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Maisonneuve, Pierre, Le journaliste et le cardinal 
Le journaliste Pierre Maisonneuve pose d’emblée que le cardinal Marc Ouellet, nouvel évêque de Québec – donc primat du Canada – a toujours représenté une « énigme » pour lui. Il a donc décidé de l’inviter à une série d’entretiens dont il reproduit la teneur ici. Il est assez révélateur de lire la conclusion du journaliste, qui n’ose pas déclarer ne pas être plus avancé avant qu’après, mais qui termine par un « À chacun son destin » qui en dit long sur la distance qu’il sent toujours entre lui et son interlocuteur.

« Je suis plutôt profane en matière de théologie, avoue le journaliste dès les premières pages, mais je me suis laissé dire qu’on retrouve actuellement deux grandes orientations théologiques : une qui tend à partir “d’en haut”, de la révélation, et l’autre, davantage anthropologique, qui part “d’en bas”, de l’être humain, de sa réalité. » Le cardinal Ouellet se reconnaît candidement dans la première catégorie, aux côtés entre autres du pape actuel, Benoit XVI, et du précédent, Jean Paul II. Or, il sait bien que le journaliste, comme la population québécoise d’ailleurs – si tant est qu’elle se préoccupe des questions religieuses – pencherait nettement pour la seconde. Mais on ne se refait pas, et c’est avec patience et conviction qu’il expliquera au journaliste respectueux mais sceptique sa position – donc celle de l’Église – sur des sujets brûlants comme la contraception, le célibat des prêtres ou la place des femmes dans l’Église.

Marc Ouellet est un intellectuel. Il ne se pose pas au-dessus de la masse, et il se dit sensible aux réalités humaines, mais ce n’est tout de même pas ce genre de foi qui se dégage principalement de ses propos. Pour lui, les vérités viennent d’en haut, et le défi est de demeurer fidèle à ces vérités dans un monde qui en a choisi d’autres. Je ne crois pas que ce livre aura le pouvoir de convertir bien des gens, mais il a tout de même l’avantage, grâce au professionnalisme du journaliste qui sait préserver son objectivité, de nous permettre de mieux comprendre la pensée de cet évêque proche de Rome, et aussi de mieux connaître l’homme – pour peu qu’il se laisse saisir – à travers le récit de ses origines et de sa carrière.

Novalis, Ottawa, 2006, 206 pages.

Majan, Raphaël, Chez l'oto-rhino 
Originale, cette histoire de commissaire qui fonctionne, en quelque sorte, en circuit fermé : il commet lui-même les assassinats, et se charge en même temps de trouver un coupable, qui ne comprendra évidemment jamais pourquoi toutes les preuves sont contre lui. Dans les deux cas, ce sont des personnes innocentes, mais dont il veut se débarrasser pour des raisons personnelles (et frivoles) : il fait donc d’une pierre deux coups.

L’auteur a un style vivant et original. Il a certes une manie un peu agaçante, celle de troquer le point-virgule contre la virgule, comme le soussigné le fait dans la présente phrase, ce n’est cependant pas bien grave, car cela donne au texte une sorte de prosodie qui rappelle l’oral, ça convient bien à un roman policier.

Dans le genre, les scrupuleux préféreront peut-être un Yasmina Khadra, pour qui le roman policier sert encore à faire une distinction entre le juste et l’injuste. En effet, le ton désinvolte avec lequel Raphaël Majan décrit son ripou, bien qu’amusant au début, laisse une drôle d’impression à la longue.

P.O.L. éditeur, Paris, 2004, 197 pages.

Malone, Michael, First Lady 
On trouve dans un bois une jeune femme assassinée depuis plusieurs semaines. On lui a arraché la langue et on a disposé des allumettes autour de sa tête. Elle est nue, sauf qu’elle porte un t-shirt Guess. Or, il n’y a pas longtemps, le corps d’une autre jeune femme assassinée a aussi été découvert portant un t-shirt Guess. Il n’en faut pas plus pour que les médias crient au loup : il y a un tueur en série en Caroline du Sud (on le baptisera évidemment « Guess Who »), que fait la police?

La police, justement, se fait narguer par le tueur en question, qui se met à semer des indices avant ses meurtres, lesquels ne s’arrêtent effectivement pas là. Justin Savile, chef du service des homicides, et Cuddy Mangum, chef de la police, sont sur la sellette, surtout qu’un autre meurtrier, professeur d’université appartenant à une famille très réputée, est en train de leur filer entre les doigts devant les tribunaux, faute de preuves. Personne ne croit la police de la petite ville quand elle affirme que c’est lui, et non un cambrioleur, qui a assassiné sa femme enceinte.

Quant à Justin, plus ou moins malgré lui, il aura une aventure avec Mavis Mahar, la splendide superstar du rock, pendant que sa femme est partie « réfléchir » chez ses parents, dans les montagnes, à la suite du décès de leur jeune enfant.

Le roman est complexe mais très bien raconté, et l’humour n’est jamais loin. On s’attache aux deux personnages principaux, et on aime les descriptions réalistes des relations entre les médias, le service de police municipal, le shérif du comté, le FBI, la magistrature, les avocats de la défense et du ministère public... sans compter les intérêts politiques qui s’en mêlent avec le maire, l’avocat-général, le gouverneur...

Sourcebooks Landmark, Naperville (Illinois), 2001, 430 pages.
Paru en français en 2005 aux éditions Le Seuil sous le titre First Lady.

Malouf, Pierre K., Les soupirs du cloporte 
Grand incendie dans un hôtel. Plus de cent morts. Suit une chronique de 600 pages qui nous raconte divers événements, divers faits et gestes de divers personnages. Le seul fil conducteur, c’est… qu’ils se connaissent tous plus ou moins et que l’auteur (heureusement) se limite à exactement 365 jours de récit, à compter du fameux incendie.

La chronique est certes un genre littéraire qui existe, mais contrairement à ce que semble croire l’auteur, elle consiste non pas à tout raconter « le réel », mais à raconter tout ce qui est pertinent. Encore faut-il, pour cela, savoir où l’on veut en venir. En outre, le résultat ne sera intéressant que dans la mesure où l’auteur nous fait connaître les personnages de l’intérieur, dans toute leur complexité et dans leur humanité, et non uniquement à travers le regard caustique d’un narrateur blasé qui ne peut jamais résister à la tentation de se propulser au premier plan avec des digressions oiseuses et ostentatoires.

« Écrire, c’est réduire », aime à répéter l’auteur. J’aurais envie de lui recommander de suivre lui-même ses propres préceptes, mais il nous indique à plusieurs reprises qu’il est convaincu de l’avoir fait. Que dire alors? Pour ma part, j’estime qu’on aurait facilement pu, sinon dû, réduire cette mosaïque en deux ou trois nouvelles de 50 pages chacune. Je pense notamment au riche filon de l’histoire de Marc Savignac, élevé par une féministe qui lui renvoie une image négative de son propre sexe, et qui plus est, présent au massacre de la Polytechnique et complexé à vie parce qu’on lui reproche de n’avoir rien fait pour sauver les victimes. Cette dimension du roman fournit l’occasion de quelques réflexions sociales, politiques et humaines intéressantes, mais elle ne mérite pas qu’on se tape les 550 autres pages.

Éditions Varia, Montréal, 2002, 627 pages.

Mambou, Christian, Coeurs en papier 
Un roman dont on sent qu’il a été écrit dans une intention pédagogique part toujours avec un handicap. Mais ici, Christian Mambou remporte son pari.

Pohlit est originaire du Waba, pays africain fictif qui pourrait être à peu près n’importe quel pays subsaharien, du Congo au Rwanda. Il vit en France avec un visa d’étudiant. Justement, ses études viennent d’achever, et il est sur le point de rentrer au pays, lorsqu’un coup d’État éclate dans celui-ci, et c’est l’ethnie rivale de la sienne qui l’emporte. Ses meilleurs amis et sa famille lui conseillent ardemment de ne pas rentrer. Mais lui attend ce moment depuis si longtemps, le moment où il retrouvera sa fiancée qui lui est fidèle depuis trois ans!

On le convainc de rester en France, mais voilà : son visa d’étudiant n’est plus renouvelable. Deviendra-t-il un de ces milliers de sans-papiers? Ce serait compter sans Céline. Céline qui est amoureuse de lui depuis longtemps et qui saute sur l’occasion pour lui proposer un mariage de complaisance. Elle sait qu’il ne l’aime pas, pas encore en tout cas, et pour elle, c’est une chance inespérée de gagner le cœur de son Noir adoré, par une proximité qui est pour l’instant son seul avantage sur sa rivale.

À travers toute cette histoire, l’auteur nous montre les réalité sociopolitiques de certains pays d’Afrique noire, et aussi la vision que peuvent avoir les Africains des Occidentaux, et vice versa, chacune de ces visions pouvant être entachée de préjugés dus à l’ignorance ou à la simple haine de l’Autre, ou au contraire être marquée par l’ouverture, ou encore par la résignation. On peut dire que le romain est très éclairant sur ces points, sans qu’on ait besoin de renoncer à une histoire qui a de l’intérêt en elle-même; autrement dit, autant que les questions sociopolitiques, ce sont bien les personnages du triangle amoureux de Pohlit, Céline et Faty qui nous intéressent tout au long de l’intrigue, ainsi que les attitudes et les actions de leurs familles respectives. On a donc un récit bien mené, sans aucune longueur, dans un style qui, sans sortir de l’ordinaire, se lit bien, et avec suffisamment de suspense et de rebondissements pour qu’on parcourt le tout avec avidité.

Le marchand de Tyr, Les Pierres (France), 2006, 148 pages.

Mandela, Nelson, Un long chemin vers la liberté 
« [...] on nous a entassés à l'arrière d'un fourgon cellulaire. [...] Le lieutenant Van Wyck a grimpé à l'arrière avec nous [et] nous a donné de lui-même son opinion sur l'avenir. "Vous, les gars, vous n'allez pas rester en prison très longtemps. La demande pour votre libération est trop forte. Dans un an ou deux, vous sortirez et vous reviendrez en héros nationaux. [...]." [...] j'avoue que ses commentaires m'ont redonné beaucoup de courage. Malheureusement, il se trompait de près de trois décennies. »

Je savais que Nelson Mandela avait été prisonnier politique pendant vingt-sept ans avant de devenir président de son pays devenu démocratique. Mais je ne m'étais pas rendu compte qu'il avait déjà 44 ans quand il est entré au bagne. Dans cette autobiographie, il ne nous raconte donc pas seulement en détail sa période de détention, mais toute sa longue vie d'avocat et de «combattant de la liberté», depuis sa naissance, en 1918, dans un village traditionnel d'Afrique australe, jusqu'à son élection en 1994.

Il le fait avec candeur et dans un style sans prétention. Phrases courtes, prosaïques. Pas d'envolée lyrique, pas non plus de longue introspection (sauf peut-être dans l'émouvante conclusion). Mais partout, malgré cette retenue et cette humilité, on sent le fruit d'une vie riche et d'une réflexion constante. Et il faut souligner les nombreuses touches d'humour efficaces (notamment à propos de ses persécuteurs).

En plus, après une vie d'enfer, c'est une histoire qui finit bien, ce qui ne gâche rien. En fait, si les journaux n'étaient pas là pour attester la véracité du dénouement, on croirait presque à un conte de fées...

Fayard, Paris, 1995, 658 pages; (bonne) traduction de Jean Guiloineau.

Marchessault, Guy, Médias et foi chrétienne - deux univers à concilier  quatre coeurs
Entre l’Église et les médias, ce ne fut pas toujours le grand amour. Après avoir condamné à peu près toutes les formes de communication de masse, depuis l’imprimerie de Gutenberg jusqu’au cinéma en passant par le théâtre, l’Église se rend compte aujourd'hui qu’elle est bien obligée de passer par les médias pour rejoindre les gens. Or, un peu comme l’albatros de Baudelaire, elle y est maladroite. Pas étonnant, car les médias, en général, lui rendent bien la méfiance de longue date qu’elle entretient à leur égard.

C’est donc une question d’apprivoisement, en quelque sorte. Et pour apprivoiser les médias, le croyant devra d’abord se familiariser avec leur langage. C’est justement ce dont l’entretient ici Guy Marchessault dans un premier temps. Ensuite, il explore les modes traditionnels de communication des croyants avec la communauté, et constate que si certaines se prêtent mal au monde actuel des médias (comme le discours ex cathedra), d’autres par contre lui conviennent à merveille : pensons seulement au témoignage, un des premiers moyens de transmission de la foi. Encore faut-il, pour que votre témoin ou votre « prophète » soit écouté, qu’il soit intéressant. Mais n’est-ce pas là une contrainte commune à quiconque veut prendre le micro, dans quelque but que ce soit?

Sans défoncer les murs, l’auteur aborde ici franchement les difficultés de communication d’une Église habituée à procéder par diktats et qui doit maintenant, de gré ou de force, composer avec la pluralité et laisser là le dogme au profit de la conversation. Il ouvre des portes. Aux fidèles de les franchir.

Fides, Montréal, 2002, 183 pages.

Maupassant, Guy de, Boule de suif 
Recueil de vingt et une nouvelles très inégales. Certaines chutes sont tout à fait prévisibles (dans La parure, un homme s’endette pendant dix ans pour rembourser une rivière de diamants que sa femme avait empruntée puis perdue, pour se rendre compte à la fin que c’était du toc), et l’intérêt de certains autres récits ne m’a pas sauté aux yeux (comme La moustache, où une femme chante à sa correspondante les vertus de cet attribut masculin).

Cependant, on trouve aussi dans ce recueil quelques histoires assez puissantes sur le plan de la critique sociale. Ainsi, on comprend sans peine pourquoi la nouvelle intitulée Boule de suif a valu à l’auteur ses premiers titres de gloire. Boule de suif est le surnom d’une prostituée qui voyage en diligence avec des gens de diverses conditions en pleine tempête de neige. Ses rapports avec ses camarades de voyage évolueront au fil de l’itinéraire puis dans l’auberge où tout le monde restera bloqué en raison d’un caprice d’un officier prussien. Le lit 29, autre nouvelle troublante, flirte aussi avec les sentiments qu’inspirent certains comportements sexuels chez les bien-pensants, en les mettant cette fois en rapport avec les paradoxes de l’effort de guerre.

Le recueil compte aussi des nouvelles légères et amusantes; citons ici Le vengeur, et surtout L'aveu, dans laquelle une fille de campagne avoue à sa mère, sous le regard ahuri des vaches, qu’elle est enceinte parce qu’elle a permis à Polyte, le cocher de la diligence, de se payer en nature.

Albin Michel (« Le livre de poche »), Paris, 1957, 283 pages. Premières parutions de 1880 à 1884.

Note complémentaire : On trouvera le texte intégral de la presque totalité de l’oeuvre de Maupassant dans le site Maupassant par les textes, qui en présente d’ailleurs un grand nombre traduites en huit langues.

Maupassant, Guy de, Mademoiselle Fifi 
Dix-huit nouvelles qui racontent des faits inusités (parfois amusants, parfois tragiques) quoique jamais vraiment renversants. Alors qu’on attend une chute à la fin, on trouve plutôt, généralement, le narrateur qui conclut son récit rondement, parfois sur un ton amusé. Bref, des histoires pour remplir les longues soirées d’hiver.

Quelques commentaires incisifs sur la femme et l’amour, quelques allusions à la guerre franco-prussienne (1870) qui a fait si mal aux Français, mais surtout des histoires d’hommes et de femmes qui se croisent, contées dans une simple langue de narration.

Le titre de la nouvelle éponyme est un peu trompeur. Mademoiselle Fifi, c’est le surnom d’un officier prussien qui occupe la Normandie et maltraite une fille de joie de la région, qu’il a fait venir pour se divertir. La fille le lui rendra bien, mais je n’en dis pas plus ici. Un récit bien construit, bien narré.

Garnier-Flammarion, Paris, 1975, 182 pages, notes comprises. Première parution en 1883.

Note complémentaire : On peut trouver dans Internet le texte intégral de deux de mes nouvelles préférées : Une aventure parisienne (une femme mariée vivant en province décide de visiter Paris en secret pour se frotter à la vie de débauche dont elle a tant entendu parler) et Nuit de Noël (un homme qui vit seul invite une fille trouvée dans la rue à partager son réveillon).

Mauriac, François, Le noeud de vipères 
Il est vieux, il est démesurément riche, il va mourir bientôt. Il entend sa femme, ses deux enfants et leurs familles respectives chuchoter dans son dos, spéculer sur l’ampleur de la fortune qui leur sera léguée, et surtout, craindre que « le vieux crocodile » ne les en frustre par un malicieux tour de passe-passe. Il est si impénétrable, si insensible, et, comme avocat, il connaît toutes les ficelles!

Et de fait, le vieux, animé par la haine, médite depuis longtemps sa fourberie. Tous ces gens qui le détestent et ne l’ont jamais compris, pas question qu’ils profitent de sa fortune après sa disparition!

Un noeud de vipères... c’est ainsi que le vieux décrit lui-même son coeur, dans cette longue lettre qu’il écrit à sa femme pour qu’elle sache tout après sa mort. Un noeud si épais que plus rien ne saurait plus en atteindre le fond. Vraiment? Lui, le mécréant, qui a toujours regardé de haut le discours religieux de sa femme et de sa famille, se pourrait-il qu’un jour, il découvre – ou plutôt, qu’il trouve la confirmation de ce qu’il soupçonnait déjà sans trop se l’avouer – que le sens de la religion se trouve bien au-delà de ces bondieuseries? (Sa femme elle-même ne l’aura jamais compris.)

Dans son message comme dans son style, tous deux empreints à la fois de clarté et de beauté, Mauriac fait tout sauf tenter de nous en mettre plein la vue, alors qu’on sent qu’il en serait tout à fait capable. On ne s’en délecte que davantage.

Le livre de poche 251, 1969, 245 pages. Paru originellement chez Bernard Grasset, Paris, 1933.

McCrum, Robert, et autres, The Story of English 
Panorama très complet de la langue anglaise. En 450 pages, on explore tous les aspects de la question : les origines de la langue, son histoire cahoteuse, et les mille et un visages qu'elle revêt aujourd'hui, de l'Angleterre à l'Australie, en passant par les États-Unis, l'Afrique du Sud, l'Inde, la Jamaïque...

Au fil des chapitres, on apprendra comment les Irlandais, les Écossais, les Noirs déportés en Amérique, les gens de toutes les ambitions et de toutes les couches sociales ont enrichi chacun leur tour et chacun à leur manière ce qui constitue aujourd'hui la langue anglaise. On verra aussi comment s'est posé à toutes les époques, et partout où l'anglais s'est implanté, le double problème de la norme et de la « qualité » de la langue.

Ce livre est aussi un hymne à la richesse et à la souplesse d'une langue qui n'a pas peur des emprunts et des néologismes. C'est par centaines qu'on peut y compter les exemples de mots entrés dans la langue par telle ou telle porte, au fil des chapitres et des sujets. La masse des informations y est immense, mais le tout est rédigé par des vulgarisateurs talentueux et passionnés, et agrémenté par une abondance de cartes et d'illustrations.

Elisabeth Sifton Books - Viking, New York, 1986, 384 pages.

Messier, Claude, Confessions d'un paquet d'os 
Claude Messier est atteint de dystonie musculaire, une maladie dégénérative très rare qui rend son corps de plus en plus difforme et convulsé. Il n’a jamais marché de sa vie. Son rêve : devenir écrivain et ne pas végéter comme tant d’autres handicapés physiques.

De fait, il a écrit quatre pièces de théâtre, dont certaines ont été jouées, et publié des nouvelles, des poèmes, un roman... et cette autobiographie, qui sera apparemment sa dernière oeuvre, car il nous fait part dans son touchant épilogue de son intention de se faire euthanasier : son corps ne le suit plus et lui fait trop mal. Il n’aura pas 40 ans. C’est jeune, mais à sa naissance, on ne lui en accordait pas plus que cinq.

Or, Claude Messier a eu une vie bien remplie : écriture, fêtes (voire débauche), amours, combat politique (il milite pour l’usage thérapeutique de la marijuana, seul produit capable de calmer ses violents spasmes). Après avoir passé son enfance en Europe (où ses parents ont déménagé quand il était petit), il est effaré, à son retour au Canada dix ans plus tard, de voir à quel point les handicapés sont infantilisés ici, peu importe leur âge ou leurs capacités mentales, dans presque toutes les institutions d’enseignement ou d’hébergement. Son message à cet égard est particulièrement éloquent. Car en lisant Claude Messier, on l’accompagne dans une vie qui, certes, lui est propre, mais qui ressemble à la nôtre sous tant d’aspects. Amitiés, solitude, voyages, projets, vacances, conflits, accidents, recherche de subventions... Et quand survient dans le récit un préposé qui le traite en enfant, on voit à quel point il existe un grand décalage entre la vie réelle de ces êtres et la perception que peut en avoir leur entourage, y compris ceux qui ont pour métier de s’occuper d’eux!

Un témoignage très vivant, qui se lit d’une traite.

VLB Éditeur, Montréal, 2002, 261 pages.

Meunier, Sylvain, Enquête sur la mort d'une vierge folle 
L'intrigue est longue, très longue à démarrer. À la fin, on se rend compte que l'auteur ne voulait pas nous amener exactement là où on s'attendait; mais appeler cela un revirement de situation, ou même une surprise, serait exagéré.

Le style est quelconque. Une langue correcte, mais banale. L'auteur, professeur de polyvalente (les quelques répliques de la jeune Nancy Thibault sont probablement celles qui sonnent le plus authentiques), en profite au passage pour décocher quelques flèches (pour ne pas dire cheap shots) au milieu de l'enseignement.

Malgré le sujet sérieux abordé vers la fin (l'inceste), l'auteur ne m'a pas vraiment touché; je n'ai pas senti qu'il se livrait à nous. Serait-il encore comme Félix Mendelssohn, un de ses personnages, qui a passé sa vie sur le mode superficiel?

Le titre accrocheur annonce sans tromperie quelques passages à caractère sexuel très explicites dont l'audace constitue peut-être les principales lettres de noblesse de l'auteur.

Mihali, Felicia, La reine et le soldat
Nous sommes en 330 avant Jésus-Christ. Sisyggambris est la mère de Darius, roi de Perse, qui vient d’être battu par Alexandre le Grand, et qui n’est plus de ce monde. Elle reste dans son palais de Suse, capitale de son pays, avec une cour réduite, sous la garde des soldats laissés en garnison par le conquérant macédonien.

Parmi ces soldats, Polystratus, un Grec arrivé en retard, qui n’a pas vu la guerre mais qui est débrouillard et entreprenant. Il cherche à entrer en contact avec la reine-mère, même si cela lui est formellement interdit. Il réussira cependant, et entre « la reine et le soldat » se tisseront des liens de plus en plus intimes...

Felicia Mihali, écrivaine québécoise d’origine roumaine, nous parle ici de la rencontre de deux cultures : autant le soldat découvrira que les « barbares » sont plus raffinés qu’on ne le raconte dans son pays, autant la reine s’apercevra que la Grèce n’est pas le monument de civilisation qu’elle prétend être. Quand c’est le conquérant qui écrit l’histoire et décrit les peuples, il s’accorde forcément la place la plus noble... les choses n’ont pas tellement changé sur ce point en 2000 ans.

Malgré une prose parfois un peu déroutante, cette histoire d’amitié, puis d’amour, entre une reine et un soldat se laisse lire; c’est aussi du cheminement et du destin d’une femme mûre qu’il est question. Au-delà de cet aspect humain, on appréciera les considérations sur les moeurs respectives des deux cultures, que l’auteur connaît bien et qu’elle nous décrit non pas à la manière froide d’une ethnologue mais en les intégrant naturellement au récit.

XYZ éditeur, Montréal, 2005, 262 pages.

Mistral, Christian, Origines 
Tous les artistes le disent : il est rarement bon de créer sur commande. Or, cet opuscule a été rédigé à la demande de Victor-Lévy Beaulieu, qui a lancé une collection par laquelle il demande à divers auteurs de nous parler de leur activité d’écrivain (voir aussi Sylvain Rivière, Prendre langue).

Christian Mistral a un ego gros comme ça. Il le dit lui-même, et il n’est pas le seul : quand on lui demande s’il a le complexe de Napoléon, il répond : « Plus jeune, je sortais avec une fille qui me trouvait si imbu de moi-même que je devais, selon elle, me figurer que c’était Napoléon qui faisait un complexe de Mistral! » Malheureusement, tout le monde ne peut pas être comme Dali, imbu de soi-même et intéressant quand même.

Mistral a cependant ses fans, et ceux-là seront sans doute intéressés par les courts récits rendant compte des conditions de création de tel ou tel roman. Quant à la dernière partie, elle est constituée par une série de questions posées par un certain Emmanuel Circius, tellement emberlificotées qu’on se demande pourquoi l’écrivain a accepté d’y répondre au lieu de dire des choses concrètes et intéressantes. À la question « Parle-nous des lieux de transmission de ton expérience, physiques, intellectuels et émotifs », après des efforts héroïques pour donner un sens aux questions précédentes, il en est réduit à dire tout simplement : « Désolé, je ne comprends pas cette question. » Mais il la laisse là. Je ne vois que deux raisons possibles pour qu’il ait accepté de répondre à ce questionnaire qui fait le quart du livre : ou il manquait d’inspiration, ou il aime éperdument qu’on l’interroge.

Éditions Trois-Pistoles, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges (Québec), 2003, 102 pages.

Mistral, Christian, Vacuum 
Du 31 mars au 31 décembre 2002, Christian Mistral a tenu un « weblog », c'est-à-dire un journal personnel que l’on peut lire en direct, au jour le jour, par Internet. Il le reproduit ici intégralement sur papier.

C’est le syndrome Loft Story : au départ, l’idée est séduisante. Mais rapidement, on se rend compte qu’il n’y a rien de bien excitant à suivre un gars comme vous et moi, si écrivain soit-il, au jour le jour. Certes, il se passe un certain nombre de choses pendant ces neuf mois : notamment, sa blonde le quitte fin juin, et par ailleurs, le tribunal l’assigne à la résidence d’un ami pendant six semaines parce qu’il a assailli son voisin. Mais l’auteur ne s’étend pas sur les détails. Par ailleurs, il commente l’actualité, nous précise avec qui et à quels moments il boit sa bière et partage avec nous quelques réflexions courtes (la plupart du temps) et spontanées (veut-on bien croire).

Dans ce journal de 275 jours, Mistral nous réserve tout de même quelques pages inspirées. Pour s’y rendre, il ne faut toutefois pas être allergique à ce tempérament imbu de lui-même qui croit qu’il n’y a rien à tirer du monde parce que lui n’arrive à n’en rien tirer. Quant à la décision de ne rien trier, de tout nous livrer tel quel sans aucun travail de réorganisation, elle confine l’ouvrage au rang d’expérience, et non de roman, comme on l’annonce frauduleusement en page couverture.

Éditions Trait d’union, Montréal, 2003, 254 pages.

Monbourquette, Jean, Apprivoiser son ombre 
L’« ombre », définie par Carl Jung, c’est « le côté mal aimé de soi ». C’est la partie de soi qu’on a refoulée depuis notre enfance, de peur de ne pas être aimé ou d’être rejeté, et qu’on en est venu à détester, voire à renier. C’est donc tout ce qu’on porte en nous (pulsions, envies, peurs, colères) dont on nous a toujours dit qu’il fallait les combattre.

Sauf que l’ombre est plus forte que notre volonté. Plus on lutte contre elle, plus elle prend de la puissance. Comprendra quiconque a déjà connu une dépendance quelconque. Profondément refoulée, elle trouve des manifestations indirectes dont la signifiation réelle ne se laisse pas toujours dépister facilement : sautes d’humeur, rêves, fantasmes, phobies, dépression, mépris des autres...

Or, ces traits de caractère que l’on n’accepte pas ne sont pas mauvais en soi. L’ombre fait partie de nous, et si on apprend à l’accueillir, elle nous aidera à mieux nous épanouir, à mieux saisir le sens de la vie et à mieux en profiter. Elle nous invite, notamment, à cesser de chercher à devenir parfait pour au contraire devenir complet. Cependant, le chemin qui nous permettra de reconnaître notre ombre, puis de l’intégrer à notre être, est souvent long, tortueux et douloureux.

Jean Monbourquette explique clairement et simplement, avec force exemples à l’appui, en quoi consiste l’ombre et propose des moyens concrets de la cerner et de l’apprivoiser. À lire en particulier si vous êtes dans une période de votre vie où plus rien semble n’avoir de sens, où vous avez l’impression de tourner en rond, où vous croyez que le contrôle de votre vie vous échappe. C’est sans doute vrai, en un sens, et c’est le moment d’écouter votre ombre.

Novalis, Ottawa, 2001 (80e mille réimprimé en 2002), 182 pages.

Monbourquette, Jean, La violence des hommes 
On dirait qu’après quatre décennies où les femmes ont monopolisé l’attention sociale sur leur condition (à bon droit), les hommes commencent à apprendre à parler d’eux, eux aussi. Avec des propos que tout le monde n’est pas nécessairement prêt à entendre, tout comme le discours féministe a donné lieu à bien des réactions hostiles, sinon à des haussements d’épaule, à l’origine. Monbourquette en est bien conscient aussi, et se sachant sous la loupe des hystériques, il sent qu’il n’a pas le choix de commencer par une profession de foi obligée qui, pourtant, va de soi :  « D’entrée de jeu, je m’oppose radicalement à l’usage de la violence-agression à l’endroit des femmes, des enfants, des hommes et même des animaux. » Bon. Est-ce qu’on peut quand même parler de la violence des hommes en les considérant autrement que comme des minotaures?

 Le mot violence a la même racine étymologique que viril, une racine qui veut dire à la fois « force » et… « homme ». Oui, l’homme a un rapport étroit avec la violence. Monbourquette nous rappelle toutefois qu’en français, le mot violence n’a pas qu’un sens négatif (contrairement à l’anglais) : ne parle-t-on pas de la « violence » d’une passion? Il nous rappelle aussi que ce n’est pas en réprimant la violence de l’homme qu’on règle les problèmes, car la violence refoulée a la particularité de se décupler et de se déchaîner tôt ou tard.

Pour explorer ce riche thème en quatre volets (la violence refoulée, la violence débridée, la violence maîtrisée et la violence sacrée), Monbourquette utilise une formule très simple et accessible : il raconte une histoire ou une légende ou présente un extrait d’une œuvre littéraire et la commente en suite en s’en servant comme image pour illustrer son propos.

Thérapeute d’expérience et psychologue compétent, Jean Monbourquette nous fait ici un véritable en cadeau on nous offrant un ouvrage de réflexion sur un sujet qui nous trouble toujours, à une époque mûre pour une réflexion nouvelle sur la question.

Novalis, Ottawa, 2006, 243 pages.

Monbourquette, Jean, Comment pardonner? 
Voilà un titre qui n’est guère attirant. Il n’empêche, vient souvent un moment dans sa vie où, malgré son ressentiment, on sent que seul le pardon peut nous libérer. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

L’auteur nous décline une à une les douze étapes (oui, douze!) du « pardon authentique ». Cela paraît beaucoup, mais bien malin qui pourra prétendre, à la lecture du livre, que l’une d’entre elles soit superflue. Des exemples? Disons les étapes 2, 5 et 10 : reconnaître sa blessure; accepter sa colère et son envie de se venger; cesser de s’acharner à vouloir pardonner.

On voit tout de suite à quel point la démarche proposée est ancrée dans le concret. Jean Monbourquette est à la fois prêtre et psychologue, mais ce n’est qu’à partir de la neuvième étape (« Se savoir digne de pardon et déjà pardonné ») qu’il fait appel à la dimension religieuse, toujours en respectant toutefois les orientations spirituelles du lecteur. Quant à sa compétence théorique et clinique comme psychologue, elle ne fait aucun doute.

L’auteur prend aussi le temps de dissiper certains mythes : pardonner n’implique pas forcément se réconcilier; pardonner exige plus qu’un acte de volonté; pardonner n’est pas une démonstration de supériorité morale; etc.

L’ouvrage est émaillé d’exercices de méditation qui peuvent paraître cuculs, mais la sagesse, le réalisme et l’humanité qui émanent de l’auteur à chacune des autres pages nous incitent à lui faire confiance pour celles-là aussi.

Trop riche pour être absorbé d’un seul coup: à lire et à relire, comme Le chemin le moins fréquenté de Scott Peck et Cessez d’êtres gentil, soyez vrai! de Thomas D’Ansembourg.

Novalis, 2001 (nouvelle édition), 223 pages.

Monbourquette, Jean, De l'estime de soi à l'estime du Soi 
On parle beaucoup d’« estime de soi » à notre époque, que ce soit dans les mouvements de développement personnel ou dans les cercles éducatifs, voire dans le monde des affaires.

Quant au « Soi » (avec une majuscule), il est plus négligé. En fait, dans notre société, on fait généralement comme s’il n’existait pas. Le Soi a été défini notamment par Jung. C’est une dimension de notre être que l’on peut assimiler à notre inconscient, à notre coeur (par opposition à la tête), et certains iront jusqu’à dire au divin en nous. Jung lui-même parlait d’imago Dei (image de Dieu). Le Soi s’exprime par les rêves (nocturnes ou éveillés), par l’intuition, voire par nos comportements irrationnels ou involontaires (fantasmes, dépendances).

La négation du Soi nous laisse dans le vide. La découverte du Soi donne un sens à la vie, quoique non sans souffrance. Trop de courants et d’auteurs, selon Monbourquette, présentent la destruction de l’ego comme un préalable à l’éclosion du Soi (c’est le cas de la plupart des philosophies et religions orientales, et même de la tradition chrétienne en un certain sens). Or, on ne peut découvrir et explorer ce Soi bienveillant, présent au fond de nous, qu’à condition d’avoir d’abord cultivé l’estime de soi, qui nous donne assez confiance pour ne pas avoir peur des révélations du Soi, voire des sacrifices auxquels il nous convie.

Il m’a semblé que la première partie, qui porte sur l’estime du soi, n’apportait pas grand-chose de neuf. Cependant, la seconde, un peu plus longue d’ailleurs, s’avère une excellent point de départ pour s’ouvrir à des dimensions de soi-même et du monde qu’on connaît trop mal. Nos malaises existentiels nous font chercher une porte de sortie, alors que ce qu’il nous faut, c’est peut-être plutôt une porte d’entrée.

Novalis, Ottawa, 2002, 224 pages.

Mongeon, Maxime, Magnitude 9,0
Il faut avoir du souffle pour lire Maxime Mongeon. Des phrases interminables, mais quelles phrases! Interminables, à l’image du flot de pensées et d’émotions qui inondent sans relâche les personnages, comme il nous arrive à tous, d’ailleurs, car qu’est-ce que la vie, la vie réelle, la vie intérieure, sinon un flot ininterrompu de regrets, de colères, de doutes, d’espoirs…? Interminables, à l’image aussi de cette expérience qu’auront vécu des millions de personnes en ce matin du 26 décembre 2004, sur la côte de l’Asie du Sud-Est, lorsqu’un tsunami est venu tout engloutir, tout emporter, et ne laisser sauves que quelques vies choisies au hasard…

Julien Boer, son fils Justin et Hugo Santos sont respectivement à La Havane, en Thaïlande et à Vancouver. Les liens qui les unissent, eux et quelques autres personnages, ne nous seront dévoilés que graduellement. Hugo, vierge à 20 ans, n’a pas encore osé sauter dans la vie, notamment à cause de regrets et de blessures de l’enfance. Pour lui, approcher une fille, c’est affronter tout un monde – le sien entre autres! Julien, lui, se perd dans le monde des filles faciles de Bangkok pour expurger maladroitement une colère contre son père, colère qui le détruit lui-même. Et Julien, lourd de tous ses actes manqués, a trouvé la femme de sa vie à Cuba mais songe à son fils, si loin, si loin...

Peu d’événemens, dans ce roman, mais beaucoup de sentiments et de descriptions, dans une langue incroyablement riche où l’on sent que chaque mot a été choisi avec amour et délicatesse sur une palette infinie. Un livre assez court, mais qu’on ne pourrait lire d’une traite, en raison de la densité de la langue.

Leméac, Montréal, 2006, 175 pages.


 
Montenay, Yves, Le mythe du fossé Nord-Sud 
Dans ce livre extrêmement riche en contenu et bien structuré, Yves Montenay commence par s’attaquer aux mythes qui circulent au sujet du sous-développement. D’après lui, on ne peut en imputer la faute ni au colonialisme (motif qu’il est de plus en plus malaisé d’invoquer 40 ans après l’indépendance d’un grand nombre de pays africains), ni au « pillage » du Nord par le Sud, ni au surpeuplement. Les problèmes viendraient plutôt de la corruption, du manque de compétences techniques et de gestion, de l’instabilité des structures économiques, politiques et juridiques et du fait qu’on fait constamment entrave au libre marché. 

Comme dans ses deux autres ouvrages (Nos voisins musulmans et La langue française face à la mondialisation), Yves Montenay fait preuve d’une bonne connaissance aussi bien du dossier théorique (statistiques, histoire, etc.) que du terrain, ayant lui-même une vaste expérience professionnelle acquise sur les cinq continents. Comme dans ses deux autres livres aussi, il le fait sur un ton remarquablement pondéré compte tenu du potentiel de polémique que recèle son sujet.

Pondéré, mais pas nécessairement impartial. En effet, son mépris manifeste pour ce qu’il appelle les « tiers-mondistes » nous donne parfois l’impression qu’il pose une cible valable (la corruption, le manque d’organisation des pays du tiers-monde, les abus de pouvoir) pour mieux en atteindre une autre (le mouvement altermondialiste) et révèle ainsi un parti pris qui fera conclure au lecteur critique que l’auteur ne brosse pas un tableau complet. À le lire, en effet, le néolibéralisme n’aurait aucun effet pervers, la Banque mondiale et le FMI auraient un dossier vierge, les seules visées des mouvements anti-néolibéraux seraient d’installer des dictatures socialistes, et l’impérialisme serait une réalité soit inexistante soit bénéfique sur notre planète.

L’auteur n’exprime pas toutes ces idées explicitement, mais justement, c’est par omission qu’il pèche, et c’est pourquoi, pour compléter la réflexion, on fera bien de se reporter à d’autres auteurs qui abordent le problème sous un autre angle, comme Jacques Gélinas ou Jean-Claude Saint-Onge. Quant à l’auteur, sa propre réflexion serait sans doute enrichie par une connaissance plus approfondie des réflexions des mouvements altermondialistes (peut-être surtout américains?), ce qui lui permettrait de se diriger plus efficacement sur une voie de consensus prometteuse vers laquelle sa personnalité et son ouverture le prédestinent manifestement.

Cela dit, Yves Montenay n’est pas un dogmatique, et pour les angles dont il traite, son livre permet indéniablement, par la clarté et la solidité de son argumentation, de renouveler la réflexion sur les rapports Nord-Sud dans une perspective terre à terre.
 
Les Belles Lettres, Paris, 2003, 214 pages.

Montenay, Yves, La langue française face à la mondialisation 
La langue française est-elle en train de mourir, de s’effacer sur la scène internationale face à la vague anglicisante? Bien des gens considèrent que c’est déjà chose faite et ont baissé les bras. Or, Yves Montenay nous montre ici que cette attitude est nettement prématurée, que le français jouit d’une diffusion internationale encore étonnante – si amoindrie soit-elle par rapport à certaines autres époques – et qu’il n’en tient qu’à nous de nourrir le soutien, voire l’expansion de cette langue et des possibilités de contact et de communication qui s’y rattachent.

Yves Montenay est un militant, mais pas un hystérique, et encore moins un combattant d’arrière-garde. Il a enseigné en français et en anglais sur les cinq continents, et sait donc très bien de quoi il parle quand il décrit la situation respective de ces deux langues. Son rappel historique sur la naissance et le développement du français est instructif, et son inventaire de la francophonie dans le monde est remarquable et bien documenté. Il existe des dizaines de pays où l’on peut se faire comprendre en français, parfois en raison d’un passé colonial, certes, mais encore plus souvent en raison du prestige de cette langue, prestige qui pâlit plus vite, apparemment, en France même que dans le reste du monde. L’auteur dépeint d’ailleurs posément non pas le scandale, mais le ridicule de certaines entreprises françaises qui croient améliorer leur sort en faisant de l’anglais leur langue de travail, se coupant ainsi de leurs propres employés, qui peuvent certes baragouiner cette langue seconde mais sont généralement loin de la maîtriser comme ils maîtrisent leur langue maternelle. Or, la langue étant la soeur siamoise de la pensée, comment une entreprise peut-elle réussir et être concurrentielle si elle mutile elle-même sa force de pensée et ses communications internes?

La démarche d’Yves Montenay n’est pas une croisade contre l’anglais, et il met lui-même en garde le lecteur contre une confusion entre l’anti-américanisme et la lutte pour la francophonie. Au contraire, dit-il, si les États-Uniens réussissent si bien à diffuser leur langue, c’est qu’ils ont sur certains points une mentalité et des façons de faire qui sont simplement plus efficaces que celles des francophones, lesquels ont trop tendance, par exemple, à s’en remettre aux structures étatiques plutôt qu’à l’initiative privée. Ainsi, pourquoi les universités attendraient-elles que le gouvernement les subventionne pour offrir des cours de français aux étudiants étrangers? Dans la communauté européenne, pourquoi n’offrirait-on pas davantage de stages en français aux autres Européens au lieu de se scandaliser publiquement de l’envahissement de l’anglais?

Le livre d’Yves Montenay offre à la fois une pléthore d’informations utiles à tout travail sur la francophonie, un diagnostic lucide du problème actuel et des pistes de solution raisonnables et motivantes.

Les Belles Lettres, Paris, 2005, 308 pages.

Montenay, Yves, Nos voisins musulmans 
Comme dans son précédent ouvrage, La langue française face à la mondialisation, Yves Montenay aborde ici son sujet de manière systématique : dans un premier temps, il fait un survol historique succinct et captivant; ensuite, il fait état de la situation dans tous les pays en cause, un par un (ici les pays arabes), après quoi il propose une réflexion analytique et critique sur les enjeux. Comme dans La langue française aussi, la deuxième partie s’avère par moments très dense pour le lecteur, mais elle n’en demeure pas moins précieuse pour quiconque souhaite faire le point sur la question; elle a d’ailleurs le mérite de rappeler, par son hétérogénéité même, la complexité du monde musulman, que l’on ne saurait réduire à quelques traits généraux.

Dans la partie historique, l’auteur nous rappelle que l’Islam a connu ses heures de gloire du VIIe au XIIIe siècles environ, et que les musulmans ont depuis ni plus ni moins que mythifié cet âge d’or (bien réel par ailleurs) qui demeure pour eux une référence par opposition aux siècles qui ont suivis, marqués par une fermeture et par les progrès scientifiques, intellectuels et militaires du monde occidental que l’Islam a vécus comme une humiliation (ne serait-ce que par la colonisation).

Dans la partie géographique, Yves Montenay analyse l’histoire et la situation de chaque pays à l’aune de l’ouverture, estimant que c’est l’ouverture qui permet à un peuple et à une culture de progresser et d’apprendre à vivre avec ses voisins.

À une époque où les discours sur l’Islam se radicalisent facilement, où l’on semble avoir le choix entre une position de mépris et de condamnation en bloc ou un silence politiquement correct pouvant paraître complice des excès du fondamentalisme islamique, il est rafraîchissant de tomber sur la plume d’un auteur qui réussit à garder la tête froide, à dire les choses telles qu'elles sont : à mettre en évidence la responsabilité que les peuples musulmans ont bien du mal à prendre à leur compte dans leur situation actuelle, mais aussi à dénoncer les simplifications de l’Occident à propos de la vision de l’Islam, simplifications souvent dues simplement à l’ignorance. Pour ce faire, l'auteur s'appuie sur une bonne connaissance théorique du sujet, mais aussi sur une expérience des pays et des cultures en cause qu'il a acquise par son travail sur le terrain et par la fréquentation de penseurs et de simples représentants des deux côtés du fossé.

Bref, un livre instructif.

Les Belles Lettres, Paris, 2004, 275 pages.

Moore, Thomas, Le soin de l'âme 
Quand on referme ce livre de Thomas Moore, l’« âme » n’est plus une notion abstraite et inutile. S’occuper de son âme, c’est s’occuper de soi, tout bonnement, mais pas dans le sens où on l’entend généralement dans notre culture. « Le soin de l’âme n’a rien du projet de progrès personnel, ou de la libération des troubles et des souffrances de la vie humaine. » Nous prenons soin de notre âme quand nous prenons le temps de contempler les mystères, de nous laisser parler par un tableau, un paysage, une histoire, un film, une pièce de musique, un rêve, sans chercher à l’analyser ou à l’expliquer. Quand nous ne cherchons pas à tout régler et à tout comprendre. Quand nous goûtons et contemplons. Quand nous laissons de la place à l’inconnu, à la découverte, à l’ouverture, à l’eau trouble, à la transformation, au mouvement. La voie de la raison est utile pour construire des ponts ou aller sur la Lune, mais pas pour trouver un sens à la vie. La même approche est évidemment appliquée aux émotions : peurs, colères, souffrances...

La première partie du livre reprend quelques mythes grecs, et notamment celui de Narcisse, que Moore interprète d’une façon captivante et tout à fait différente de celle à laquelle nous sommes habitués. Le problème de Narcisse n’est pas qu’il s’aime lui-même, contrairement à ce qu’on croit; certes, il aime son reflet dans l’eau, mais sans savoir que cette image est la sienne. Le jour où il découvre que ce beau visage est le sien, sa vie est transformée.

Pour Moore, la mythologie, avec toute sa diversité de dieux vertueux ou tortueux, est un excellent moyen pour l’humain de se découvrir, moyen qu’une religion monothéiste et culpabilisante ne peut pas nous apporter. Moore, psychothérapeute, fait des liens très concrets et très parlants entre tous ces récits mythologiques et notre réalité d’humains contemporains.

Malheureusement, il faut signaler la qualité médiocre de la traduction, mais celle-ci n’est évidemment pas une raison suffisante pour se priver de la teneur extrêmement riche du livre.

Club Québec Loisirs, 1994. Paru aussi chez Flammarion en 1994.
Titre original : Care of the Soul, qui semble malheureusement et étonnamment introuvable en anglais.
Traduction de Ruth Major Lapierre pour les éditions Flammarion.

Morin, Claude, Les choses comme elles étaient 
J’ai trouvé la deuxième moitié du livre de Claude Morin, celle qui porte sur sa carrière politique (candidat pour le Parti québécois en 1973 et ministre des Affaires intergouvernementales du Québec de 1976 à 1982), moins intéressante que la première (enfance, études au Québec et aux États-Unis, sous-ministre des Affaires intergouvernementales de 1963 à 1971). De prime abord, je m’en étonne, mais à bien y penser, c’est peut-être compréhensible à la lumière de ce que dit l’auteur lui-même. Morin avoue en effet qu’il a trouvé plus excitante l’ambiance politique et gouvernementale de la Révolution tranquille que celle du premier mandat du Parti québécois. Quant au récit de ses années de jeunesse, il en ressort une candeur et une simplicité qui ne peuvent sonner plus juste dans le compte rendu des années de grandes responsabilités.

La liste des fausses raisons d’adhérer au projet de la souveraineté du Québec (chapitre 14) est désarmante. Les vraies raisons, malheureusement et paradoxalement, sont peut-être un peu plus difficiles à saisir pour le commun des mortels. C’est ce qu’il déplore lui-même en tant qu’intellectuel et que praticien qui connaît le fond de la question, et c’est d’ailleurs sans doute le genre de chose qui a rendu douloureuses ses années en politique active.

Un style extrêmement dépouillé, peut-être même parfois trop sec, où l’auteur ne se gêne pas pour régler des comptes avec diverses personnes qui lui ont laissé des « crottes sur le cœur », sans jamais être méchant – ou alors subtilement.

Boréal, Montréal, 1994, 494 pages.

Nabe, Marc-Édouard, Une lueur d'espoir 
Disons-le tout de suite : la lueur d’espoir, c’est que les attentats du 11 septembre 2001 puissent marquer le réveil d’une société embourgeoisée. Le coup d’envoi de la (bonne vieille) Révolution. Tout en manifestant ce souhait, Marc-Édouard Nabe s’emploie à nous démontrer que rien de cela n’aura lieu : au lieu de s’interroger sur les causes des attentats, au lieu d’en profiter pour faire un bilan honnête, on sort un discours où « l’autre » est l’ennemi à abattre, un point c’est tout : « Les questions sont mal posées. Toujours “Qui?”, “Où?”, “Comment?”, “Depuis quand?”, “Jusqu’où?”, et jamais “Qui suis-je?” ».

On ne peut qu'applaudir les propos de l'auteur sur ce plan précis. Malheureusement, dans son emportement et son sprint final, M. Nabe finit par donner l’impression qu’il n’y a aucune réserve à formuler sur ces actes terroristes. Que les kamikazes sont des héros, presque nos sauveurs. Moi qui, jusqu’ici, suis allé plus loin qu’une majorité de mes concitoyens pour préconiser une certaine retenue à l’égard des réactions psychologiques et politiques suscitées par ces attentats, je me sens obligé de débarquer du train de M. Nabe avant sa destination. Sans nier toutefois que le voyage fut instructif... et divertissant.

Car ce qui frappe surtout chez Nabe, c’est son style pyrotechnique : les points d’exclamation, les allitérations et les jeux de mots inspirants fusent de partout : « Ben Laden, c’est l’Antéfric! Le Financier du terrorisme international! »; « Tout est cousu de fil blanc, mais les Yankees sont prêts à en découdre. [...] “Il faut transformer l’Afghanistan en No man’s landistan!” ». Cependant, l’auteur sombre souvent aussi dans un scatologique qui confirme l’impression générale qui se dégage de son pamphlet, à savoir que celui-ci a été écrit non pas pour changer quoi que ce soit à l’état de la planète ni à la mentalité des gens qui l’habitent, mais simplement pour lui permettre de cracher sans discernement tout ce qu’il avait sur l’estomac (le livre a été écrit en deux semaines), voire en profiter pour se monter un piédestal et une petite gloire personnelle dont il ne doute pas une seconde qu’elle soit méritée, contrairement au cinq ou six milliards de tarés dont il a le malheur d’être entouré. Ainsi, la digression qu’il se paye pour caler Michel Houellebecq ne vole pas haut : « Le lecteur français [...] se trempe dans l’oeuvre de Houellebecq comme dans une baignoire d’eau sale où l’autre a pissé (et pas seulement) pendant des années. »

Cela dit, de nombreuses observations de M.-É. Nabe suscitent aussi une saine réflexion. « Le fanatisme, ce ne sont pas seulement des Arabes hurlant des gutturances menaçantes [...]. Ça peut aussi être un winner stressé, fringué friday, pratiquant onze heures par jour à son bureau, et en se forçant à s’y épanouir [...]. » « TRIBUTE TO HEROES! Quels héros? Hormis quelques centaines de pompiers zélés, les milliers de morts ne sont que des victimes. » Bien qu’il s’agisse là d’évidences, on sait que ces énoncés vont à l’encontre du discours dominant. Il faut croire que pour avoir l’audace de les formuler publiquement, il faut une personnalité portée sur l’emporte-pièce, ce qui explique – et pourrait excuser – le reste!

Éditions du Rocher, Monaco, 2001, 153 pages.

Nourissier, François, Bleu comme la nuit 
Président de l’académie Goncourt, François Nourissier n’écrit pas des romans. Il écrit des digressions. Mais sur le moment, on s’en fout, qu’il nous entraîne dans des méandres sans but apparent, on remarque à peine qu’il pourrait nous faire tourner en rond, car avec une écriture aussi riche, l’instant présent nous comble. Phrase après phrase, on se laisse hypnotiser. On goûte les mots, l’œuvre d’un géant qui, ni poète, ni penseur, ni conteur, mise tout sur le style, un style sûr et plein où chaque mot porte, où chaque mot se réinvente quasiment sous nos yeux, serti dans un ensemble littérairement sans faille.

Il y a longtemps qu’on a cessé d’attendre du contenu quand soudain, cette histoire d’amour avec la jeune fille prend chair. Sensibilité, pudeur, une certaine profondeur, celle que peut se permettre un monsieur raisonnable, respectable et Littéraire avec un grand « L ».

On ne peut recommander Bleu comme la nuit à quiconque aime l’action, ni même la réflexion. Par contre, un voyage dans ses pages est recommandé à qui veut goûter la prose française dans ce qu’elle a pu produire de plus achevé au XXe siècle.

Publié dans un recueil intitulé Neuf histoires françaises, Bibliothèque Grasset, 2003, 2033 pages.
Le roman Bleu comme la nuit, publié à l’origine en 1958, compte en lui-même environ 180 pages.

Nouwen, Henri J.M., Le retour de l'enfant prodigue 
Un jour, Henri Nouwen voit affichée sur la porte du bureau d’une amie une reproduction du tableau de Rembrandt intitulé Le retour du fils prodigue. Il s’identifie immédiatement à l’enfant en haillons qui s’abandonne entièrement à l’accueil de son père. « Après le voyage exténuant où j’avais donné le meilleur de moi-même, la tendre étreinte du père et du fils traduisait tout ce à quoi j’aspirais. »

Pendant des années, ce tableau inspirera son cheminement spirituel. Après s’être longtemps reconnu dans l’enfant prodigue, il se rendra compte qu’il ressemble aussi étrangement au fils aîné, qui se considère comme sans tache et éprouve une vive colère et une jalousie irrépressible devant le pardon sans condition accordé par son père à son frère inconséquent. Et un peu plus tard, il conclura en outre qu’il est appelé à devenir le père : celui qui accueille l’autre (et qui s’accueille lui-même?) sans juger.

En trois grandes sections, l’auteur présente ainsi les trois personnages à la lumière de la vie de Rembrandt, de sa propre vie et de l’enseignement de l’Évangile. Jamais je n’aurai vu une analyse aussi complète sur les moindres détails d’un tableau. Je dis analyse, mais le tout relève surtout de la réflexion personnelle. Et comment ne pas nous reconnaître, nous aussi, dans ces méditations inspirantes?

Éditions Bellarmin, Montréal, 1995, 192 pages.
Traduction (par Rollande Bastien) de The Return of the Prodigal Son (Doubleday)

Ormesson, Jean d', Une fête en larmes 
Un vieil écrivain reçoit une jeune journaliste venue l’interviewer pour un article de fond. Il n’est pas très chaud à l’idée : existe-t-il encore des choses à dire? sortira-t-il de cet entretien autre chose que du bla-bla qui viendra simplement noircir trois pages d’un magazine pour ensuite tomber dans l’oubli?

Puis, il découvre que la jeune en question est la petite-fille d’une femme qu’il a connue, et aimée, durant la guerre. Et l’entretien, qui devrait durer une ou deux heures tout au plus, s’étire, se prolonge, et l’écrivain, peu à peu, apprivoise la présence de la jeune femme et se livre de plus en plus.

Il livre quoi? Des souvenirs épars, une pudeur qui ressemble parfois à de la fausse modestie mais qui se relâche graduellement – quoique avec modération –, et des trésors d’érudition. Tout le livre tient dans cet entretien qui durera finalement plus de huit heures, où l’écrivain et la jeune femme sautent du coq-à-l’âne et où un vieux, finalement, fait une espèce de bilan de ce qu’est la vie, c’est-à-dire à la fois une aventure fabuleuse et rien d’important.

Jean d’Ormesson fait penser ici à François Nourissier, académicien lui aussi, en nous proposant un récit où le fond semble vouloir le céder à la forme. D’Ormesson maîtrise en effet le style comme peu d’auteurs contemporains, et le simple fait de suivre les circonlocutions de ses phrases justifie qu’on traverse le livre de part en part. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de contenu : les réflexions de l’écrivain sur l’histoire, sur l’amour, sur le temps ont leur profondeur. Ce sont un peu les réflexions d’un vieillard qui avait envie de se confier. Mais à la base, on dirait que toute la genèse du roman  repose dans cette phrase que l’écrivain-narrateur confie à la journaliste, évoquant ses années de jeunesse : « L’envie d’écrire un livre a précédé de loin l’idée du livre à écrire. J’avais envie d’écrire, mais je ne savais pas quoi. » Alors il raconte tout pêle-mêle, et par hasard et heureusement, il a des choses à dire, et surtout, il sait bien les dire.

Robert Laffont, Paris, 2005, 347 pages.


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