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Elleboode, Christian, Karl Marx : vie, oeuvre, concepts 
Certes, les théories de Karl Marx ne sont pas des contes pour enfants. Il n’empêche, je ne peux pas croire qu’il est impossible de décrire avec un minimum de clarté une pensée qui a eu une si grande influence – et pas seulement chez les intellectuels – dans l’histoire des 150 dernières années. Me suis-je mépris en croyant que c’était ce que me promettait cette plaquette de la collection « Les grands théoriciens » dans les mots suivants : « Découvrez ou redécouvrez les auteurs incontournables des sciences économiques et sociales [...]. Vous comprendrez ainsi plus facilement les thèses caractéristiques mises au point par les grands théoriciens [...] »? En fait, ce qui décrit le mieux cet ouvrage, ce n’est pas le nom de la collection, c’est celui de la maison d’éditions : Ellipse. C’est un euphémisme.

Comme son titre l’annonce, le livre se divise en trois parties : biographie de Marx, production écrite et concepts. Pour la biographie, évidemment, ça passe assez bien (si on fait abstraction de l’emploi de la virgule le plus anarchique et incompréhensible qu’il m’ait été donné de contempler depuis les 35 ans que je sais lire); pour la description de l’oeuvre, elle est tellement obscure que je me suis dit, en la lisant, que l’auteur aurait dû mettre les concepts avant. Mais les concepts sont encore plus abscons. Et dans le fatras de théories étalées, l’auteur ne prend pas la peine de fournir un seul exemple pour donner une chance à son lecteur. Pourtant, si un domaine se prête bien à l’utilisation d’exemples, c’est bien l’économie.

Il me reste à espérer que mon postulat de base est exact, et que je trouverai ailleurs de quoi comprendre la conception du monde de ce grand penseur du XIXe siècle.

Ellipse, Paris, 2001, 92 pages.

Fages, Jean-Baptiste, Comprendre René Girard 
René Girard est un penseur français qui vit aux États-Unis. Ses principaux ouvrages ont été publiés dans les années 60 et 70. Ils portent sur la nature du désir et les rapports entre le désir, la violence et la religion. Est-il naïf de croire que des considérations qui se veulent aussi universelles devraient pouvoir être exprimées plus clairement? L'auteur a fini par me perdre dans ses dédales de citations et d'expressions absconses. Je mets quand même une note moyenne, lui accordant le bénéfice du doute: c'est peut-être moi qui suis obtus et lui intelligent. Donner cette impression au lecteur constitue une protection très puissante pour un auteur.

Privat, Toulouse, 1982, 176 pages

Critique de Celui par qui le scandale arrive de René Girard

Favreau, Marc, Rien détonnant avec Sol! 
Un monologue n’est-il pas fait pour être entendu et non lu? Il suffit de quelques lignes de ce recueil pour se convaincre que non. En tout cas, pas dans le cas de Sol.

C’est un véritable feu d’artifice que nous offre ce fou forgeron de la langue. Personnellement, j’ai préféré les quelques monologues à saveur politique (qui forment une heureuse alternance avec les textes d’orientation plus sociale ou poétique), comme Comment la grande noire sœur devint la belle trop mince à cause de l’excentricité. Dans ce long récit, Sol raconte dans sa langue naïve et à double sens le passage des années duplessistes à la Révolution tranquille au Québec :

J’en ai jusque-là du noir, qu’elle a dit, j’en ai assez d’être coinçouillée entre l’incurie et le bedon... Y a trop longtemps que ça bure! J’a pas envie de finir nonnagénaire...!
S’ensuivent les grands projets visant à doter la belle trop mince d’excentricité, et les négociations avec les Autochtones, lesquels ne sont pas dupes :
On vous voye venir. On sait pourquoi vous survoltez notre batrimoine en hydroplanifiant... [...] Et nous? Vous avez pensé à nous pôvres indigents? De quoi on aura l’air? Tous nos brochets d’avenir seront à l’eau et nos réserves seront des truites!
Autres morceaux savoureux à signaler : Le fier monde (« Le fier monde, c’est la pluss grande sobriété de consommation! ») et La fête, qui aurait été écrit en hommage à Félix Leclerc (« La fête, c’est pas de faire la majorette silencieuse et regarder passer des joueurs de saxons qui fanfaronronnent parce qu’ils ont la grosse caisse... »).

À lire pour vivre un bon moment de folie et de poésie.

Stanké, Ottawa, 1978, 173 pages.

Finley, Guy, Lâcher prise 
Le problème de Guy Finley, c’est qu’on dirait qu’il a appris à parler en regardant des infopubs. Il nous promet le bonheur immédiat et éternel pour pas cher, avec une adresse pour lui écrire et lui envoyer des sous pour recevoir d’autres de ses livres ou s’inscrire à ses ateliers au cas où on n’aurait pas trouvé le bonheur immédiat du premier coup.

La facture même du volume – toujours dans la version originale anglaise, ce qui ne semble pas être le cas des éditions québécoises – trahit cette mentalité états-unienne de rentabilité par-dessus tout : qualité inférieure du papier, typographie inconfortable, surcharge marketing de la couverture.

Et pourtant. Malgré ces contradictions, nul ne saurait nier que le message de Guy Finley plonge ses racines dans des vérités éternelles que le cœur reconnaît. Que signifie « lâcher prise »? Il s’agit de « laisser aller » nos émotions : peur, colère, impatience, etc., au lieu de lutter contre elles ou de les éviter. Non pas nécessairement de les exprimer, mais de les sentir, de les « laisser passer » intérieurement pour se rendre compte finalement que ce ne sont que des ombres qui n’ont pas sur nous le pouvoir qu’on leur confère de prime abord. Il s’agit de passer du mental how au spiritual now, c'est-à-dire de l’état intellectuel qui nous incite à toujours tenter de régler nos problèmes en les expliquant ou en les raisonnant (même si l’expérience nous enseigne que nous retombons toujours dans les mêmes ornières) à un état spirituel qui nous fait plonger (ou plutôt rester) dans le moment présent, sans le polluer par nos constructions mentales, afin de le goûter et de le comprendre, et ainsi d’accéder à un niveau de conscience supérieur.

Par ces propos, Guy Finley rejoint bien des sages; aussi peut-on lui faire confiance et mérite-t-il d’être lu, à condition encore une fois de ne pas être trop sensible à la manière.

Lu en anglais : The Secret of Letting Go, Llewellyn Worldwide, St. Paul (Minn.), États-Unis, 1990 (16e réimpression : 2002),  218 pages.
Publié en français au Québec aux Éditions du jour (1993) et aux Éditions de l’homme (2003).

Finley, Guy, Les clés pour lâcher prise 
Dans ce livre, Guy Finley nous parle du me mind, autrement dit le « petit soi », voire le « faux soi », qu’il oppose au Free Mind, notre être véritable, libre et éternel, dont il nous faut prendre conscience pour combler notre vide intérieur et trouver la vraie vie. Beaucoup de sages et de grands auteurs reviennent sur ce thème. Jean Monbourquette, par exemple, parle du « soi » et du « Soi ». Différence d’approche fondamentale entre les deux toutefois : pour Monbourquette, il faut d’abord cultiver l’estime de soi pour arriver à découvrir le Soi. Pour Finley, le me mind est une sorte d’ennemi, ou au mieux une entrave, qu’il convient de traiter de haut dès qu’il se pointe, sous forme de peur, d’anxiété, de colère, etc. Derrière lui se trouve notre vrai moi, comme derrière les nuages se trouve le ciel.

Guy Finley conserve toujours ici son ton agaçant de vendeur d’élixir, mais moins que dans Lâcher prise. Quoi qu’il en soit, ses préceptes demeurent riches à qui se donne la peine de les étudier, comme il nous invite à le faire.

Lu en anglais : Freedom from the Ties That Bind, Llewellyn Worldwide, St. Paul (Minn.), États-Unis, 1994 (8e réimpression : 2003),  202 pages.
Publié en français au Québec aux Éditions du jour (1995) et aux Éditions de l’homme (2003).

Finley, Guy, Prier pour lâcher prise 
On peut être rebuté par un tel titre. Tout le monde n’a pas envie de « lâcher prise »… et encore moins de « prier ». Toutefois, il faut comprendre qu’on est loin ici d’un « livre à auréole ». Au contraire, en fait : l’auteur adopte un style « motivateur états-unien » qui, à l’autre extrême , pourrait même lasser à son tour, d’autant plus que ce livre-ci est adapté d’une série de conférences.

Et puisqu’on en est aux facteurs susceptibles de nuire au plaisir de lire ce livre, dénonçons la très piètre qualité de la traduction, ce qui est extrêmement dommage.

Malgré tous ces obstacles, ce livre fait énormément de bien au cœur. Guy Finley nous rappelle que la clé pour entrer en contact avec les réalités supérieures de notre univers et de notre être profond passe d’abord par le constat difficile de nos propres limites, du fait que nous tournons en rond et qu’en tant qu’être humains, nous avons beaucoup moins de pouvoirs (volonté, etc.) que nous aimons à nous le faire croire. Ce chemin passe ensuite par l’abandon à cette réalité supérieure par des méthodes qui ne peuvent qu’être indirectes et tâtonnantes, puisque par définition, cette réalité nous est tout à fait inconnue au départ. En ce sens, Guy Finley rejoint Anthony De Mello, quoique dans un style très différent.

Dans la conception de Guy Finley, tout le monde prie tous les jours. Pour commencer, donc, il nous propose non pas de prier… mais de prendre conscience de l’objet de nos prières actuelles. Quand on a compris cela, le concept de prière devient soudainement moins intimidant, et on peut se servir de cette pratique pour se faire du bien au lieu de s’enfoncer dans des culs-de-sac. Il faut dire d’ailleurs que si, contrairement à plusieurs auteurs du même genre (Scott Peck, Thomas d’Ansembourg), Guy Finley n’excelle pas dans la recherche d’exemples concrets pour illustrer son propos, il n’en adopte pas moins une approche simple et pragmatique.

Encore une fois, malgré plusieurs irritants (ton, traduction), il est étonnant de constater à quel point ce livre peut faire du bien.

Éditions de l’homme, Montréal, 2003, 164 pages.
Traduction de Louise Drolet.
Paru antérieurement aux Éditions du jour (1998).
Original anglais : The Lost Secrets of Prayer, Four Star Books Inc., 1997.

Folco, Michel, Dieu et nous seuls pouvons 
Ce n’est pas de gaieté de cœur que Justinien Pibrac, injustement condamné aux galères, accepte d’être commissionné comme « exécuteur des hautes oeuvres » en 1683 en échange de sa liberté. Pourtant, il deviendra ainsi l’« ancêtre fondateur » d’une longue dynastie de « bourreaux » dont les descendants vénéreront sa mémoire tout en se transmettant « la tradition » - et le riche patrimoine familial qui en découle.

Folco nous raconte ici essentiellement l’histoire abracadabrante de « Justinien Ier » et la formation du jeune Saturnin Pibrac, appelé à devenir le huitième de la lignée à la veille de la Première Guerre mondiale. Quant aux générations intermédiaires, elles ne nous sont décrites qu’à grands traits, au hasard des conversations des personnages et des éclaircissements du narrateur, qui se propose apparemment de nous en dire plus long dans les volumes suivants (déjà parus : Un loup est un loup (1995) et En avant comme avant (2001)).

Un récit à la fois humoristique et très instructif sur les mœurs provinciales (politiques, judiciaires et populaires) de la fin du Moyen-Âge, et une histoire très colorée à recommander au lecteur qui aime l’inattendu et qui n’a pas peur des sauts dans le temps (avant et arrière).

Éditions du Seuil (collection « Points »), Paris, 1991, 310 pages.

Fournier, Louis, F.L.Q. - Histoire d'un mouvement clandestin 
Le Front de libération du Québec (FLQ), groupe terroriste qui a sévi de 1963 à 1972 environ, n’était pas une organisation unique et centralisée. C’était une bannière de ralliement dont de nombreux petits « réseaux » ou « cellules », plus ou moins en relation, se sont servi successivement pour promouvoir la lutte armée dans le but de faire la « Révolution » au Québec. La Révolution s’entend ici non seulement au sens de sécession politique par rapport au Canada, mais aussi au sens marxiste-léniniste. Castro et Che Guevara étaient d’ailleurs des modèles pour les felquistes, ce que nous explique l’auteur en prenant la peine de rappeler régulièrement le contexte social et international particulièrement explosif de l’époque (Cuba, Algérie, Vietnam, Chili; naissance de l’OLP, de l’IRA, de l’ETA...).

Le livre est très détaillé : tous les attentats à la bombe du FLQ (et ils sont nombreux!) y sont mentionnés et tous les militants ayant agi de près ou de loin en son sein, nommés et décrits. Cela donne (parfois) des passages longs et laborieux mais confirme cet ouvrage comme une référence incontournable. Des photos et un index exhaustif complètent le tout.

Un des aspects les plus intéressants de cette histoire concerne les actes illégaux d’infiltration et de provocation de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) qui ont été dénoncés lors des commissions fédérales d’enquête Keable et MacDonald quelques années plus tard. Louis Fournier, qui semble proche du mouvement, a de bons informateurs et de nombreux détails précis à relater sur ce sujet comme sur bien d’autres.

Cela dit, la section la plus passionnante demeure évidemment celle qui décrit la Crise d’octobre 1970, pendant laquelle deux cellules indépendantes du FLQ enlèveront un diplomate britannique et un ministre du gouvernement québécois. Celui-ci y laissera sa peau.

La description des relations entre le pouvoir politico-policier d’une part et le mouvement de protection des droits civiques et de justice sociale d’autre part (car le FLQ, rappelons-le, était aussi un groupe idéologique) prend une couleur particulière à la lumière des mesures instaurées actuellement par les gouvernements occidentaux contre le terrorisme. Lors de la Crise d’octobre, on a emprisonné pendant des semaines, sans mandat et sans comparution devant un juge, des centaines de personnes pour briser une organisation qui en comptait à peine deux ou trois dizaines.

Québec/Amérique, Montréal, 1982, 509 pages.

Extraits intéressants du livre

Gaboury, Placide, Le besoin de fuir - Tout ce qu'on ne ferait pas pour être quelqu'un d'autre 
La fuite intérieure est une des activités les plus spontanées qu’on trouve chez l’être humain. C’est un phénomène dont profitent énormément les politiciens, les sectes et les religions par la propagande, ainsi que les entreprises commerciales par la publicité. C’est sur ce phénomène que se penche ici Placide Gaboury, expliquant que (extrait de la quatrième de couverture) « nous nous fuyons par quatre chemins principaux :
1) par devant (promesses, attentes, dettes),
2) par derrière (remords, refus de vieillir, culte du passé),
3) par en-haut (religions et idéologies décrochées),
4) par en-bas (consommation, sexe, argent, jeu, pouvoir). »

Qu’est-ce que c’est que cette réalité que nous fuyons? Une réalité (un soi-même, un monde) que l’on dédaigne de prime abord, mais qui pourrait bien, si on le regarde dans les yeux, nous apporter un bonheur réel, pas conforme à l’image qu’on s’en faisait, mais qui a l’avantage de ne pas être... fuyant.

Comparativement à d’autres auteurs du même créneau, Placide Gaboury a un peu tendance à parler ex cathedra et à rester à un niveau plus cérébral que sensible. Il n’empêche que ses réflexions sont très fécondes pour alimenter un cheminement intérieur.

Edimag, Montréal, 1998, 106 pages.

Gaboury, Placide, Rentrer chez soi 
Quand Placide Gaboury donne des conférences, les gens lui posent des questions. N’ayant pas le temps de répondre à toutes ces questions sur place, il en a fait un petit recueil (avec évidemment ses réponses!).

Ces questions - plus d'une soixantaine - portent sur le sens à la vie, la recherche spirituelle, etc. Exemples :
- « Donnez-nous des moyens, des techniques pour arriver à s’accepter. »
- « Le voyage intérieur et la vie spirituelle peuvent-ils, selon vous, exister sans un dieu quel qu’il soit? »
- « On a chacun sa vérité, comment savoir si c’est la bonne? »

Malgré les hauteurs auxquelles on veut parfois l’entraîner, Placide Gaboury offre généralement des réponses courtes, inspirantes et terre à terre. Ainsi, à la question « Que doit-on ressentir lorsque nous méditons, pour savoir qu’on est sur la bonne voie? », l’auteur répond :« On ne médite pas pour avoir une belle méditation, mais pour mieux assumer ses responsabilités, accepter sa vie [...]. »

Outre la concision des réponses, le petit format du livre en fait un compagnon de promenade parfait. Placide Gaboury, qui a quitté la prêtrise après 34 ans de vie religieuse parce qu’il ne pouvait plus supporter les messages de l’Église, qu’il considère comme contraires à l’enseignement même du Christ, a indéniablement un cheminement profond et a beaucoup à nous livrer. Ses propos ne se veulent pas ésotériques; d’ailleurs, si ce petit livre de questions-réponses fait ressortir une chose, c’est bien à quel point le cheminement spirituel est une expérimentation et non un questionnement métaphysique. Ainsi, à la question « Faut-il absolument souffrir pour évoluer spirituellement? », Placide Gaboury répond : « Pourquoi demandes-tu cela abstraitement? Ce n’est pas on qui souffre, mais toi. Pourquoi toi, souffres-tu? Si tu te poses sincèrement cette question, tu commenceras à comprendre que souffrir est une réaction à une action humaine – à ton action à toi [...]. » Comme il le dit lui-même dans sa présentation :« Plusieurs de ceux qui lisent mes livres ou d’autres du même genre sont portés à croire que la lecture est une fin en soi que l’exploit d’avoir lu “tous vos livres” fait évoluer automatiquement. La lecture est un stimulant, un éveilleur, un encouragement, mais elle ne fait pas le travail pour nous. »

Éditions de Mortagne, Boucherville (Québec), 1988, 159 pages.

Gaudreau, Marie, La fille adoptive 
« Je dis que je suis orpheline, mais il ne faudrait pas conclure que mes parents m’ont abandonnée : c’est moi qui suis partie. » C’est ainsi que commence ce récit d’une vie que la protagoniste (narratrice anonyme, mais on est bien tenté de croire qu’il s’agit en bonne partie de l’auteure) consacrera à la recherche d’une « famille adoptive ».

Ça commence par le bouleau jaune, près de sa maison, qu’elle choisit comme « père adoptif » vers l’âge de quatre ans, et ça se poursuit par l’institutrice de la maternelle, les amis d’école pendant le primaire, les premiers amours d’adolescente, un parti politique où elle travaillera comme bénévole pendant une campagne électorale (« ma famille d’élection »), une commerçante chez qui elle fait un stage en Espagne...

Cette quête sans fin se soldera constamment par des déceptions, jusqu’à ce que la narratrice comprenne qu’il ne sert à rien de « quémander » aux autres quand les autres « sont tout aussi indigents » que soi.

Beau récit introspectif, simple, sobre, candide et criant de réalisme.

Lanctôt éditeur, 2001, 209 pages.

Autre critique du même livre rédigée pour Nuit blanche

Gauffre, Christian, et Jean-Louis Chautemps, Charlie Parker 
Charlie Parker n’était pas un enfant prodige. Adolescent, lorsqu’il tente de s’intégrer aux groupes de jazz qui pullulent pendant la prohibition dans sa ville natale de Kansas City, il fait rire de lui. Pourtant, quelques années plus tard, c’est une véritable révolution qu’il opérera en ouvrant au jazz une voie toute personnelle que l’on baptisera be-bop.

Avant comme après sa consécration, Charlie Parker (surnommé « Bird ») mènera une vie terriblement dure et désordonnée, marquée très tôt par l’accoutumance à la drogue. Quand il meurt, en 1955, « le corps est emmené à la morgue municipale, où son âge est estimé à environ cinquante-trois ans. Il en a trente-quatre. »

Ce livre abondamment illustré, de format compact, est très bien fait et a l’avantage d’être rédigé en français (et non traduit), ce qui est assez rare dans le genre et donne une richesse particulière au texte. En troisième de couverture, on trouve dans une pochette un CD de cinquante minutes qui devient un complément de lecture indispensable.

Éditions Vade Retro (en association avec Jazz Magazine), Paris, 1997, 112 pages (merci Jean-Marc!).

Gauthier, Louis, Voyage au Portugal avec un Allemand 
Après une rupture amoureuse, le narrateur a décidé de partir pour l’Inde. Une sorte de pèlerinage qu’il s’impose de faire à la dure, par train et autobus à partir de l’Irlande (voir, du même auteur, Voyage en Irlande avec un parapluie (1984) et Le pont de Londres (1988)). Il nous raconte ici, essentiellement, le segment « Portugal ».

Ce qu’il découvre, c’est que les voyages ne sont pas toujours aussi emballants et romantiques qu’on peut se l’imaginer de loin. « Qu’est-ce qui m’a pris de partir? Était-ce vraiment nécessaire? [...] Je ne sais pas où je vais, je ne suis utile à personne. Je n’ai aucune obligation, personne ne m’attend nulle part et je pourrais aussi bien rester là toute la journée, ça ne changerait rien. »

De fait, il ne s’y passe pas grand-chose extérieurement, dans ce voyage, mais ça bouge dans le cœur du narrateur. Lui-même, dans son empressement à se déprécier, ne semble pas s’en rendre compte. Il fait malgré tout preuve d’une transparence, d’une candeur et d’une absence de faux-fuyant qui nous permettent de l’accompagner dans sa réalité de voyageur, peut-être pas très spectaculaire mais certainement très humaine. Et de le trouver intéressant, presque un peu malgré lui, aidés en cela notamment par son style à la fois riche, direct et simple.

Fides, Montréal, 2002, 181 pages.

Germain, Sylvie, Magnus 
À quand l'habit vert de l'académicienne pour Sylvie Germain? En effet, cette auteure a une langue aussi riche et suave qu'un François Nourissier ou un Jean d'Ormesson  mais en plus, elle, elle raconte une histoire! Magnus est un petit garçon qui grandit en Allemagne nazie. Sa mère lui parle de sa famille glorieuse, de ses deux frères qui ont perdu la vie sur le front russe pour la grandeur du Reich. Puis, l'Allemagne tombe, et Magnus découvre que son père médecin travaillait... pour les camps de la mort. C'est la déchéance pour sa famille autrefois si prestigieuse, qui doit dorénavant se cacher en Suisse pendant que le père leur cherche une retraite au Mexique. Mais il mourra là-bas, et Magnus, parti sur ses traces une fois rendu à l'âge adulte, se souviendra soudainement de sa petite enfance, pour comprendre que ces parents-là ne sont pas les siens : il a été recueilli par sa mère adoptive à cinq ans, après avoir perdu sa vraie mère dans le bombardement de Hambourg.

Encore une fois, donc, Magnus devra se refaire une identité. Et tout au long du livre, les choses et les événements qui jouent normalement ce rôle lui fileront entre les doigts. Il aura aimé deux femmes, et les deux trouveront la mort. Chaque fois, Magnus doit se reconstruire. Il ne réussira jamais à savoir qui étaient ses vrais parents. Le seul fil conducteur de toute sa vie, c'est son ours en peluche, qui date d'avant le bombardement de Hambourg et qu'il a toujours gardé avec lui. Mais à la fin du roman, il s'en départira. Peut-être parce qu'il aura compris que notre identité tient finalement plus au présent, si fuyant soit-il, qu'au passé, fixe et obscur.

Au-delà de l'histoire, la qualité exceptionnelle de la langue de Sylvie Germain, la richesse de son vocabulaire, son amour manifeste des mots, sont dignes de mention.

Albin Michel, Paris, 2005, 276 pages.

Gélinas, Jacques B., La globalisation du monde
Ce livre peut être considéré comme une somme de ce qu’on appelle communément la mondialisation et que Jacques Gélinas préfère appeler la globalisation pour des motifs qu’il explique au début de son ouvrage. Tous les rouages du phénomène y sont expliqués de manière à la fois solide, accessible et très complète.

En quoi consiste exactement cette tendance que l’on dénonce de plus en plus depuis quelques années (intimement liée au « néolibéralisme »)? Comment s’insère-t-elle dans l’histoire du monde? Qui sont les maîtres et les « contremaîtres » du monde d’aujourd’hui? Comment s’exerce leur pouvoir? Comment se situent la population et l’État par rapport à ces monopoles et à ces superpuissances économiques? Est-il possible d’inverser la vapeur? Pourquoi est-il nécessaire de le faire?

Si les motifs des contestataires de plus en plus nombreux qui se rassemblent aux grandes rencontres économiques internationales (Seattle, Davos, Québec, etc.) vous échappent, ce livre vous les expliquera dans une langue claire, cohérente et convaincante.

Écosociété, 2000, 340 pages.

N.B. : Pour entendre un autre son de cloche tout aussi intéressant mais très différent sur la question, on lira Le mythe du fossé Nord-Sud d'Yves Montenay.

Girard, René, Celui par qui le scandale arrive 
René Girard s’est penché toute sa vie sur le phénomène de la violence. Ici, il nous rappelle sa « théorie mimétique », selon laquelle la violence chez les hommes vient d’un réflexe qui nous porte à répéter, en les amplifiant, les gestes hostiles (ou perçus comme tels) qui s’adressent à nous. Il rappelle aussi sa théorie sur les boucs émissaires, expliquant que Jésus, en étant le seul bouc émissaire blanc comme neige de l’histoire, a offert à l’humanité une porte de sortie, la façon de se défaire du cercle vicieux de la violence (que l’auteur n’hésite pas à personnifier par Satan).

L’originalité et la puissance des thèses de René Girard ne font pas de doute. Toutefois, on est ici devant un érudit qui s’adresse aux cercles de la grande philosophie et non au grand public. Le lecteur moyen arrivera à suivre l’essentiel du propos, mais il devra accepter d’être fréquemment dérouté.

Desclée de Brouwer, Paris, 2001, 193 pages.

Critique de Comprendre René Girard de Jean-Baptiste Fages

Girard, Yves, Qui a lavé ton visage? 
À la lecture de ce livre, le mot qui me revenait le plus souvent à l’esprit pour le qualifier était subversif. Assez inattendu pour un livre signé par un moine cistercien et présentant sur sa couverture une image sainte tout ce qu’il y a de plus sage et classique.

Pourtant, quand on lit des phrases comme « notre unique manière de pécher est de nous refuser au meilleur » ou « la manière la plus parfaite d’être attentif aux autres, […] c’est de prendre conscience qu’ils sont à notre service pour nous harmoniser et nous accomplir », on bute sur un revirement de concepts qui déroute. On sent sous la plume d’Yves Girard qu’une vie nous appelle, une vie réelle, celle pour laquelle nous avons été créés, et que son message est d’autant plus vrai qu’il est reconnu par le cœur, parfois vaguement, parfois clairement, même s’il déstabilise tant d’idées et de façons d’être qui nous paraissaient si naturelles jusqu’ici.

Des phrases courtes, des chapitres courts. Un format parfait pour la méditation et les moments de recueillement. Surtout quand on se sent dans une impasse, ou au bout du rouleau. Je veux dire vraiment tout au bout. C’est dans cet état qu’on est réceptif à un message aussi renversant. Et qu’on a des chances de découvrir que si on en est venu à la conclusion que la vie n’a pas de sens, c’est peut-être parce qu’on regarde par le mauvais bout de la lorgnette.

Éditions Anne Sigier, Québec, 1994, 151 pages.

Grammont, Maurice, Petit traité de versification française 
La première chose que l’on craint devant un tel titre, c’est que la teneur de l’ouvrage soit aride, et l’auteur un peu hautain. Malheureusement, cela se vérifie ici. Maurice Grammont est probablement trop connaisseur en matière de versification française pour pouvoir nous en transmettre la passion. Il faut que l’élitisme s’en mêle.

Par conséquent, dans le genre, on recommandera plutôt l’excellent Précis de versification de Frédéric Turiel, qui est non moins complet, mieux structuré et beaucoup plus abordable.

Collection « U », Armand Colin, Paris, 1965, 156 pages.

Greg, Le sort s'acharne sur Achille Talon 
Comparer le plaisir que j’ai à lire Achille Talon à celui que j’éprouve en lisant Molière ou Racine relèverait sans doute du sacrilège. Et pourtant.

Greg est un virtuose de la langue. Il la manie avec humour, avec plaisir, avec érudition, avec délectation et sans doute aussi avec l’encre de Chine. Chaque ballon d’Achille Talon exhibe à la fois un amour de la langue française et un regard goguenard sur ce rapport à la langue. À tout le moins, on me permettra de placer Greg à côté de Georges Brassens, et pourquoi pas, de San Antonio.

Sans compter les personnalités bien (stéréo)typées, qu’on retrouve à chaque page et à chaque album avec un plaisir sans cesse renouvelé, les interactions entre ces personnages, des dessins expressifs et des sujets tout aussi contemporains qu’inspirants. Bon : peut-être les chutes ne sont-elles pas toujours de la plus grande originalité, mais vous essaierez, vous, de trouver vingt gags par album, et puis, quand on a vu tout le reste, on admet que la chute est secondaire.

Dargaud Éditeur, Neuilly sur Seine, et Dargaud Canada, Montréal, 1979, 47 pages.


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