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Khadra, Yasmina, La part du mort  Deux coeurs et demi
Yasmina Khadra a utilisé un pseudonyme pour ses premiers romans, car les histoires puantes qu’il déballe ressemblent trop à la vérité. Quand on vit en Algérie, c’est le genre de choses avec lesquelles on ne badine pas.

Ici encore, la corruption de certains milieux algériens sera mise au jour, de même que le sort réservé aux harkis à la fin de la guerre de l’indépendance en 1962. (Les harkis sont les Algériens qui ont combattu aux côtés du colonisateur français pendant la guerre.) Le tout à la faveur d’une histoire de psychopathe emprisonné, puis gracié, qu’il faut surtout empêcher de récidiver.

Yasmina Khadra aime son pays, et c’est avec tristesse qu’il en évoque l’état sociopolitique, ne ratant par ailleurs aucune occasion de chanter l’affection qu’il éprouve pour la ville d’Alger et les espoirs qu’il continue de nourrir pour son peuple. Il a un style achevé qui n’est pas sans rappeler San Antonio (moins la pyrotechnie verbale et les vulgarités) et qui lui sert à nous présenter des personnages vivants, originaux et attachants ainsi qu’une intrigue bien montée.

P.O.L. éditeur, Paris, 2004, 197 pages.

LaChance, Richard, Bonjour l'amour! Adieu violence!  Deux coeurs et demi
Dans ce livre, le psychologue Richard LaChance nous décrit trois grandes « stratégies » utilisées par les gens pour « faire la paix » : l’approche « vindicative », l’approche « émotive » et l’approche « non-violente ». Chaque personne a une dominante; autrement dit, en lisant les trois descriptions, vous allez immanquablement penser à des gens de votre entourage : « Ça, ça ressemble à Une telle! »; « Ça, c’est Un tel tout craché! »; Et évidemment, vous allez vous reconnaître aussi. Cela dit, nous utilisons presque tous les trois stratégies de temps à autre, selon les circonstances. À noter qu’on parle de « stratégies », mais il s’agit plutôt de comportements involontaires qui nous viennent spontanément. Le « vindicatif », c’est « moi-moi-moi »; pour lui, dans une relation, il y a forcément un gagnant et un perdant… et le perdant, ça ne doit pas être lui! C’est vrai pour ses relations amoureuses comme pour ses relations avec ses amis, ses enfants (ou parents), en affaires, etc. L’« émotif », c’est celui qui s’oublie, qui cherche toujours à accommoder les autres, voire qui se perd constamment en négociation pour garantir la bonne entente. Le problème, c’est qu’il ne pense pas à ses propres besoins et réagira en accusant les autres d’ingratitude et ne sera jamais satisfait de sa vie. Enfin, le « non-violent » – approche à cultiver, selon l’auteur – instaurera avec son prochain un dialogue dans lequel il exprime ses besoins tout en restant à l’écoute de l’autre, de manière à trouver, non pas un compromis – car avec un compromis, la plupart du temps, les deux parties s’estiment perdantes –, mais une solution par laquelle chacun se respecte soi-même et se sent respecté par l’autre.

Ce modèle est extrêmement fécond, et Richard LaChance en expose bien toutes les facettes. Seul défaut du livre : son écriture aurait besoin d’être un peu resserrée. Les premiers chapitres, ceux qui précèdent l’exposé de ce modèle, sont un peu vaseux. Quant au reste, disons que l’auteur se laisse aller dans bon nombre de tics d’écriture qui finissent par distraire le lecteur; il a entre autres la manie d’instaurer un dialogue fictif avec le lecteur qui aurait pu rendre le texte plus vivant mais qui, par abus, a plutôt pour effet de diluer le contenu.

Mais cela n’enlève rien à l’intérêt du message. J’ai beaucoup aimé, en particulier, les pages où l’auteur, par ailleurs grand amateur de plein-air, compare les trois types de son modèle à trois types de rivière (R1, R2, R3) pour l’amateur de canot.

Le dauphin blanc, Québec, 2007, 275 pages.

La Fontaine, Jean de, Contes et nouvelles en vers  Deux coeurs et demi
La Fontaine est surtout connu pour ses fables. Pourtant, de son vivant, c’est plutôt grâce à ses contes qu’il croyait pouvoir passer à la postérité. Il s’agit de petites histoires grivoises inspirées (comme la plupart des fables) d’auteurs qui lui sont antérieurs et qui remontent souvent à l’Antiquité.

Certains mots et certains propos de ces récits auraient sans doute de quoi surprendre ceux qui ne voient en La Fontaine qu’un gentil auteur aimant à nous entretenir de lièvres et de tortues. Par contre, fidèle à son style, La Fontaine est toujours facétieux et rarement explicite, et c’est souvent par sous-entendus et par voies détournées qu’il nous raconte ces histoires de cocuage et de jeunes filles nubiles ou de nonnes capables de tout pour quelques moments privilégiés avec un gaillard inspirant ou audacieux.

Comparativement aux fables, cependant, la plupart de ces textes sont un peu plus longs, outre qu’ils sont rédigés en vers d’égale longueur (généralement dix syllabes), ce qui en rend la lecture un peu plus monotone par moments. Le lecteur contemporain, par ailleurs, sera régulièrement désarçonné par bon nombre d’expressions qui n’ont plus cours aujourd’hui. (Les nombreuses notes de cette édition d’Alain-Marie Bassy nous éclairent amplement sur tout ce que nous avons besoin de savoir, mais il n’est pas toujours agréable d’avoir à interrompre constamment sa lecture pour sauter aux explications en fin de volume.)

En résumé, le recueil vaut le détour pour ses nombreux bijoux et pour le plaisir de connaître La Fontaine sous un jour différent, mais comme la plupart des recueils de poésie, la meilleure façon de le goûter consiste à le faire par petite bouchées.

Gallimard, « Folio classique » n° 1404, 1982, 560 pages avec les notes. Ces contes ont été écrits et publiés entre 1665 et 1695 pour la grande majorité.

La Fontaine, Jean de (et divers dessinateurs), La fontaine aux fables  Deux coeurs et demi
C’est le troisième volume de cette collection, dont l’idée est excellente : faire illustrer douze fables de La Fontaine par douze dessinateurs de bandes dessinées. On a toujours le texte intégral de La Fontaine, mais les auteurs le traitent comme ils le veulent : parfois en mettant les dialogues dans des bulles, parfois en mettant le texte sous les cases, parfois en l’intégrant au dessin; dans un cas, même (Le vieillard et l’âne), Thierry Martin a décidé d’illustrer toute l’histoire en images muettes et de reproduire simplement le texte en petits caractères dans la dernière case.

Il est évident qu’on a donné carte blanche aux dessinateurs et c’est l’immense variété de traitements qui en résulte qui fait toute la merveille du livre. Certains présentent leur fable sur un ton léger et badin, se permettant même des petits clins d’œil au passage (au début du Pot de terre et le pot de fer, lorsque ce dernier propose un voyage au premier, on le voit compulsant un guide intitulé Pot-ugal), d’autres adoptent un style extrêmement dramatique (Hervé Tanquerelle dans Les animaux malades de la peste, Thierry Coppée dans La poule aux œufs d’or) ou bucolique (Chloé Cruchodet dans Le Cerf se voyant dans l’eau). Le grand enjambement temporel de ce jeu où des dessinateurs d’aujourd’hui illustrent des histoires d’il y a 350 ans donne d’ailleurs souvent lieu à des anachronismes amusants ou intéressants (la camionnette dans Le laboureur et ses enfants et dans Le cochon, la chèvre et le mouton, ou les ambulanciers motorisés portant perruque et souliers à la XVIIe siècle à la fin du Pot de terre).

Cet album est une bonne façon non seulement de redécouvrir les fables de La Fontaine, mais aussi de constater toute la richesse de l’art de la bande dessinée. C’est en soi une anthologie de l’infinité de façons dont on peut traiter l’image, le découpage en cases, les prises de vue, les couleurs, les épaisseurs de trait, les dialogues, les narrations, les titres même dans une bande dessinée. Cette juxtaposition de styles si personnels et disparates montre à quel point les dessinateurs de bandes dessinées sont des artistes qui aiment et cultivent leur art.

Delcourt, Paris, 2006, 47 pages.

La Fontaine, Louis-Hippolyte, Les ficelles du pouvoir  Deux coeurs et demi
Le Canada-Uni (1840-1867) demeure pour bien des Canadiens un chapitre mystérieux de leur histoire. Il y a des élections et des ministres, mais le pays est dirigé par un gouverneur venu de Grande-Bretagne. Pendant ce temps, les hommes politiques les plus progressistes se battent pour le principe de « gouvernement responsable ».

C’est à ce parti « réformiste » qu’appartiennent Louis-Hippolyte La Fontaine et Robert Baldwin, qui formeront d’ailleurs un « ministère » en 1842-1843 et en 1848-1851. Nous avons droit ici à leur correspondance de 1840 à 1854. Malgré tout l’intérêt que peuvent présenter les débats d’idées de cette préhistoire canadienne, ce n’est malheureusement pas ici qu’on pourra s’y initier. Il s’agit plutôt d’échanges plus ou moins impromptus entre deux amis, un anglophone et un francophone, qui s’inquiètent ou se félicitent des résultats d’élection dans une obscure circonscription, supputent les possibilités de nomination d’un tel ou de tel autre par le gouverneur ou s’informent de l’état de santé des membres de leur famille.

En ce sens, le titre du recueil est plutôt trompeur. D’autant plus que forcément, quand les deux hommes étaient au pouvoir, ils ne s’écrivaient presque pas.

On ne peut leur en tenir rigueur, ni d’ailleurs à Georges Aubin, auteur de cette publication somme toute bien ficelée. C’est juste que celle-ci s’adresse d’abord aux historiens, qui pourront sans doute glaner là-dedans des renseignements complémentaires utiles à certaines recherches.

Quant à nous simples mortels, il est peut-être édifiant de constater que dans le Canada de l’après-Durham, les francophones jouaient encore un rôle important en politique nationale (dite « provinciale » à l’époque), que la bonne entente entre anglophones et francophones demeurait possible et que tout le monde n’était pas tête folle. Malgré tout, j’estime qu’il vaut encore mieux commencer par nous informer sur le régime politique, sur les rapports sociaux et politiques plus généraux entre francophones et anglophones, sur les discours racés de Louis-Joseph Papineau et sur l’incendie du Parlement de Montréal allumé par les tories en 1849, avant de lire la correspondance feutrée de deux amis qui déplorent pudiquement et sans grand détail les petits et grands aléas (surtout les petits) de la politique d’une colonie de l’Empire.

Éditions Varia, collection « Documents et biographies », Montréal, 2002, 227 pages.
Traduction raffinée de Nicole Panet-Raymond Roy et Suzanne Manseau de Grandmont, révisée et annotée par Georges Aubin.

Nota : Pour en savoir plus sur La Fontaine et sur la politique canadienne de cette période, consulter l’excellent site (bien que traduit) de la Bibliothèque nationale du Canada intituléLa Confédération canadienne.

Lalancette, Guy, Les yeux du père 
Jüg Kattellan a sept ans quand meurt son père, qui était le maire d'un petit village québécois, au milieu des années 50. Dans sa langue naïve et au détour de réflexions souvent amusantes, il nous raconte ses trois jours de deuil, pendant lesquels un de ses plus grands regrets est de ne pas avoir de peine. Jüg ne sait pas si le fait de ne pas pleurer la mort de son père peut constituer un péché. C'est que son père, il ne le connaissait pas tant que ça finalement.

C'est tout le petit univers de Jüg que nous découvrons : ses amis (comme Julien, immigrant français, qui est de la « religion athée »), sa famille, la vie du village (avec « la folle à Lechasseur »), et surtout un tas de questions au sujet de la religion, des règles de bienséance et du monde des adultes qu'il est parfois si difficile de comprendre. « Parfois, la politesse, c'est très compliqué parce que quand on est poli, on dirait qu'on est de bonne humeur même si c'est pas vrai, et on ne sait pas si mon père est poli ou s'il est fâché. »

Une bouffée d'air frais, des passages qu'on a sans cesse envie de citer à pleines pages, dans une langue pleine de candeur. (Cette langue d'enfant est d'ailleurs mise en relief par quelques courts chapitres où l'auteur reprend son style d'âge mûr pour nous relater des bribes de la même histoire avec ses yeux d'adulte.)

VLB, 2001, 246 pages.

Lalonde, Robert, La belle épouvante 
Fi des romans où l’amour et les questions existentielles semblent mener invariablement au suicide! Notre auteur, ici, est amoureux de partout, et c’est le seul et unique propos de ses 184 pages! Divagations, digressions, courts récits, mais Elle, partout Elle, toujours Elle... enfin un auteur qui n’écrit pas pour se plaindre! Il y a donc des bons moments dans la vie d’un écrivain?

La belle épouvante, qui a valu à l’auteur le prix Robert-Cliche du premier roman en 1981, c’est en quelque sorte un arrêt sur image sur la phrase « Et ils vécurent heureux... » Pas besoin de savoir ce qui s’est passé avant, pas besoin de prophétiser sur les désillusions qui attendent tous les couples une fois passé le premier moment d’enchantement : profitons de l’instant présent!

Sans toutefois perdre sa lucidité : « Qui donc y croit dur comme fer quand il dit : je vais recommencer à zéro? »

Typo, Montréal, 2000, 184 pages.
Parution originale : Les Quinze, Montréal, 1981.

Lam, Tran, La survivante 
Tran Lam a dix ans quand éclate la guerre au Cambodge en 1975. Elle passera quatre années dans un camp de concentration où elle frôlera maintes fois la mort, que ce soit aux mains des soldats khmers rouges, menacée par les serpents ou rongée par la maladie.

Le détail de sa vie quotidienne au camp a de quoi faire frémir, depuis les meurtres accomplis de sang froid par les enfants des Khmers rouges pour un oui ou pour un non jusqu’au travail forcé qui consistait parfois à défricher la jungle à la hache, parfois à cultiver le riz en passant la journée plongée jusqu’à la taille dans une eau infestée de sangsues, parfois encore à creuser des fosses où les travailleurs prisonniers allaient ensuite être eux-mêmes enterrés vivants (Tran Lam, ayant monté dans le dernier camion, échappera à cette fin horrible parce qu’il ne restait plus de place pour elle et ses quelques compagnons dans les trous...). Pour se refaire des forces après ces journées de dur labeur, un bol d’eau au fond duquel reposent trois grains de riz bien comptés.

Mais curieusement, plus que les atrocités matérielles, ce sont les cris du cœur de la petite fille mal aimée qui touchent le plus dans ce récit. Une petite fille qui avait trois ans à la mort d’un père dont elle ignorait jusqu’à l’existence, qui n’a presque pas connu sa mère tenue au loin par le travail puis par la guerre, et qui a constamment été méprisée par son grand frère (qui lui sauvera la vie pourtant) puis battue par sa demi-sœur dans le camp de réfugiés de la Croix-Rouge. « Personne ne veut de toi », lui répète celle-ci. Après un tel début de vie, comment avoir la force de nier ces paroles?

Arrivée au Canada vers l’âge de 15 ans, Tran Lam pourra enfin apprendre à lire et à écrire et rencontrer des gens avec qui partager de l’affection. Diplômée en psychologie de l’Université de Sherbrooke, c’est manifestement au terme d’un long cheminement qu’elle arrive ainsi, aujourd’hui, à nommer toutes ces souffrances physiques et morales avec tant de transparence et de lucidité.

Qu’est-ce qui motive la lecture d’un tel livre? Le désir de savoir ce qui se passe ailleurs dans le monde? La volonté de détester une race humaine capable de tant de dureté? Le voyeurisme? La rencontre, enfin, d’une personne humaine.

Stanké, Montréal, 2002, 351 pages.

Lam, Tran, Entre l'ombre et la lumière 
Il existe tellement de bonnes raisons de lire ce livre remarquable. Tran Lam arrive au Canada vers l’âge de 15 ans après avoir vécu la guerre au Cambodge. Elle ne connaît absolument rien du monde occidental; elle ne sait ni lire ni écrire; elle ne parle ni anglais ni français; elle ne sait même pas que les mois ont des noms.

Dans ce livre extraordinairement riche, elle nous parle d’abord de ses premières impressions à son arrivée : elle trouve que les Blancs sont gros et grands... et qu’ils ont un long nez! Elle trouve aussi qu’ils sont très chaleureux, alors qu’elle vient d’une culture où les gens ne se regardent jamais dans les yeux, se touchent encore moins et ne peuvent recevoir un service gratuitement. Il est très instructif, et parfois amusant, de découvrir notre propre monde à travers les yeux de cette étrangère.

Par ailleurs, l’histoire de Tran Lam est un véritable roman. L’adolescente est maltraitée par sa belle-soeur, chez qui elle habite au Canada, et qui la traite comme une esclave, en la forçant à s’occuper des repas et du ménage presque jour et nuit en lui donnant à peine de quoi se nourrir; en l’obligeant à travailler au lieu d’aller à l’école et en lui prenant toute sa paie sauf quelques sous par semaine... et en traitant ses propres filles comme des princesses pendant ce temps! Tran réussit à quitter cette vie misérable une nuit d’hiver où sa belle-soeur l’a mise à la porte. Elle est ensuite hébergée chez un couple de Québécois où elle découvre enfin l’accueil et l’amour.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là : Tran ne sait toujours pas lire ni écrire, et elle sait qu’elle a besoin de ces connaissances pour conquérir son autonomie. Elle fera preuve d’une détermination incroyable, assez pour finir par décrocher un baccalauréat en psychologie à l’Université de Sherbrooke.

Il serait trop long de décrire ici toutes ses péripéties; qu’il suffise de dire que cette histoire, contée d’une manière simple, candide et touchante, est extrêmement inspirante. Autant, durant la première moitié, il m’était impossible de lâcher le livre tellement le récit était captivant, autant, vers la fin, je sentais le besoin de le poser après la lecture d’un seul chapitre pour bien intégrer les passages touchants et profondément humains qui s’y trouvent, notamment celui où elle fait le deuil de sa mère, morte plusieurs années auparavant à la guerre, et où elle dit adieu à ses amis imaginaires qui lui avaient permis de tenir le coup pendant ses nombreuse années d’enfer. Il faut aussi voir se produire doucement et simplement la rencontre entre un certain Jésus et cette jeune Asiatique qui se découvre - sans le savoir - un foi d'enfant qui n'a cependant rien d'une foi naïve. (Une personne qui a vécu ce qu'a vécu Tran Lam peut être tout sauf naïve.)

C’est un magnifique cadeau que nous fait Tran Lam en nous offrant ainsi le récit de sa vie hors du commun..

Novalis, Ottawa, 2006, 445 pages.

Lamontagne, Yves, Confidences d'un médecin 
Après 28 ans de pratique en médecine et en psychiatrie, aujourd’hui président du Collège des médecins du Québec, Yves Lamontagne nous livre sous forme de capsules de deux ou trois pages chacune diverses anecdotes concernant les patients qu’il a connus, sa vie d’étudiant et ses deux séjours (toujours comme médecin) en Grande-Bretagne et en Afrique.

Beaucoup de ces anecdotes s’apparentent à celles qui rempliraient convenablement une conversation de salon. On peut se demander s’il y avait lieu d’en faire un livre.

Le Dr Lamontagne a tout de même quelques messages à passer, notamment sur la déshumanisation des soins médicaux dans le monde contemporain, mais il n’approfondit pas vraiment le sujet autant qu’on aurait pu s’y attendre de la part d’un psychiatre, spécialiste de l’âme humaine, et du fondateur d’un centre de recherche sur les maladies mentales. Il réserve peut-être cela pour un autre livre.

Québec Amérique, Montréal, 2003, 166 pages.

Lapierre, Michel, L'autre histoire du Québec 
On sait depuis longtemps qu’en histoire, l’objectivité est un leurre. Ce qu’il reste à savoir, c’est si ce constat autorise les historiens à être subjectifs n’importe comment.

Michel Lapierre nous raconte ici « son » histoire du Québec (qu’il appelle objectivement « l’autre » histoire du Québec) en une quarantaine de chapitres consacrés chacun plus ou moins directement à un ou deux ouvrages québécois (d’histoire généralement) parus au cours des dernières années (1998-2002). Sa relecture des grandes périodes du Québec (le Régime français devient « la naissance de l’Amérique québécoise », le XIXe siècle, « le pays de Papineau ») mérite d’être énoncée, mais l’auteur perd beaucoup de crédibilité en adoptant constamment le ton de celui qui a vu la lumière et dont le travail consiste principalement à départager historiens et personnages historiques entre la boîte de ceux « qui ont compris » (Jacques Ferron étant le parangon de cette classe peu nombreuse) et celle de ceux qui ont été dans le champ toute leur vie (foule d’ampleur étonnante menée par Fernand Dumont).

En voulant jeter un éclairage nouveau sur l’histoire du Québec, Michel Lapierre cherche à revaloriser le pays. Ce genre d’entreprise est certes fort louable et utile, voire nécessaire au Québec, mais ce qui est dur à saisir, c’est comment on peut à la fois valoriser un peuple et dénigrer les trois quarts de ceux qui y prennent la parole.

Éditions Trois-Pistoles, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges (Québec), 2003, 242 pages.

Laplante, Laurent, L'utopie des droits universels 
En 1948, l'humanité s'est dotée d'une Déclaration universelle des droits de l'homme. Un demi-siècle plus tard, force est de constater qu'on est encore loin de la réalisation de cette « utopie ». Qu'est-ce qui a cloché? Dans ce livre, Laurent Laplante passe en revue les « relais » qui auraient dû contribuer à sa matérialisation : l'État, l'Église, le syndicalisme, le mouvement coopératif, etc. Dans chaque cas, il fait un bilan négatif : ces institutions ont échoué, et l'utopie est encore aujourd'hui entre les mains de quelques individus et organismes de bonne volonté.

Ce sont justement ces organismes - les ONG - qui doivent dorénavant jouer le rôle de « relais », étant les seuls prometteurs en ce tournant de siècle. Par ailleurs, pour que la Déclaration des droits dépasse plus rapidement le stade du vœu pieux, il importe aussi de procéder à une réforme démocratique de l'ONU. Les embûches sont nombreuses, l'issue est loin d'être garantie, mais l'histoire récente a prouvé que même l'impensable peut arriver plus vite qu'on le croit. Et de toute façon, « il faut choisir, pour ne pas rendre le monde encore plus invivable ».

Un livre lucide et porteur d'espoir qui, dans un style (trop?) luxuriant caractéristique de l'auteur, redit solidement et sans naïveté la nécessité de continuer à croire à l'idéal moral et humanitaire.

Écosociété, 2000, 200 pages.

Laufer, Danièle, Quarante ans - La fin d'une adolescence? 
L’auteure est journaliste. Pour rédiger cet ouvrage, elle a réalisé des dizaines d’entrevues avec des hommes et des femmes ayant autour de quarante ans. Aussi se trouve-t-on ici plutôt devant une étude sociologique que devant un bouquin de psychologie.

D’autant plus que puisque cette démarche a eu lieu à la fin des années 80, les « quarante ans » dont il est question ici, ce sont carrément les baby-boomers. Elle-même de cette génération, l’auteure nous annonce d’emblée qu’on ne peut faire fi de cette particularité quand on étudie les effets de la quarantaine sur ses témoins.

Le chapitre qui porte sur les femmes, à travers des citations assez variées pour permettre à l’auteure de se dire objective, montre en fait un parti pris constant en faveur d’une certaine vision (soixante-huitarde?) du combat féministe et de la femme en général. « Il y a toujours mille raisons de se culpabiliser quand on n’est pas une femme traditionnelle. » (p. 90) Il ne faut pas avoir exploré bien loin la psychologie humaine pour croire que les « simples » mères de famille et les hommes en général manquent de raisons de se culpabiliser.

En revanche, j’ai été étonné de la justesse de certains propos au sujet des hommes. Autant ceux-ci, dans le chapitre qui précède, semblent se diviser de façon simpliste entre « ceux qui ont compris » (les revendications féministes) et les autres, autant les problèmes propres à la quarantaine sont abordés avec plus de nuances dans le chapitre qui leur est consacré. Évoquons entre autres la fin d’une période de la vie où la nécessité de se tailler une place dans une société de concurrence gruge souvent toutes les énergies, ou encore la difficulté de revenir sur certaines résolutions prises à vingt ans. L’auteure paraît moins militante et plus sereine dans ce chapitre. Cependant, elle semble continuer de croire que les femmes ont une conscience d’elles plus aiguë que les hommes, du moins à cet âge : « Ils entrent à peine dans un questionnement au moment où les femmes de leur âge commencent à en sortir. » (p. 112).

L’ouvrage est émaillé de très longues citations des témoins rencontrés par l’auteure. Mais ces citations, sans être inintéressantes, dépassent rarement les réflexions rapides que l’on peut entendre tous les jours autour de soi et de ce fait, ne nous apportent rien de vraiment nouveau.

Plon, Paris, 1990, 177 pages.

Laurier, Anne, Le crime inachevé 
Les pères ne sont sans doute pas conscients de cette fascination qu’ils exercent – souvent par leurs silences, leur vie énigmatique, voire leurs faiblesses – sur leurs enfants. En ce sens, Le crime inachevé s’inscrit tout droit dans la même lignée que Chez moi de Geneviève Robitaille et Les yeux du père de Guy Lalancette (quoique les styles de ces trois auteurs soient radicalement différents).

Anne Laurier a eu une enfance marquée par une mère tyrannique et un père alcoolique qui lui ont légué, très tôt, la certitude de n’être pas intéressante et, très longtemps, un vif sentiment de colère. C’est pour se libérer de ces démons qu’elle a écrit ce livre. Malgré quelques passages où elle semble avoir saisi que son père a vécu lui aussi, de son côté, une fin de vie extrêmement éprouvante, l’auteure se vide le cœur sans ménagement, et on est même surpris de sa propre dureté lorsqu’elle s’exclame, à propos du suicide de son père : « En égoïste, tu n’as pensé qu’à toi. »

Au fil de son récit, Anne Laurier se souvient et nous fait part de divers tableaux de son enfance et de sa jeunesse : vie de famille, premières amours (ou plus exactement premières fréquentations), questionnements, jusqu’à la fin, jusqu’à la mort du père, survenue lorsqu’elle avait 18 ans. Les événements relatés sortent rarement de l’ordinaire, mais l’auteure a un style franc et limpide qui se lit très bien et ne comporte aucune longueur. (D’ailleurs, loin d’être une amatrice, elle aurait déjà quelques romans à son actif, Anne Laurier étant apparemment un pseudonyme forgé spécialement pour ce récit personnel.)

L’hexagone, Montréal, 2002, 171 pages.

Lavallée, Paul, Saint Benoît, une spiritualité pour le XXIe siècle 
Saint Benoît a écrit sa « Règle » au VIe siècle pour régir la vie des monastères qu’il avait fondés. C’est un document d’environ 80 pages en petit format qui indique comment les moines doivent ordonner leur vie spirituelle et quotidienne. Paul Lavallée est convaincu que la Règle de saint Benoît ne s’adresse pas uniquement aux moines : lui-même laïque – il est travailleur social de formation et a passé l’essentiel de sa carrière comme gestionnaire dans la fonction publique québécoise –, il connaît et médite la Règle depuis les années 40. À l’aube du XXIe siècle, à l’âge de 77 ans, Paul Lavallée obtient à l’Université Laval un doctorat en théologie où il traite justement de la façon dont cette règle vieille de quinze siècles peut nourrir la spiritualité des gens d’aujourd’hui. Ce livre est un condensé de la thèse, réécrite pour le grand public.

Les propos sur la teneur même de la Règle sont très intéressants. Ainsi, Paul Lavallée expose entre autres les « trois vertus bénédictines » que sont l’humilité, l’obéissance et le silence. On voit tout de suite à quel point la Règle ne s’inscrit pas tout à fait dans la lignée des valeurs contemporaines... En particulier, les douze degrés de l’humilité donnent de quoi réfléchir longtemps!

Paul Lavallée montre aussi à quel point le monde se porterait mieux si nous nous efforcions d’appliquer la Règle dans notre vie personnelle, dans notre vie professionnelle, dans notre famille. Malheureusement, l’auteur ne s’attarde pas beaucoup à la façon de résoudre les conflits conceptuels entre les façons de penser d’aujourd’hui et la Règle de saint Benoît. Par exemple, comment concilier les courants actuels selon lesquels il est important de reconnaître et d’exprimer nos colères avec la règle qui dit « Ne pas réserver un temps pour le courroux »? Comment concilier la recherche de justice avec la règle qui dit « Supporter patiemment les torts qui nous sont faits »? Que doit faire le laïque, exactement, avec la règle qui dit « Ne pas assouvir les désirs de la chair »?

De ces dilemmes, il ne faut pas conclure que la Règle est un texte dépassé et maintenant inutile. Au contraire : il faut savoir plonger dans l’univers qu’elle représente pour découvrir par nous-mêmes, à l’usage, le bien qu’elle peut nous faire. N’oublions pas, d’ailleurs, qu’au départ, la Règle est inspirée de l’Évangile, lequel, avec des principes comme « Aimez vos ennemis », n’est pas tout à fait conforme non plus à la logique courante des hommes!

Éditions Logiques, Outremont, 2005, 258 pages.

Lefebvre, Henri, Le marxisme
Je savais bien qu’il était possible d’expliquer le marxisme d’une manière intelligible! Cette plaquette de la collection « Que sais-je? » le prouve admirablement bien. Henri Lefebvre a une écriture limpide qui nous permet de décortiquer l’essentiel de la pensée de Marx en quatre grandes sections : « La morale marxiste », « La sociologie marxiste », « La politique marxiste » et « L’économie marxiste ».

Marx n’est pas le démon pour lequel certains veulent le faire passer, et encore moins l’idéaliste qu’on imagine à l’origine du mouvement communiste. Pour ces raisons, il mérite d’être redécouvert, ne serait-ce qu’à la faveur du fait que les courants marxistes et communistes ne sont plus aussi menaçants aujourd’hui qu’ils l’ont paru dans les années 50 ou 70. Marx était d’abord un pragmatique qui n’a jamais promis le paradis à l’humanité. Pour lui, la chute du capitalisme était inscrite dans l’histoire, non pas dans une optique idéologique comme cette idée a été récupérée ensuite par les pays soviétiques, mais simplement en vertu de ses contradictions internes. Aujourd’hui, on ne peut que constater que le capitalisme ne s’est pas écrasé, mais il n’en demeure pas moins que ces contradictions subsistent, et avec elles l’aggravation du fossé entre les riches et les pauvres. Autrement dit, le problème demeure entier.

Marx est celui qui a développé la dialectique dans une optique « matérialiste », c'est-à-dire « réaliste », si l’on veut (par opposition à « idéaliste »). Cette dialectique consiste à regarder objectivement les contradictions internes d’une situation au lieu de poser une « vérité absolue » à laquelle la réalité devrait se soumettre. Ainsi, si Rousseau déclare que « l’homme naît bon », c’est une prise de position de base qui colore toute son analyse du mal. En revanche, l’observation objective du « bien » et du « mal » en présence l’un de l’autre et de leurs influences réciproques et infinies permet d’adopter une position beaucoup plus proche de la réalité changeante. Car Marx, en effet, étudie ces contradictions en tant que moteur d’un changement continu. Ainsi, pour Marx, l’histoire ne se répète pas, et lui-même d’ailleurs s’est bien gardé de décrire à quoi ressemblerait la société communiste. En cela, son oeuvre consiste plus en un diagnostic qu’en une utopie.

La découverte de la dialectique a eu un effet inattendu chez moi. Au-delà d’une vision de l’histoire, elle m’a donné un outil pour aborder les problèmes personnels dans une optique féconde. En effet, considérer les contradictions (contradictions internes et contradictions du monde qui nous entoure) en tant que telles et en tant que moteur au lieu de tenter de les résoudre prématurément ou idéologiquement a paradoxalement un effet... soulageant!

Presses universitaires de France, collection « Que sais-je? », 1980 (première édition : 1948), 127 pages.

Le Gall, André, Corneille 
Connu pour une demi-douzaine de chefs-d’œuvre, Corneille (1606-1684) a en fait écrit pas moins de trente-deux pièces de théâtre. Reconnu comme « le Grand Corneille » dès la création du Cid en 1637, il a tout même passé près de la moitié de sa vie à douter de la durabilité de son génie, et à la voir régulièrement mise en doute par les critiques de son temps.

André Le Gall – dont le style pourra sembler un peu trop journalistique à certains lecteurs – nous sert ici une biographie très fouillée qui n’est toutefois pas sans longueurs. Un de ses dadas consiste à chercher dans les tirades des personnages de Corneille des échos de la vie personnelle (amoureuse, politique, spirituelle) de l’écrivain, mais il consacre presque autant de temps à nous rappeler qu’il ne faut jamais confondre la voix des personnages d’une pièce de théâtre et celle du dramaturge. Il en résulte des pages qui tournent en rond, d’autant plus assommantes que l’auteur ne sait pas où s’arrêter dans la litanie des citations, comme un étudiant qui craint d’avoir fait des fiches pour rien pendant son travail de recherche. (Le lecteur sera bien inspiré, à cet égard, de sauter les interminables cent premières pages, qui évoquent les hypothétiques premières amours du poète, pour passer d’emblée à l’intéressant chapitre II, qui porte sur l’époque du cardinal de Richelieu.)

Cela dit, on trouvera dans ce livre tout ce qu’on veut savoir sur toutes les étapes de la vie de Corneille, sur sa personnalité et sur son entourage. On peut dire en effet que l’auteur fait le tour du sujet. Plutôt deux fois qu’une.

Flammarion, Paris, 1997, 605 pages.

Légaré, Pierre, Mots de tête 
J'ai toujours été déçu par les capsules « Mots de tête » diffusées quotidiennement à Télévision Quatre Saisons (TQS). Je suppose que c'est une question de contexte. Car à la lecture de ce recueil, je me suis amusé comme un petit fou.

Les « mots de tête » de Pierre Légaré sont des aphorismes qui misent parfois sur les jeux de mots, mais plus souvent sur des façons originales et inattendues d'aborder la réalité. Ils sont totalement inutiles, mais cela fait justement partie de leur charme.

Exemple : « Pour faire comprendre à un sourd c'est quoi le bégaiement, tu t'éclaires avec un stroboscope pendant que tu lui fais des signes. »

Le Québec a enfin son Steven Wright.

Stanké, Montréal, 2000, environ 125 pages.

Le Roy,Édouard, Le problème de Dieu 
Dans la première partie du livre, l’auteur expose une à une les « démonstrations » traditionnelles de l’existence de Dieu (le Grand Horloger, le Créateur, etc.) pour nous montrer en quoi elles ne sont pas suffisantes. Dans la deuxième, il nous propose un cheminement d’introspection et d’observation individuelle qui devrait nous mettre sur la voie de la connaissance de Dieu. Il s’agit encore d’une connaissance bien embryonnaire, qu’il se propose de développer dans un autre ouvrage.

Le livre ne pose aucun dogmatisme et propose une démarche positiviste qui ressemble beaucoup à celle de Bergson (dont l’auteur est disciple et contemporain). La recension des « preuves » traditionnelles de l’existence de Dieu et leur réfutation sont très instructives. Quant à la deuxième partie, elle nous amène à réfléchir pas tellement sur la question « Dieu existe-t-il? » mais sur « Qu’est-ce que signifie “Dieu existe”? ».

Il s’agit davantage d’un livre de philosophie que de mystique, au demeurant superbement écrit. L’auteur, philosophe et mathématicien, a d’ailleurs été admis à l’Académie en 1945.

Lesage, Aline, Gaby's Penance 
Une tentative d’avortement, ce n’est jamais anodin. Mais dans les années 1910, dans un Québec où le clergé carbure à la culpabilisation, cela laisse des traces particulièrement indélébiles. C’est ainsi que, lorsqu’elle confesse son geste – qui n’a d’ailleurs pas abouti –, Gabrielle Chevalier se fait répondre qu’elle ne doit pas s’attendre à recevoir le pardon divin de sitôt. Le prêtre la fait jurer qu’elle s’occupera d’elle-même et de l’enfant qui a réchappé de cette tentative jour et nuit jusqu’à la fin de ses jours. Quoi de plus naturel pour une mère? Mais quand le fait de s’occuper de son enfant devient une « pénitence », on ne vit pas sa vie de mère comme les autres.

À 18 ans, sa fille meurt en raison d’un handicap de naissance. Gaby, qui a d’autres enfants mais vit un mariage morne, se laisse convaincre de faire un voyage en Europe avec une amie. À Paris, elle rencontrera par hasard un nommé Émile Nanterre, qui remuera son coeur d’une façon qu’elle n’a jamais connue jusqu’ici. De retour au pays après un mois, elle ne réussira pas à oublier son Émile. Quelle est la part de liberté qui lui reste?

La première partie du roman (enfance de Gaby, début de l’âge adulte et premières années du mariage) comporte quelques longueurs, mais le récit s’envole dès le moment où l’héroïne rencontre Émile Nanterre et entreprend, à l’aube de la quarantaine, la grande histoire d’amour de sa vie. Le récit se caractérise par une grande pudeur : pas de longues tirades ni de déchirements, malgré les dilemmes et les drames que vivra Gabrielle. Tout se passe dans l’intimité du coeur, sans épanchements, comme bien des femmes de cette époque vivaient leur quotidien et leurs émotions.

Chemin faisant, cette histoire nous fait découvrir ou redécouvrir toutes sortes de détails sur la vie matérielle ainsi que sur la société québécoise des années 1910 à 1940.

Aline Lesage est née à Québec, mais elle vit dans l’État de Washington, et son amour de la langue d’Alison Lurie l’a incitée à écrire en anglais. Cette affection est palpable dans son riche vocabulaire et son écriture soignée, presque précieuse. Puisque les personnages sont francophones, le texte n’en est pas moins émaillé de mots et de répliques en français qui donnent au roman une drôle de « couleur locale » à l’envers et un aspect hybride qui ajoute à son charme et à son intérêt.

iUniverse, Lincoln (Nebr.), 2006, 325 pages.

Létourneau, Lorenzo, 17 Eldorado 
En 1898, Lorenzo Létourneau, de Saint-Constant (Montérégie), part pour le Klondike. N’a-t-il pas vu d’autres Canadiens français revenir riches de cette région, à l’occasion de cette ruée vers l’or qui vient de se déclarer au Yukon? Sa famille est endettée, et il décide de tenter sa chance pour la tirer de la dèche.

Il ne reviendra que quatre ans plus tard. Et entre-temps, du mercredi 30 mars 1898 au jeudi 28 août 1902, il consignera fidèlement ses aventures dans de petits carnets. C’est le texte intégral de ce journal que nous rapporte ici François Gauthier, petit-neveu de l’auteur, après l’avoir « nettoyé » de ses coquilles et fautes d’orthographe. M. Gauthier y va aussi d’une mise en contexte, ainsi que de quelques notes, d’un glossaire et de nombreuses photos.

On reste bouche bée devant les misères qu’a dû affronter Lorenzo Létourneau, ne serait-ce que pour se rendre au Yukon, là où l’aventure ne ferait que commencer. Faire des centaines de kilomètres à pied, dans la neige qui lui monte parfois à la taille, avec des bagages de plusieurs dizaines de kilos qu’il doit transporter en deux ou trois voyages de quelques kilomètres à la fois, affronter des températures tellement froides que le mercure gèle, côtoyer pendant tout ce temps des gens qui meurent de bêtes accidents ou de maladies comme le scorbut, tout ça pour une promesse de richesse bien réelle mais aussi bien lointaine et bien incertaine, voilà qui laisse songeur. Lui-même frôlera la mort à plusieurs reprises, que ce soit à cause du froid, des rapides qu’il fallait être casse-cou pour essayer de franchir ou des dangers inhérents au travail dans les mines de fortune. Quant à l’été, c’est moins froid, mais « les maringouins nous mangent. Ils ont un pouce et demi de long »…

Lorenzo Létourneau ne s’étend pas sur ses états d’âme; son journal est concis et factuel, et en le lisant, on le suit au jour le jour en communiant au cœur simple d’un cultivateur qui nous raconte ses histoires dans des mots de tous les jours et avec un humour constant. La scène où un de ses compagnons se fait arracher une dent – la mauvaise! – par un dentiste amateur au fond d’une cabane en bois rond est proprement hilarante.

Ce récit, seul journal personnel connu d’un chercheur d’or au Klondike rédigé en français, nous montre aussi un côté des Canadiens français qu’on a trop tendance à oublier : le côté aventurier et courageux, qui n’a pas froid aux yeux tout en gardant toute son humilité et sa simplicité, descendant direct des coureurs des bois du XVIIIe siècle et contemporain des défricheurs des XIXe et XXe siècles.

La deuxième moitié du livre, à partir du moment où il arrive à destination, tient moins en haleine que la première, mais l’ensemble se lit très bien et s’avère très instructif sur un monde et une époque que l’on connaît si peu. Et surtout, il nous permet de faire la connaissance d’un bonhomme très sympathique.

Linguatech, Montréal, 2006, 638 pages.

Lévesque, Robert, Un siècle en pièces
En quatorze chapitres, l'auteur nous décrit quatorze pièces de théâtre qui ont marqué le XXe siècle, d'Ubu-Roi (1896) à Heldenplatz (1989) en passant par Un tramway nommé désir (1947) et En attendant Godot (1953).

Un siècle bien triste et bien dramatique, à en juger par le choix des pièces et les commentaires qui s'y rapportent. Ceux-ci se distinguent d'ailleurs par d'innombrables digressions qui ont manifestement pour but de faire étalage de l'immense érudition de l'auteur (ce qu'on ne lui contestera pas), mais qui nuisent fortement à la clarté du propos. Un exemple entre mille, dans le chapitre sur Les Belles-Soeurs : « L'action se passe en 1965 dans une paroisse pauvre d'un quartier ouvrier d'une province francophone d'Amérique du Nord que Claudel - à Jean-Louis Barrault qui venait y jouer Marivaux en 1952 - décrivit comme "un Tibet catholique"... » Tout le livre suit ce rythme cahoteux de coq-à-l'âne calculé.

Mis à part un parti pris prononcé pour le mépris du siècle, j'ai trouvé cependant l'analyse des pièces que je connaissais intelligente et pertinente. Ce livre aurait pu être un guide intéressant sur le sentier de la découverte du théâtre. Mais le plaisir est gâché par tant de broussailles exogènes qu'un désir surpasse celui d'approfondir le sujet : celui de passer un sécateur à l'auteur.

Boréal, 2000, 156 pages.

Lory, Marie, Le Botswana 
Quel merveilleux tour d'horizon, aussi complet que concis, d'un pays lointain et passionnant! Non contente de nous raconter l'intéressant parcours du pays et de ses peuples depuis la préhistoire jusqu'à nos jours (en passant par le protectorat britannique), l'auteure nous brosse également un tableau de son économie (qui repose principalement sur l'exploitation du diamant), des richesses de sa faune et de sa flore... et de ses atouts touristiques.

Enclavé dans les terres, à l'ombre de l'Afrique du Sud, le Botswana mériterait d'être mieux connu. En effet, c'est un des pays qui affichent la plus grande croissance économique et la plus grande stabilité politique (démocratie sans anicroche depuis son indépendance en 1966) de toute l'Afrique.

De plus, le Botswana possède une géographie dont les seuls noms font rêver. Bordé par le Zambèze et le Limpopo, il est constitué aux quatre cinquièmes par le désert du Kalahari, où viennent se jeter (oui, oui, dans un désert) les eaux de l'Okavango après un périple de 1 300 kilomètres.

Qui vient avec moi?

Éditions Karthala, Collection « Méridiens », Paris, 1995, 216 pages.

Lozoff, Bo, La vie vaut la peine d'être vécue 
Bo Lozoff a créé en 1987 la Human Kindness Foundation pour soutenir son travail auprès des prisonniers. Il habite la Kindness House, en Caroline du Nord, en communauté avec sa femme et avec qui veut bien (et ils sont nombreux) partager avec eux leur mode de vie basé sur la pratique spirituelle et le travail manuel.

Ce livre est constitué d’une trentaine de courts chapitres où il nous fait part de ses réflexions sur les modes de vie et de pensée de notre société occidentale. Son but est de nous faire prendre conscience du fait que sans trop s’en rendre compte, on néglige dans notre vie courante les choses qui seraient le plus susceptibles de nous faire profiter pleinement de la vie, socialement et spirituellement.

Axés sur le concret, les chapitres sont tous inspirants : certains portent sur la méditation, d’autres sur le travail manuel, d’autres encore sur la façon de vivre nos émotions et nos relations avec autrui. Contrairement à d’autres auteurs spirituels, Bo Lozoff se démarque par une approche résolument pragmatique. Chaque chapitre se termine par une section où des « travaux pratiques » sont suggérés.

Dans l’ensemble, il se dégage de cette attitude un esprit dans lequel, sans doute sans le vouloir, Bo Lozoff, tout en prônant sincèrement l’humilité, se donne en exemple et tire indéniablement une fierté de ses actes, de son propre mode de vie. Malgré la profondeur indéniable de ses propos, on sent quelque part que le rite est souvent près de l’emporter sur le sens. Ainsi, ce livre intéressera sans doute plus les actifs que les contemplatifs. Quant à ces derniers, ils y trouveront tout de même amplement de nourriture pour alimenter leur réflexion et leur cheminement intérieur.

Le Jour, éditeur, Montréal, 2002, 336 pages.
(Excellente) traduction de Marie Perron.
Original paru sous le titre It’s a Meaningful Life, Penguin, 2000.


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