaire à l’équilibre du monde, juste pour vérifier le pouvoir de réconfort de cette position. En fait, le problème du mal est d’abord et surtout un problème non pas philosophique mais religieux, c’est un cri que lance l’homme à Dieu, ou à l’Univers s’il se dit non-croyant, mais c’est toujours à la fois une révolte et un immense « pourquoi? » qui touche au sens même de notre passage sur la terre.

Plusieurs des textes proposés ici sont particulièrement intéressants; « Les techniques d’avilissement dans le monde et la pensée d’aujourd’hui », signé par Gabriel Marcel, prend des allures étrangement prophétiques dans sa manière de décrire les effets sur l’homme de l’envahissement de la « technique » (ou dira aujourd'hui « technologie ») et du progrès de la société de consommation. On a peine à croire que ce texte date de si loin!

D’autres auteurs rabaissent nettement le niveau... surtout ceux qui s’imaginent le rehausser, comme ce nommé Maurice de Gandillac, qui tombe dans le piège de ceux qui craignent tellement n’avoir rien à dire qu’ils multiplient les parenthèses, les évocations, les grands mots et les notes en bas de page pour aboutir à un texte trop abscons pour être simplement lu. Et évidemment, c’est de loin le plus long de tous. Dommage, car son sujet (« Le mal et le salut dans le marxisme et l’existentialisme ») était des plus riches. On réussit tout de même à lui arracher quelques aperçus des profondes visions de Kierkegaard et d’autres grands penseurs modernes sur la question.

La « trilogie » des textes faisant successivement état de la vision de l’Église catholique, de la « foiréformée » (les protestants) et des orthodoxes jette des éclairages complémentaires, dont le deuxième m’a paru le plus intéressant.

Il est évident que le nom de Paul Claudel sert d’appât sur la page couverture de ce livre, dont le grand écrivain n’occupe pas quatre pour cent du volume. Peu importe : la plupart des autres auteurs, qui y ont contribué valent d’être découverts, non seulement pour leur contenu mais aussi pour la qualité remarquable de leur plume.

Collection « Présences », Plon, Paris, 1948, 306 pages.

Cluzel, Gabrielle, Rien de grave 
En lisant ce recueil de nouvelles, je me disais que Gabrielle Cluzel nous livrait certains messages qu’un homme de ma génération n’aurait pas le droit d’exprimer, mais qu’une femme de la sienne (elle est née en 1971) peut commencer à émettre au début du XXIe siècle. Par exemple, qu’une femme qui décide de faire carrière dans les lettres et méprise les mères « sans profession » pourrait, au mitan de la vie, regretter certains de ses choix (« Armel »); ou qu’il pourrait y avoir quelque chose de plus sain, pour une femme enceinte d’un bébé appelé à mourir dès la naissance, de porter sa grossesse à terme au lieu de la faire interrompre par le médecin (« Marie »).

Puis, j’ai appris que la maison d’édition Clovis constituait plus ou moins un organe d’expression de la droite catholique française. Du coup, j’ai compris ce jeu de funambule auquel semble se livrer constamment Gabrielle Cluzel. La peur du préjugé, en effet, est toujours présente, et elle use de divers procédés pour éviter qu’on l’étiquette dans un camp ou dans l’autre. Ainsi, dans « Odile », c’est un laïque impénitent (le narrateur) qui constate lui-même son impuissance devant un drame d’ordre spirituel. On ne sait toutefois pas si c’est le jugement de son public ou celui de son éditeur (et présumément de son milieu) que redoute le plus l’auteure de 30 ans. Quoi qu’il en soit, ce procédé a l’avantage de ne pas être agressant pour le lecteur et de l’ouvrir réellement à la réflexion dans les nouvelles les plus réussies (mentionnons « Brian » et « Hugues »).

Là où le bât blesse, c’est dans le style. Malgré l’intérêt et la profondeur de ses messages, la plume de l’auteure tombe systématiquement dans les ornières du stéréotype et du cliché. Jusqu’au « fauteuil anglais qui me tendait les bras », qu’on cite sans pudeur en quatrième de couverture. Il résulte de ces formules convenues une malheureuse impression d’impersonnalité. Rien n’est moins agréable, quand on lit un auteur, que l’impression de le voir perdre le contact avec lui-même au moment où il s’attable, alors que l’ensemble de ses propos montre bien – la plupart du temps – qu’il sait où il va.

Éditions Clovis, Étampes (France), 2003, 167 pages.

Collard, Nathalie et Pascale Navarro, Interdit aux femmes 
Un réquisitoire contre la censure de la pornographie signé par deux femmes, voilà qui attire l’attention. En effet, ce qu’on reproche le plus souvent à la pornographie, c’est d’être « dégradant » pour la femme, voire d’induire des comportements violents dont les femmes sont les victimes.

Les auteures démontrent ici que ces arguments relèvent de l’idéologie et ne sont pas fondés. Elle ajoutent que la censure est une pratique beaucoup plus dangereuse que la pornographie elle-même, y compris pour les femmes – surtout pour elles, puisqu’elle est exercée par les hommes et les forces de droite.

De nombreuses femmes travaillent de plein gré dans l’« industrie du sexe ». Or ces femmes sont ignorées, voire infantilisées par les groupes féministes, alors qu’elles offrent un discours de rechange au discours pornographique masculin, sans pour autant reléguer la femme à un rôle traditionnel de vierge, de mère ou de modeste femme au foyer. La violence contre les femmes doit être dénoncée, mais il serait beaucoup plus utile de la prévenir et de la punir par des mesures sociales et pénales concrètes que de s’en prendre à de simples images.

Il m’a semblé par moments que les auteures devaient exprimer de façon simpliste, voire « diaboliser » quelque peu le discours féministe pour donner plus de poids à leur propos. J’aurais aimé aussi une réflexion sur les causes profondes du malaise que l’on éprouve, individuellement et collectivement, devant les manifestations ouvertes de l’activité sexuelle, au-delà du jeu de pouvoir social auquel elles l’attribuent, explication qui me paraît un peu courte.

Boréal, Montréal, 1996, 142 pages.

Collectif, Les années 30 
Panorama de l’art dans les années 30, de la peinture à la photo, en passant par l’architecture. Développement discret de l’art abstrait (après le boum des années 20), explosion du surréalisme, impact de la polarisation politique. Ce dernier aspect est celui qui m’a le plus intéressé : d’une part, récupération, encadrement et assèchement de l’art par les dictatures; d’autre part, engagement concret des artistes (Guernica de Picasso demeure sans doute l’oeuvre marquante de la décennie). Pour le reste, j’aurais aimé des présentations plus détaillées des nombreuses œuvres illustrées au lieu des analyses générales parfois un peu vides sur les « tendances » de l’époque. Les illustrations offrent cependant une bonne visite guidée. À défaut de tout comprendre, on peut regarder.

Beaux Arts Magazine, numéro hors série, Paris, 1997, 65 pages.

Corneau, Guy, Victime des autres, bourreau de soi-même 
Il est évident que de livre en livre, Guy Corneau a un cheminement intérieur de plus en plus riche, et c’est d’ailleurs à un voyage assez profond en nous qu’il nous convie ici. Pour ce faire, il s’appuie sur la légende égyptienne d’Isis et Osiris, qu’il nous raconte par petits bouts et dont il se sert pour éclairer certaines dimensions de nos vies. C’est ainsi que nous pourrons nous attarder, notamment, aux quatre grands pièges de l’être humain : l’orgueil, la peur, l’envie, l’autodestruction.

Dans un monde où la dépression est considérée comme une maladie, Guy Corneau nous propose le personnage de Seth, le grand destructeur sans qui aucune renaissance n’est possible, et l’idée que les « turbulences » intérieures qu’on peut éprouver quand tout semble s’écrouler, quand le sens de la vie disparaît, pourraient plutôt constituer une occasion inespérée, une porte qui s’ouvre sur « un processus de changement conscient ». Mais il n’y a pas de voie d’échappement : il faut affronter son « ombre », ses « monstres » intérieurs.

C’est donc un message d’espoir et des considérations très inspirantes qu’il nous livre. Contrairement à ce que nous pouvons croire, nous ne sommes pas victimes de ce que nos parents ont fait ou n’ont pas fait, pas plus que des autres circonstances de notre vie passée ou actuelle. Les difficultés sont justement là pour remettre en question notre vision du monde et pour nous faire comprendre que celui-ci est d’abord harmonieux, ce dont on ne pourra profiter que si on accepte humblement de « danser » avec lui au lieu de lutter contre son ordre.

Éditions de l’homme, Montréal, 2003, 345 pages.

Corneau, Guy, La guérison du coeur - Nos souffrances ont-elles un sens? 
Les maladies et les épreuves viennent-elles de l'extérieur ou les provoque-t-on soi-même? Chose certaine, elles sont pour l'humain une occasion sans pareil de mieux se connaître et, partant, d'accéder au bonheur. Et on parle ici aussi bien d'accidents violents que d'épreuves amoureuses.

Guy Corneau est déjà connu, notamment, pour son best-seller Père manquant, fils manqué. Ce livre-ci marque cependant une rupture par rapport à ses précédents, car il fait suite à une expérience personnelle très marquante pour l'auteur, qui a frôlé la mort en raison de la maladie. En introduction, il raconte cette expérience personnelle qui a changé sa façon de voir la vie. Ensuite, il nous emmène à sa suite dans ses réflexions sur le sens de la maladie et de la souffrance, ainsi que sur la guérison - physique et psychologique. Ce faisant, il nous rapporte les propos de penseurs, d'auteurs et d'autres personnes qui ont vécu une expérience de souffrance.

J'ai trouvé dans ce livre de véritables morceaux de sagesse, qui feront du bien à qui souhaite vivre, et que certains accès de simplisme et relents d'intellectualisme ne gâtent pas vraiment.

Peut-on profiter de cette sagesse à la simple lecture du livre? L'auteur lui-même nous rappelle que le bonheur est le fruit non pas seulement de la connaissance, mais aussi de l'introspection, une introspection souvent douloureuse, mais qui est la seule clé possible de la vie telle qu'on est destiné à la vivre.

Éditions de l'homme, Montréal, 2000, 283 pages.

Corneille, Pierre, Horace 
Dans la guerre que se livrent Rome et Albe, Horace est tenu d’affronter Curiace en combat singulier pour déterminer lequel des deux peuples asservira l’autre. Or, Curiace est le frère de Sabine, épouse d'Horace... ainsi que l’amant de sa sœur Camille. Mais Horace prendra les armes sans hésitation, tout à son sens du devoir et de la « grandeur ».

Dès le dernier tiers de sa vie, Corneille a dû essuyer les comparaisons avec Racine. Ce destin, comme dans les mythes grecs que les deux dramaturges ont mis en scène, le poursuivra sans doute jusqu’à la fin des temps. L’auteur de ces lignes, vendu à Racine, ne peut faire exception. Premier constat : avant de lire Corneille, je me disais que Racine était inégalable pour ce qui est de l’élégance, de la puissance et de la poésie de ses vers. Après lecture d’Horace, qui demeure un chef-d’œuvre, je ne change pas d’avis.

Il est étonnant de constater à quel point, même après trois siècles et demi, la différence de génération entre les deux dramaturges crève les yeux. L’esprit contemporain regimbe devant les valeurs de « grandeur » et d’« honneur » entendues par ce héros romain, pour qui les liens du sang et de l’affection, pour qui la vie humaine (même celle de sa propre sœur, qu’il tuera) n’a aucun prix face au devoir et à la renommée. Les déchirements sont réservés aux femmes. Or, déjà au milieu du règne de Louis XIV et des Précieuses, à peine vingt ou trente ans après la création d’Horace, on reprochait à Corneille ce manque de sensibilité d’un autre temps. En effet, Pierre Corneille, enfant de la génération de Louis XIII et du cardinal de Richelieu, aurait plutôt parlé de sensiblerie.

Il demeure assez impressionnant de lire ces vers grandioses écrits il y a si longtemps garder toute leur force et leur intelligibilité pour le lecteur du XXIe siècle.

Arthème Fayard, Paris, 1947 (merci papa!), coll. « Les meilleurs livres »,  90 pages.
Créé en 1640.

Corneille, Pierre, Cinna 
Cinna complote contre Auguste, empereur romain : il veut l’assassiner. Auguste découvre la conspiration, et au lieu d’exécuter Cinna pour haute trahison, décide de lui pardonner. Par ce geste, Auguste gagnera l’estime de tous ses sujets et de la postérité, et ce sera la dernière fois qu’il fera l’objet d’une conjuration. Le dénouement est peu vraisemblable... mais vrai, du moins selon Sénèque, de qui nous vient l’histoire. Ce n’est sans doute pas un hasard si Corneille choisit ce sujet à une époque où les complots – contre Louis XIII et son premier ministre le cardinal de Richelieu – sont choses courantes... et les répressions sanglantes.

Il serait assez présomptueux de critiquer cette pièce, qui compte parmi la demi-douzaine de chefs-d’œuvre de Corneille. Cependant, sans y trouver vraiment de défauts, comme je l’ai dit ailleurs, le style de Corneille continue de me paraître relativement sec, de même que son art du récit, par rapport à celui du divin Racine.

Librairie Hatier, Paris, 1947 (merci papa!), coll. « Les classiques pour tous »,  80 pages.
Créé en 1640.

N.B. : Sujet de composition française suggéré dans cette édition scolaire de la pièce de théâtre (probablement pour des élèves de 16-17 ans) : « La pension de Corneille ayant été supprimée en 1683, Boileau obtint du Roi qu’elle fût rétablie, après avoir offert d’abandonner en faveur du vieux poète celle qu’il recevait lui-même. – Vous composerez la lettre de Boileau. » Qu’on vienne me dire après cela qu’il n’y a pas eu de nivellement par le bas dans l’éducation...
 

Crystal, David, English as a Global Language 
Ce livre présente une description minutieuse et systématique des facteurs (historiques, sociaux, culturels, politiques, etc.) qui font de l'anglais une langue internationale à la fin du XXe siècle. L'auteur aborde aussi succinctement des questions connexes, comme le mouvement politique visant l'officialisation de l'anglais aux États-Unis, l'apparition de formes différentes de la langue dans divers coins du monde et la question sans réponse de la réversibilité éventuelle de ce phénomène planétaire.

La structure très claire et exhaustive du livre est caractéristique du style universitaire ; cependant, l'ensemble se laisse très bien lire, pour peu qu'on soit en mesure d'absorber une aussi grande masse d'informations en si peu de pages.

L'auteur indique qu'il a cherché à ne pas adopter un ton triomphaliste. Sans prétendre à l'objectivité, j'oserais dire qu'il n'y a pas tout à fait réussi. Mais en présence de toutes ces données qui clament l'hégémonie mondiale de l'anglais, peut-être aurait-il été difficile de faire autrement.

Csikszentmihalyi, Mihaly, The Evolving Self - A Psychology for the Third Millenium 
Pollution, surarmement, désaffection de la population face aux réalités sociales et politiques... Mihaly Csikszentmihalyi estime que l’espèce humaine ne survivra pas au troisième millénaire sans un sérieux coup de barre. Si ça se trouve, l’aboutissement de l’évolution d’ici quelques années sera peut-être la coquerelle, un des seuls êtres capables de survivre à une guerre nucléaire.

Pour se réformer l’esprit afin d’affronter efficacement – et dans le plaisir – les défis du nouveau millénaire, l’auteur propose d’abord de reconnaître les différents facteurs qui motivent nos actions : les gènes (autrement dit nos instincts animaux), les « mèmes » (à savoir les inventions de l’humain, qu’elles soient techniques ou idéologiques) et l’ego (soit notre perception de nous-mêmes individuellement). Il faut aussi savoir reconnaître dans notre environnement les prédateurs et les parasites (il peut s’agir d’humains, mais aussi d’inventions et d’idéologies). Armé de ces prises de conscience, on sera plus à même d’orienter nos vies, personnelles et collectives, en fonction de notre bien-être à long terme.

Beaucoup d’éléments du livre de Csikszentmihalyi suscitent une réflexion salutaire. Cependant, plusieurs démonstrations et présupposés (sur nos lointains ancêtres, etc.) m’ont paru peu convaincants. De plus, je me sens incapable d’adhérer à l’approche de base de l’auteur, qui confère à l’humain une faculté – voire un devoir – de contrôle sur ce qu’il est et peut devenir. Malgré nos beaux idéaux, nous ne sommes pas toujours ce que nous voudrions être. Les approches d’autres auteurs (Scott Peck, Thomas d’Ansembourg), davantage axées sur l’introspection que sur la mission de sauver le monde, me paraissent plus utiles... du moins à mon stade d’évolution.

HarperCollins, New York, 1993.



 
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