Ma foi et celle de Claudel
Jugement hâtif et cavalier
sur l’oeuvre et la personne de ce monument des Lettres françaises
Ce que j’appelle en tremblant « ma foi » - en tremblant, d’une part parce que je connais le jugement précipité auquel se heurtera ce mot chez la plupart des mes interlocuteurs, et aussi parce que je ne suis jamais tout à fait sûr que cet ensemble de« sentis » soit digne de porter un nom aussi lourd – date chez moi d’environ quatre ans. C’est en effet autour de l’été 2002, à l’âge de38 ans , que j’ai fini par saisir que cette dimension de l’expérience humaine n’était pas forcément une chimère et pouvait me rejoindre.Toutefois, ce fut chez moi toute une naissance, avec les douleurs et le travail que cela suppose. Et c’est aussi, depuis lors, une croissance perpétuelle par laquelle je ne cesse de découvrir des façons de voir qui m’étaient jusqu’ici étrangères.
Cette foi nouvelle et tremblotante a eu ses sages-femmes puis ses éducateurs. Dans la vraie vie comme dans les livres, je me suis mis à fréquenter des gens et des auteurs qui, chacun à leur manière et de façon graduelle, ont créé chez moi l’ouverture nécessaire à l’appréhension de nouvelles dimensions de l’existence.
Une des choses qui m’ont étonné, à partir du moment où j’ai compris de quoi il était question dans cette histoire d’un Dieu fait homme venu nous livrer un message et mourir pour nous, c’est la façon dont un tas de mots traditionnels, qui ne sentaient pour moi que la poussière et la moisissure jusque-là, prenaient un sens tout à fait nouveau, et d’une richesse insoupçonnée; je pense en particulier aux mots péché et purgatoire, mais je pourrais ajouter les mots satan, prière et agneau.
Il n’est pas jusqu’à une oeuvre dont le contenu et le titre sont aussi rébarbatifs à première vue que L’imitation de Jésus-Christ qui ne m’ait procuré un certain réconfort et des lumières pour guider mon existence et ma vie intérieure.
Bref, sans renier à peu près rien de ma vie antérieure, voilà que, depuis quatre ans, j’explore un pan entier de l’expérience humaine – à mon rythme personnel – pour y découvrir un tas de choses dont je ne soupçonnais pas la profondeur.
Un récit de conversion bien court
C’est dans cet esprit que je me suis mis à lire Claudel. Parmi les écrivains français, c’est le
« croyant parexcellence » duXXe siècle . Autant ce positionnement me rebutait depuis des années, autant j’éprouvais une vive curiosité à l’idée de me plonger dans son oeuvre avec mes yeux nouveaux.Je me souvenais avoir lu dans la collection « Lagarde et
Michard » le récit de la conversion de Claudel. La première chose que j’ai faite fut donc de retourner à cet ouvrage pour me rafraîchir la mémoire. Je comptais bien trouver dans ce texte quelque chose qui ressemblât à ma propre expérience, ou à tout le moins, auquel je pusse m’identifier d’une quelconque manière.Je fus bien déçu.
Voici comment Claudel raconte sa conversion, survenue tout d’un coup à Notre-Dame de Paris le jour de
Noël 1886 : « Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant mon coeur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi ni, à vrai dire, latoucher... » (Contacts et circonstances, 1940, cité dansXXe siècle, p. 178)Voilà, c’est tout. « En un instant mon coeur fut touché et je
crus. » C’est un peu court, jeune homme! Je sais, je savais déjà, que plus d’un chemin mène à Rome, et d’ailleurs, le caractère foudroyant de cette conversion n’est pas sans évoquer celle de saint Paul et, sans doute, d’innombrables autres croyants« dignes defoi », si j’ose dire. Mais il n’empêche que ce récit, moi, ne me touchait pas. À moi qui ai découvert la foi au bout d’un cul-de-sac que j’avais refusé de reconnaître toute ma vie, comme une lumière qui, enfin, apportait une piste vers la beauté insoupçonnée du message chrétien (et non nécessairement une réponse définitive), moi qui considère depuis cette foi comme une exploration et non une position fixe, moi pour qui la foi est question de présence, d’amour et de sensibilité, un contretype déroutant du monde tel qu’il m’avait toujours été présenté jusque-là, cette foi claudélienne venue de nulle part, sans questions – sans même action de grâce! – me paraissait sèche et, pour tout dire, louche.Louche! On ne saurait douter de la sincérité de Claudel, bien sûr, car cette foi dont il s’est fait le chantre ne s’est jamais démentie jusqu’à sa mort, près de cinquante ans plus tard. Du reste, la vie de Claudel n’est pas de mes
oignons : il avait bien le droit de croire, ou de ne pas croire, ou de se faire accroire, ce qu’il voulait, sans que j’aie un mot à y dire, et il est évident que l’expérience de Claudel peut être complètement différente de la mienne sans être factice.Et de fait, je ne la considère pas vraiment comme factice, mais certainement étrangère, à tout le moins. Ce que je trouve frappant, c’est que ce soit la première fois, depuis ces quatre années où je considère avoir une foi naissante, que je trouve un auteur croyant dans les propos duquel je ne puisse à peu près rien puiser.
Des lectures qui me laissent perplexe
Je ne me limite pas ici à ce court récit de conversion. J’ai lu aussi L’annonce faite à Marie, Le soulier de satin et les Mémoires improvisés, transcription d’entretiens radiophoniques animés par Jean Amrouche au début des
années 1950. En fait, il serait faux de dire que L’annonce faite à Marie ne m’a rien dit. La lecture de cette pièce m’a bel et bien touché, mais d’une manière que je ne saurais encore définir. L’effet a été assez clair pour m’inciter à la relire, ce qui est très rare chez moi, mais il ne m’en reste à peu près rien, sinon cette affirmation presque provocatrice de la vérité des choses surnaturelles (la pure Violaine, atteinte de la lèpre, ressuscitera un bébé) et un amalgame de réflexions encore assez diffuses sur les questions de l’amour, de la culpabilité et de la pureté.
Pour Le soulier de satin, il eût été étonnant qu’absolument aucune ligne de cette oeuvre de plus de
400 pages ne vînt me toucher. Pourtant, ces lignes inspirantes ont été assez rares pour que je les croie presque le fruit d’une simple loi de probabilité. Claudel y manie l’antithèse sans se priver(ex. : « cette éternelle liberté dont je suis lacaptive » ou« [les] médecins et tous les savants hommes entre les mains de qui, peu à peu, nous guérissons de lasanté »), et l’antithèse finit toujours par stimuler l’esprit du lecteur. Il n’empêche que la tentation de lire le livre en diagonale est un des souvenirs les plus forts qu’il me soit restés de cette expérience (sauf peut-être quelques pages du quatrième acte).La lecture des Mémoires improvisés ne m’éclaire pas davantage, sinon dans le sens de mon premier élan. J’y fais la connaissance d’un Paul Claudel dont la foi ne semble pas porter les stigmates de ces réflexions, questionnements, cheminements, doutes, réponses, expériences d’introspection que j’ai toujours observés chez les autres auteurs religieux lus jusqu’ici et qui trouvent infailliblement écho chez moi.
« Les croyants qui cherchent Dieu éprouvent tous quelques difficultés à capter la longueur d’ondes exacte sur laquelle il fauts’établir », affirme l’abbé André Louf dans Au gré de sa grâce (Desclée de Brouwer). Claudel, lui, semble se cantonner dans une espèce de mysticisme et de dogmatisme qu’il n’explicite guère, et qu’il semble fier d’asséner au lieu d’aimer les laisser s’infiltrer dans l’esprit de ses interlocuteurs.Claudel et Gide, Claudel et Nietzsche
Arrivé à l’entretien qui porte sur ses relations avec Gide, on met des mots sur mes sentiments. Gide, à ce qu’il paraît, reprochait à Claudel son attitude orgueilleuse et monolithique. De fait, l’humilité n’affleure jamais dans les propos de Claudel, ni dans son fond, ni dans sa forme. Quant au monolithisme, nulle part il ne paraît plus clairement, justement, que dans cet entretien, où le croyant ne cache pas que, de son point de vue, le démon s’est très malheureusement mêlé des
« moeurs particulières » de son contemporain (homosexuel).Les déclarations de Claudel à propos de Nietzsche, bien que plus brèves, semblent encore une fois conforter mon sentiment. Claudel a trouvé Nietzsche tellement vide qu’il n’est jamais arrivé, affirme-t-il, à terminer une de ses oeuvres. On peut bien évidemment ne pas adhérer aux propos de Nietzsche, et il serait pour le moins déplacé d’en demander autant à un croyant militant comme Claudel, mais comment peut-on affirmer qu’il n’y a rien dans Nietszche qui mérite réflexion?
« J’ai essayé plusieurs fois de le lire et le livre m’est toujours tombé desmains », affirme Claudel (Mémoires improvisés, p. 89). Nietszche est sans doute l’un des esprits qui aient pratiqué l’introspection de la manière la plus libre et la plus féconde dans la deuxième moitié duXIXe siècle. Cette incapacité de suivre Nietzsche pour un lecteur et un penseur aussi accompli que Claudel (qui s’est tapé les deux sommes de saint Thomas plus d’une fois dans sa vie!) pourrait, paradoxalement, trahir un handicap de l’introspection qui ne démentirait pas mes autres impressions.Sans compter que, lorsqu’on a lu Le soulier de satin, les raisons données par Claudel pour expliquer son aversion pour Nietzsche laissent
perplexe : « J’ai toujours eu le dégoût des fous et des passionnés, desexcités. » (p. 89) Personnellement, j’aurais du mal à trouver des mots plus justes pour décrire les personnages mêmes de Claudel.« Les gens marchent péniblement et ils ne s’aperçoivent pas que c’est tellement plus facile de voler, il n’y a qu’à ne plus penser àsoi! », s’écrie Dona Prouhèze en extase dans Le soulier de satin (IV, 3), cette même Dona Prouhèze qui s’exclame, au début dudrame : « Ah! ce n’est pas la mort, mais la vie que je voudrais apporter à celui que j’aime, / La vie, fût-ce au prix de lamienne! » (I, 3). Jean Amrouche lui-même, malgré toute la déférence, voire la complaisance, qu’il affiche à l’égard de Claudel, ne peut que luirétorquer : « Il est tout de même curieux de voir combien certains personnages de vos premiers drames paraissent être vraiment des créatures deNietzsche. » (p. 89) Tout se passe comme si Claudel rejetait dans Nietzsche sa propre part d’ombre, et aussi comme s’il était incapable de se voir lui-même. Il est d’ailleurs révélateur que Claudel aime tant à décrier le
« Connais -toitoi-même » de Socrate dès qu’il en a l’occasion.Un simple moyen de se définir, pour faire fuir le doute?
Je n’ai pas lu tout Claudel, loin de là, et je ne suis un spécialiste ni de ses écrits... ni de la foi. Jusqu’ici, cependant, à la lecture de ses propos, je ne peux me défendre contre une impression assez nette, un soupçon selon lequel la foi de Claudel fut une sorte de moyen privilégié de se définir, ni moins ni plus. Déclaration sacrilège s’il en est! et que je ne présente que comme un sentiment personnel. Mais le fait que la conversion ait eu lieu en plein coeur de l’adolescence (il avait
18 ans) ne contredit certainement pas ce sentiment.Claudel semble avoir mis la foi au coeur de son existence : il affirme avoir orienté sa vie en fonction d’elle et en avoir continuellement médité les implications. Il a passé sa vie à lire les grands saints et a consacré son oeuvre même à l’exaltation de cette foi. Et
pourtant : nulle part on ne trouve de traces de ces doutes, de ces déchirements, ni même de ces illuminations qui jalonnent généralement la vie des croyants.« En un instant, [...] je crus, dit-il, [et depuis,] tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler mafoi. » Tant mieux pour lui; personnellement, je ne trouve rien là pour m’alimenter.Nulle part, dans les propos de Claudel dont j’ai pris connaissance, on ne parle d’amour, d’humilité, d’indulgence, de petitesse, de vulnérabilité, de toutes ces notions qui se trouvent au coeur de l’enseignement radicalement nouveau de Jésus. Et on sent encore moins la présence d’une expérience de cet ordre, reçue ou donnée, dans son récit de vie et de foi. Tout se passe comme s’il avait eu pour principal souci, une fois la foi reçue d’en haut à un moment précis, de la barricader, de la colmater, de la renforcer de toutes parts, de crainte qu’elle puisse repartir sans crier
gare : n’est-ce pas tout à fait mystérieusement qu’elle est arrivée, et alors n’est-il pas effroyablement possible qu’elle s’envole par la même opération imprévisible? Tout l’édifice de saint Thomas et des autres érudits de l’Église, et les fortifications même de cette Église semblent avoir été mis à contribution, auxquels s’ajoute une production littéraire qui se veut elle-même un phare absolu d’où toute part d’ombre a été écartée.« J’adore Dieu maintenant de toutes parts autour de ma foi une parfaiteenceinte », dit le roi dans Le soulier de satin (IV, 4).Par ailleurs, Claudel ne semble pas avoir eu beaucoup d’amis, ni dans sa jeunesse, ni plus tard. Quand je parle d’un
« moyen de sedéfinir », je parle d’un moyen de se garantir des affres du doute et de se donner un rôle dans une société perçue comme étrangère, voire hostile. La foi de Claudel pourrait-elle avoir été de cette nature, peut-être pas dans son origine, mais dans sa durée?Voilà un jugement bien présomptueux, et j’admets que je suis bien mal placé pour m’appuyer sur une notion comme l’humilité pour l’étayer! Mais encore une fois, Claudel étant mort, il n’a pas eu besoin de ma bénédiction pour acquérir son auréole, à l’Académie comme dans le giron du catholicisme. Cela me donne d’autant plus de liberté pour cette réflexion, qui sera peut-être elle-même une porte vers une compréhension plus profonde de ce que Claudel pourrait avoir à m’apporter.
Québec, juillet 2006
© François Lavallée pour tous les textes figurant dans le présent siteVoir la brève notice de droits d'auteur
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