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| Paquet, Claudine, Quelle vie de chat! |
Le chat d’Étienne a perdu la vie sous les roues d’une auto. La mère du petit garçon se jure qu’ils n’auront jamais d’autre animal de compagnie... Mais tous les deux succombent aux charmes d’une petite siamoise née récemment dans la portée de la chatte de Sophie, l’amie d’Étienne. Allez, hop! Pirouette sera le nouveau chat de la famille!Claudine Paquet nous raconte ici la vie du minou... à travers les yeux de celui-ci, qui s’offusque qu’on lui fasse tant de choses sans lui demander son avis (lui enlever les ovaires, la trimballer quand elle veut rester tranquille... et l’empêcher de sortir quand elle veut explorer le monde!), mais qui apprécie tellement certains côtés de la vie de famille, en particulier les caresses d’Étienne... En alternance avec ce point de vue, on a le récit de ce dernier, qui aime son chat tendrement, au point de simuler un mal de tête pour pouvoir passer la matinée avec lui le lendemain de sa douloureuse opération d’enlèvement des griffes. On apprend d’ailleurs de la bouche du chat que « ce n’est pas une opération anodine, le dégriffage des quatre pattes : c’est l’amputation des troisièmes phalanges de toutes mes pattes. Aimeriez-vous ça, vous faire couper le bout de vos dix doigts et de vos dix orteils? »
Un petit roman jeunesse sans prétention qui plaira à coup sûr!
Éditions Pierre Tisseyre (collection « Sésame »), Ottawa, 2005, 107 pages.
| Paquet, Claudine, Le temps d'après |
Élise a perdu son amour, Patrick, dans un accident de moto. Pour se changer les idées et faire le point, elle prend l’avion pour Paris. C’est là qu’elle rencontrera Rose, qui mendie dans la rue, mais avec qui elle finit par se lier. Rose est aussi Québécoise, et elle aussi a son drame...Élise, constamment aux prises avec l’indécision et le doute, éprouve à la fois envie et incompréhension devant Rose, qui vit dans la confiance et le temps présent. Réussira-t-elle à tourner la page et se faire une nouvelle vie? Quant à Rose, elle aura besoin de toutes ses qualités pour passer à travers l’épreuve qui l’attend...
Claudine Paquet nous livre ici son premier roman. Par son style et ses sujets, cependant, elle demeure fidèle à elle-même : des personnages de tous les jours, dans la vie quotidienne, un récit écrit au présent, sans éclat, avec quelques beaux traits, et des émotions et des sentiments qui réussissent à entrer par la porte d’en arrière...
Guy Saint-Jean Éditeur, Laval, 2004, 179 pages.
| Paquet, Claudine, Une toute petite vague |
Claudine Paquet nous revient avec ses nouvelles courtes et sensibles. Ses sujets sont rarement hors du commun. Au contraire, ce sont des tranches de vie – parfois aussi des bilans entiers sur trois pages – tout ce qu’il y a de plus vraisembables, mais justement : dans quelle vie réelle n’y a-t-il rien à raconter?Il y a les drames graves et classiques, comme l’inceste, l’infidélité ou la maladie, les drames intérieurs, comme la mère qui se rend compte à 80 ans qu’elle a handicapé ses enfants sans le vouloir à force de vouloir les
« bien élever » ... et puis, il y a les petits plaisirs, les moments de bonheur et de lumière, l’amour à tout âge...Vaguelettes et raz-de-marée tout à la fois, c’est toute la gamme des émotions que nous livre Claudine Paquet, souvent avec la pudeur de ses personnages mais toujours avec la force de la sincérité. Ainsi, ces nouvelles n’ont presque jamais de chute à proprement parler; pourtant, elles se terminent presque immanquablement sur une phrase gorgée d’émotions auxquelles il est difficile de résister.
Guy Saint-Jean éditeur, Laval, 2003, 138 pages).
| Paquet, Claudine, Antoine, Plumeau et Barbouille |
Un jour qu’il se promène en campagne, Antoine trouve un hibou blessé. Il réussit à convaincre sa mère de l’emmener à la maison pour le soigner. Là, Plumeau (ce sera son nom) fera la connaissance de Barbouille, le chat d’Antoine, qui n’accueillera pas nécessairement le nouveau locataire à pattes ouvertes…Après trois recueils de nouvelles, Claudine Paquet a eu l’idée de se lancer dans le roman jeunesse lorsqu’elle a vécu littéralement avec son fils l’amorce de cette histoire. Il en résulte un petit roman pour les 7-10 ans, plein de tendresse, bien construit, qui se lit très bien et nous fait passer par une bonne gamme d’émotions.
Loup de gouttière, coll. « Les petits loups », numéro 39, Québec, 2003, 79 pages.
| Paquet, Claudine, Éclats de voix |
Il s'agit d'un recueil de petits récits qui font chacun à peine une ou deux pages. Ils parlent essentiellement des relations parents-enfants (à tous les âges), et aussi des relations amoureuses... réelles ou espérées, dans le mariage et hors du mariage... voire les deux.Une multitude de tranches de quotidien où l'auteure, immanquablement, plonge au cœur du vécu, des relations et de la vie. J'ai été profondément touché par plusieurs de ces récits, par leur grande sensibilité, et aussi par leur grande lucidité, qui ne tombe jamais ni dans le fatalisme ni dans l'eau de rose mais reste toujours dans le vrai. Des choses tellement vraies qu'on s'étonne de ne pas les lire plus souvent sous la plume des écrivains. Serait-ce à dire que Claudine Paquet nous rend compte d'une réalité nouvelle d'aujourd'hui? Non. Mais peut-être d'une nouvelle sensibilité contemporaine.
On trouve en outre dans ce livre une très grande qualité d'écriture, quelque chose de subtil, de fin et d'efficace, de proche du quotidien et du senti, sans aucune pédanterie, sans jamais d'effets gratuits, mais sans jamais non plus de banalités.
Ce livre nous donne le goût - et peut-être un peu les moyens - de s'incarner dans notre vie.
Guy Saint-Jean Éditeur, 2000, 120 pages.
| Paquet, Claudine, Quand tombent les masques |
Que ce soit au foyer, au travail ou entre amis, vient un temps où les masques tombent. Ils tombent d'eux-mêmes ou on les arrache de force, mais dans les deux cas, c'est pour la même raison : on étouffe derrière eux, on étouffe à force de voir que la vie n'a aucun sens avec eux, à force de rêver à ce qu'elle pourrait être sans eux.C'est un peu ce que nous raconte Claudine Paquet dans ces vingt nouvelles récitées au présent. Le fils qui, un anneau dans la langue et un autre dans le mamelon gauche, apprend que son père mourra du cancer (L'anneau d'argent). La chanteuse qui, après deux ans de tournées, revient à l'homme qu'elle avait laissé pour sa musique (Retrouvailles). L'enfant devenu adulte qui a toujours souffert de parents qui ne vivent que de contacts professionnels (Agapes).
Un style qui m'a semblé plus terre à terre que celui du premier recueil de la même auteure (Éclats de voix, chez Guy Saint-Jean éditeur), mais qui continue à nous parler de la vie telle qu'elle existe et telle qu'on la vit.
Le loup de gouttière, 2001, 112 pages.
| Paré, Jean, Le code des tics |
Jean Paré nous a concocté un petit dictionnaire traitant de quelques centaines de mots à la mode sur un ton qui se veut humoristique. L’auteur a bien raison de dénoncer ces tics du langage, notamment ceux qui tiennent à la croyance selon laquelle on peut occulter une réalité en cessant tout simplement de la nommer. Illustration :
- « Gay. La gaîté a permis l’éradication de l’homosexualité. Il n’existe plus d’homosexuels, le mot étant devenu de plus en plus honteux à mesure que la pratique l’était de moins en moins. L’utilisation classique d’homosexuel à la place de gai passe désormais pour un signed’homophobie. »
- « Gouvernance. L’administration étant bien difficile [...], on s’en est débarrassé et on y a substitué la gouvernance. C’est bien mieux,non? »
- « ADM. [...] Un Boeing 747 [...] lancé contre un gratte-ciel tout comme une semelle d’Adidas peuvent être des armes de destruction massive, mais pas une bombe daisy cutter de 10 tonnes capable de raser une petiteville. » Malheureusement, ces observations souvent pertinentes, et parfois même brillantes, sont constamment parasitées par un bavardage creux et fat qui, finalement, n’a rien pour faire rougir le discours dont il se moque.
L’auteur dit avoir recueilli les mots et expressions dont il traite dans
« la presse quotidienne et [dans] une joyeuse collection de manuscrits inédits [qu’il a] reçus [...] pendant ses vingt-cinq années à la direction deL’actualité », mais il est évident qu’il a forgé des exagérations uniquement pour faire le drôle, ou craignant peut-être que son message ne passerait pas autrement. Puisque les sources ne sont à peu près jamais citées, on ne sait plus ce qui relève de la bêtise réelle ou de la bêtise inventée. C’est ainsi que, paradoxalement, avec un peu plus de rigueur, l’ouvrage aurait pu être plus amusant.J’imagine que si on dit à Jean Paré qu’il ne vole pas haut (par exemple, pour illustrer l’utilisation de design, il choisira l’exemple désopilant
« une brosse à chiottes trèsdesign »), il aura toujours le loisir de répondre que là n’était pas son objectif. Il aura donc le dernier mot, ce qui est sans doute son but premier. Heureusement, sa plaquette se lit vite et facilement et on y tombe régulièrement sur quelque phrase pertinente ou amusante qui fera une bonne citation, si on la sort de son contexte.Boréal, Montréal, 2005, 101 pages.
| Payette, Lise, Le pouvoir? Connais pas! |
Dès la lecture de la quatrième de couverture du Pouvoir? Connais pas!, j'y ai trouvé une sorte d'excès qui m'a mis mal à l'aise. Mal à l'aise car après tout, étant un homme, suis-je habilité à juger de ce qui est excessif dans la dénonciation des inégalités entre les hommes et les femmes? J'ai certes été renversé en lisant le passage du manuel scolaire de deuxième année ayant encore cours en 1980 où l'on décrivait ce Guy dont l'« ambition est de devenir champion » et sa petite sœur Yvette qui « trouve toujours le moyen de faire plaisir à ses parents ». (On trouve d'ailleurs en annexe du livre un dossier de presse complet sur le fameux épisode des « Yvette » du référendum de 1980.) Lise Payette a raison de dénoncer les stéréotypes. Cependant, on combat parfois ce qu'on est, et cette lutte n'est jamais aussi fanatique que lorsqu'elle est inconsciente. Pour prendre un exemple parmi d'autres, que dire de cette phrase de la page 105 du livre même de Mme Payette : « C'est dans des moments comme ceux-là que je regrette de ne pas être un gars pour casser la gueule à ceux qui propagent de telles énormités »? Cette fois-ci, en tant qu'homme, je me sens compétent pour juger de l'excès du propos.Le pouvoir? Connais pas! décrit les cinq années (1976-1981) pendant lesquelles Lise Payette a été ministre du Parti québécois. Se considérant, apparemment parce qu'elle est femme, comme l'« opposition à l'intérieur du pouvoir », elle s'est chargée de divers dossiers, notamment l'instauration d'un régime public d'assurance-automobile et l'adoption d'une nouvelle loi de protection du consommateur. En annexe, elle livre son « testament politique », soit la teneur du document d'orientation sur le rôle social de l'État que René Lévesque lui avait demandé de préparer juste avant son départ. Ce document livre le fruit d'une réflexion intéressante sur certaines valeurs incontestées de notre société (comme l'autonomie, la liberté et la charité) et sur la paradoxe qui fait que cette même société réussit à les contourner.
Malgré ce que je m'autorise à considérer comme une sorte de monomanie (comme ce juif que j'ai connu et qui criait à l'Holocauste chaque fois qu'il rencontrait une difficulté personnelle), les propos de Lise Payette sur la politique, la société et le féminisme sont souvent inspirants. On notera aussi avec intérêt son point du vue sur la souveraineté, sur la question référendaire et sur l'interprétation des résultats du référendum de 1980. Les Québécois ont dit non à une question qu'ils se sont posée eux-mêmes et qui portait finalement sur le statu quo (« le mandat de négocier »). Difficile de se piéger plus lamentablement.
Québec/Amérique, Montréal, 1982, 212 pages.
Note complémentaire : Lise Payette note à plusieurs reprises que René Lévesque faisait preuve de sexisme, notamment quand il lui reprochait ses « états d'âme »; elle prétend en effet qu'il lui arrivait à lui aussi, ainsi qu'aux autres hommes du Conseil des ministres, de perdre leur sang froid, mais que ce genre de situation était interprété et commenté différemment par le premier ministre parce que c'étaient des hommes. Il est intéressant de constater qu'un an plus tard, dans son livre Désobéir, Claude Charron note lui aussi que René Lévesque lui reprochait par moments ses « états d'âme »...
| Péan, Stanley, Cette étrangeté coutumière |
Ce sont des textes d’une grande délicatesse que nous livre ici Stanley Péan. Quelques nouvelles nous racontant un moment précis où une personne, dans un couple, prend conscience qu’il s’est passé quelque chose, que quelque chose s’est brisé ou s’est transformé, « sans jamais oser nommer cette faille qui se creusait entre eux deux, qui prenait quasiment chair, les retenait l’un à l’autre sans pour autant les faire complices ». Des indices nous laissent croire qu’on suit un même personnage d’une nouvelle à l’autre, mais cette impression demeure très subtile et vaporeuse, et l’auteur laisse ainsi au lecteur le soin de faire ses propres constructions – voire de s’introduire lui-même dans ces petits moments croqués dans la vie d’un couple, dans la vie d’une personne qui croyait, qui aurait aimé faire partie d’un couple (du même) toute sa vie.Dans un monde où la marge bénéficiaire semble vouloir faire foi de tout, il est très agréable de se plonger dans cette plaquette de la collection « L’image amie », dont la facture soignée ajoute au plaisir de la lecture : papier glacé, typographie créative tout en restant sobre. Les textes de Péan sont en outre encadrés par des photos de François Lamontagne, artiste saguenéen qui vit à Québec. Ou est-ce eux qui les encadrent? Le lien entre texte et photos est encore une fois ici très libre; les photos n’illustrent pas les histoires, et les récits ne commentent pas les photos. Mais on voit clairement la parenté du thème : le couple, dans son attirance mutuelle et sa difficulté d’être, dont il se passerait bien.
Éditions J’ai VU, Québec, 2001, 48 pages.
| Peck, Scott, Le chemin le moins fréquenté |
Dans le cadre de ses consultations (il est psychiatre) et dans sa vie personnelle, M. Peck a beaucoup réfléchi à la vie et nous fait don ici du fruit de ses réflexions. Trois grandes vérités :Trois sections fort différentes, mais toutes aussi enrichissantes. Se lit très bien, avec beaucoup d’exemples éclairants tirés de gens que l’auteur a rencontrés dans sa pratique. À adopter comme livre de chevet.
- La vie est difficile et notre malheur vient souvent du fait que nous voulons éviter plutôt qu’affronter nos problèmes;
- L’amour est une force vitale comme on le dit, mais n’est souvent pas ce qu’on pense;
- Il existe dans l’univers d’autres forces dont on nie l’existence dans notre monde mais qu’on ne peut que reconnaître quand on est attentif.
| Pelletier, Denis, Ces îles en nous |
« Ces îles en nous », c’est les moments où l’on peut se retrouver seul, avec soi, s’accompagner tel qu’on est, et se développer. L’intimité est en effet une condition essentielle à l’épanouissement de la personne et de l’identité. L’intimité avec l’autre, mais l’intimité avec soi aussi.C’est justement un peu sur un ton de confidence que Denis Pelletier nous livre ses riches réflexions.
| Pelletier, Denis, L'arc-en-soi |
« La tentation est forte d’accuser ses parents d’avoir manqué de compréhension et surtout de ne pas avoir vraiment donné l’affection nécessaire. [...] Les parents, dans notre contexte culturel, doivent, par définition, donner le meilleur d’eux-mêmes et c’est la conviction d’y avoir droit qui engendre le sentiment d’en êtreprivé. » Ainsi s’ouvre le premier chapitre de L’arc-en-soi, sous-titré Essai sur les sentiments de privation et de plénitude. Ce sentiment de privation, nous le portons tous, mais ce qui nous coupe de la plénitude, ce ne sont pas les manquements de nos parents (ni quelque épisode que ce soit de notre histoire personnelle), mais bien le vain ressentiment que nous entretenons à cet égard. Denis Pelletier nous explique ici que nous pouvons
« être sa propre mère et son proprepère » (chapitre 3 , notion reprise par Henri Nouwen dans Le retour de l'enfant prodigue) et profiter pleinement de la vie en vivant l’instant présent et notamment en découvrantl’« expression » (chapitre 4) comme moyen de se développer et de trouver l’« état d’inconnaissance »(chapitre 5). Présentées de cette façon, ces considérations paraissent abstraites et théoriques, ce qui est trompeur. En effet, même si le livre est bien structuré, c’est essentiellement d’expérience humaine qu’il est question ici, et l’ouvrage témoigne d’un cheminement profond et solide de l’auteur. Concluons par cette citation qui développe la notion d’émerveillement ou
inconnaissance : « La raison d’être de la pensée n’est pas de connaître abstraitement les choses et les êtres. [...] Certaines personnes [...] éprouvent une difficulté radicale à rencontrer le particulier. Chaque événement, chaque chose vaut bien peu par rapport à la considération abstraite qu’elles peuvent en faire. Elles assimilent ce qui se passe à du déjà connu, à des catégories qui tiennent lieu de réalité. [...] La valeur d’émerveillement vient du fait [qu’un objet, une personne, un événement] vaut dans sa réalité plus que toutes les hypothèsesréunies. » Robert Laffont (Paris)/Stanké (Montréal), 1981, coll. « Réponses », 177 pages. (Merci Martin!)
| Plante, Raymond, Le nomade |
« Le nomade », c’est le père du narrateur. Un homme parti de sa ferme natale de Saint-Barthélémy (Lanaudière) à la fin de l’adolescence, dans lesannées 30, pour aller travailler dans le nord de l’Ontario, après quoi il revient à Montréal, vers la fin de la vingtaine, pour se marier et avoir des enfants. Presque toute sa vie, il a eu un volant entre lesmains : il a conduit des engins de chantier, a été chauffeur d’autobus, de taxi… et même de limousine pour une entreprise de pompe funèbres. Sauf que, pendant une dizaine d’années, il a tenu une épicerie du coin où il a été malheureux comme les pierres. Mais il n’avait pas le choix : il avait une famille à faire vivre et à peu près pas de marge de manœuvre. C’est à cette époque que le narrateur vivait l’époque marquante de l’adolescence, où il a vu son père sombrer dans l’alcool et décrocher devant l’évolution du Québec desannées 1960. Roman, certes, mais à forte odeur d’autofiction. Ce genre d’histoire, si typique, si terre à terre, ça ne s’invente pas. L’auteur ne s’en cache pas, d’ailleurs. Que reste-t-il pour nous? Une succession de tableaux du Québec des années 1930 à 1980, généralement intéressants mais pas toujours captivants, dans un style égal et chronologique qui n’a rien pour décoiffer mais qui tient la route.
Et des interrogations, des questions, des réflexions de l’auteur. Raymond Plante est un de ces nombreux auteurs québécois de la génération des baby-boomers qui, depuis une dizaine d’années, vont à l’assaut du mystère paternel. Un phénomène révélateur en soi, avec des résultats inégaux. On recommandera sans hésiter, sur ce thème, Les yeux du père de Guy Lalancette et Chez moi de Geneviève Robitaille. Le nomade n’atteint pas ces sommets, mais il demeure une chronique intéressante qui remuera sûrement une ou deux cordes chez le lecteur qui a vécu des événements similaires ou qui veut se remémorer ces époques.
La courte échelle, Montréal, 2006 (1re édition : 1999), 210 pages.
| Pomerleau, Gervais, 7 bicyclettes |
Sans trop y penser, on pourrait dire qu’il n’y a rien de mieux qu’un ex-policier pour écrire un roman policier. Quand on lit 7 bicyclettes, on se rend compte que ce n’est pas nécessairement suffisant.Robert Dickson est un dur de dur, qui s’est fait mercenaire après vingt-neuf ans de service militaire. Il est paranoïaque, et a sans doute de bonnes raisons de l’être. En tout cas, il a pris toutes les précautions pour ne pas être repéré... et pour disparaître en fumée si jamais il l’était. Son personnage est le seul qui soit captivant par moments, mais on aurait aimé avoir plus de détails sur les stratagèmes qu’il monte pour travailler dans l’anonymat, et surtout, on aurait aimé une fin digne d’un
« dur dedur ». Comme celle de Javert, par exemple, victime de sa propre vision du monde.Parallèlement à lui, le lieutenant Benedict, qui mène l’enquête, est un gentil personnage, comme sa femme Gail et la journaliste Gwen Kelly. Si on aime les histoires sympathiques, sans plus, on se laissera porter par le récit.
Humanitas, Longueuil, 2004, 222 pages.
| Potvin, Hélène, Parfum d'anges |
Deux histoires s’entremêlent dans ce roman. La principale semble être celle d’Aurélia Fortin, belle dame distinguée de près de 80 ans qui vit seule à Sainte-Rose-du-Lac, au Saguenay, et qui est appelée au fil du roman à découvrir l’identité de sa vraie mère… et l’amour par la même occasion!C’est cependant la secondaire, celle de la jolie Marie-Ève Saint-Amour, nouvellement enceinte et heureuse avec son nouveau conjoint mais harcelée par son ex, qui nous réserve des émotions fortes et un suspense efficace. En effet, dans ce dernier filon, on fera la connaissance de Gilles Ducharme, charmeur, menteur et joueur compulsif qui souffre de troubles mentaux et dont « la voix » l’a convaincu qu’il ne peut gagner au jeu que s’il entretient des contacts avec son ex-petite amie.
Il en résulte un roman assez long à démarrer, d’autant plus que le style de l’auteur, quoique correct, demeure assez convenu. La tension créée par les agissements de Gilles Ducharme saisit le lecteur pendant le tiers central de l’histoire, après quoi le récit se termine par un anticlimax.
N.B. : Cette histoire fait suite aux Chemins de papier, du même auteur (2002).
JCL, Chicoutimi (Québec) 2003, 311 pages.
| Prévost, Jean-Pierre, Les scandales de la Bible |
Que penser d’un Dieu qui pousse son peuple au génocide(« Hittites, Amorites, Cananéens, Perizzites, Hiwwites, Jébusites, tous tu les voueras à l’extermination, ainsi que te l’a ordonné Yhwh tonDieu! » [Dt 20, 17])? Ou d’un saint Paul qui prône apparemment la soumission de la femme à son mari (Ep 5, 21-22)? Comment concilier la vision d’un Dieu miséricordieux avec celle d’un Dieu en colère capable de détruire des villes entières? Et c’est sans compter les viols, meurtres et autres tromperies qu’on attribue aux héros bibliques d’un bout à l’autre de l’Ancien Testament.Pour l’auteur, il est important de ne pas passer ces faits et ces questions sous silence, comme cela a trop souvent été le réflexe des autorités religieuses. Il n’est pas question non plus de s’appuyer sur eux, avec présomption, pour retirer à la Bible son statut de livre sacré. Les
« scandales » de la Bible, comme le reste de son contenu, nous invitent à un dialogue qui est sans cesse à refaire, conformément à une vision de la religion où tout n’est pas déterminé d’avance, où tout reste toujours à découvrir à mesure.Toutefois, l’auteur fait surtout le choix d’une approche
descriptive : son ouvrage constitue finalement un genre d’inventaire. Il énumère systématiquement les sujets de« scandale » qu’on trouve dans la Bible, et pour chacun, il donne quelques exemples parmi les plus éloquents et les commente, en replaçant l’épisode dans son contexte et en énonçant parfois les explications et justifications avancées au fil des âges (parfois tant bien que mal!). Il demeure toutefois modeste quant à ses propres réflexions, qui auraient pourtant pu, j’en suis persuadé, enrichir d’autant l’ouvrage ainsi que notre propre réflexion. Il n’empêche qu’on a là un livre qui nous permet succinctement de faire le tour la question accompagnés d’un guide compétent.Novalis, Ottawa, 2006, 202 pages.
| Racine, Jean, Théâtre complet I et II |
On dit que Racine a écrit ses douze pièces avec un vocabulaire de 2 000 mots. En comparaison, Shakespeare en aurait utilisé de 20 000 à 25 000. Ces simples chiffres font tomber un préjugé qu'on pourrait entretenir au sujet de ce grand classique : les textes de Racine sont écrits dans une langue simple.En effet, Racine, c'est d'abord de la musique et des sentiments. C'est aussi la beauté et l'intelligence du cœur.
De la musique, car tout y est écrit presque uniquement en alexandrins, une forme qui chante toute seule :
« Rien ne me retient plus, et je puis dès ce jour
Accomplir le dessein qu'a formé mon amour. »
(Bajazet)Quant aux sentiments, subtils ou exacerbés, provoqués par les situations et les tempéraments, il sortent par les pores de la peau de chaque personnage. La colère, la fureur, la volonté de vengeance...
« Il faut que le cruel qui m'a pu mépriser
Apprenne de quel nom il osait abuser. »
(Iphigénie)... la tristesse, le désespoir...
« Mais que sert de pousser des soupirs superflus
Qui se perdent en l'air et que tu n'entends plus? »
(Alexandre le Grand)... mais surtout l'amour, l'amour impossible, l'amour trop souvent à sens unique, l'amour incontournable :
« Je sentis que ma haine allait finir son cours
Ou plutôt je sentis que je l'aimais toujours. »
(Andromaque)Mais ces émotions ne sont évidemment pas tout. La plupart des pièces de Racine se passant dans les palais, on y est aussi témoins d'actes de perfidie, de trahison et de fidélité, sans oublier les manigances des flatteurs et des ambitieux, et évidemment, de nombreuses fines observations sur l'art de gouverner et des remarques sur les conséquences des décisions des grands :
« Détruire cet empire afin de le gagner?
Est-ce donc sur des morts que vous voulez régner? »
(La Thébaïde)Mon palmarès? Évidemment, difficile de se prononcer. S'il le fallait toutefois, je crois que je finirais par nommer les cinq pièces suivantes :
- La Thébaïde, qui raconte l'histoire de deux frères ennemis se disputant violemment le trône :
« Et puisque enfin mon cœur ne saurait se trahir
Je veux qu'il me déteste afin de le haïr »
- Andromaque, pour son enchaînement douloureux d'amours impossibles (Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime la touchante Andromaque, laquelle ne reste fidèle qu'au souvenir de son défunt époux Hector);
- Britannicus, pour le caractère bien marqué des personnages, et en particulier d'Agrippine qui, mère du jeune empereur Néron, tient à conserver son propre pouvoir par-delà son fils;
- Iphigénie, pour le drame intrinsèque de cette histoire, magnifiquement exploité par l'auteur qui nous peint tour à tour le désespoir du père (Agammemnon, qui se voit ordonner par les dieux le sacrifice de sa fille), la pureté et le courage de la fille, le déchirement de la mère et l'impétuosité de l'amant (Achille), déterminé à faire obstacle au projet :
« Le bûcher par mes mains détruit et renversé
Dans le sang des bourreaux nagera dispersé »
- Enfin, Phèdre, dont chaque phrase du personnage principal est littéralement un hymne à la détresse d'un amour interdit :
« Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.
Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles! »Racine a aussi écrit une comédie (Les plaideurs - voir aussi à ce propos Bêtes et juges) qui est amusante mais n'atteint pas au sublime de ses autres morceaux (et n'a pas la profondeur des meilleures pièces de Molière). Par ailleurs, à la fin de sa carrière, après un silence de plus de dix ans, on lui a commandé deux œuvres destinées à être jouées par les pensionnaires d'un orphelinat réservé aux enfants de la noblesse. Dans ce contexte, il fallait choisir des drames bibliques, ce qui a donné Esther et Athalie. Ces pièces renferment tout autant que les autres des vers mémorables (notamment le célèbre « Pour réparer des ans l'irréparable outrage » [Athalie]); cependant, plusieurs tirades me semblent trahir une certaine complaisance agaçante envers les autorités (religieuses et civiles) de l'époque.
Mais Jean-Pierre Collinet (responsable de cette édition chez Gallimard) a bien raison quand il dit « On disserte trop sur Racine. » Ouvrons donc le livre et savourons lentement.
Éditions Gallimard, collection « Folio classique », Paris, 1982, environ 1 100 pages, notes comprises (tome I et tome II). Pièces datant de 1664 à 1691.
| Ramonet, Ignacio, La tyrannie de la communication |
Le monde des médias a connu de grands bouleversements au cours de la dernière décennie. L’auteur montre ici en quoi la qualité de l’information en souffre. Premièrement, l’abondance dilue. Deuxièmement, la concentration des médias et leur rachat par des géants du secteur privé favorisent la censure ou l’autocensure. Comment le réseau NBC pourrait-il laisser prédominer sur ses ondes un discours pacifiste alors qu’il appartient à General Electric, un des principaux fournisseurs de l’armée?Troisièmement, l’instantanéité est devenue la valeur suprême de l’information, alors qu’elle est par définition incompatible avec l’analyse. Contrairement à ce que nous laisse croire CNN, « voir » n’est pas « comprendre ». Enfin, la concurrence et la cupidité encouragent la facilité et incitent les médias à donner priorité à « ce qui intéresse » et à « ce qui se montre » plutôt qu’à « ce qui importe ». C’est ainsi que l’actualité a été monopolisée par des personnages aussi marquants pour l’humanité que Lady Di, O.J. Simpson et Monica Lewinsky au cours des dernières années. C’est ainsi aussi qu’en 1989, on a abondamment entendu parler de la fin du régime de Ceausescu en Roumanie, mais à peine de l’invasion du Panamá par les États-Unis. Le second événement a fait deux fois plus de morts, mais les caméras y étaient interdites.
Un chapitre particulièrement intéressant met au jour un bon nombre de supercheries dont les médias ont été les complices malhabiles ou malhonnêtes. Un des cas les plus célèbres est celui du faux charnier de Timisoara, qui a enflammé l’Occident en entier avant que quelqu’un ne fasse l’effort d’une recherche et se rende compte que contrairement à ce qu’on affirmait en lettres de sang, les gens dont on arborait ainsi les corps étaient décédés de mort naturelle et n’avaient rien à voir avec la révolution en cours en Roumanie. D’autres exemples de reportages carrément tricheurs sont présentés.
Certaines remarques grandiloquentes, voire apocalyptiques, sur le monde contemporain et certaines analyses ambitieuses (voir le chapitre sur les « mythes » de la Guerre du Golfe) de l’auteur ne peuvent s’en sortir qu’avec le bénéfice du doute. Cependant, s’il ne déteste pas plonger la tête dans les nuages, Ignacio Ramonet a rarement les pieds qui quittent le sol.
Éditions Galilée, Paris, 1999, 201 pages.
À recommander sur le sujet :
Herman, Edward S. et Noam Chomsky, Manufacturing Consent
| Réal, Jean, Bêtes et juges |
Quand on referme le livre, tout cela nous paraît naturel. Mais avant de l’ouvrir, quand on lit la quatrième de couverture, on n’y comprendrien : c’est de l’histoire, ou de la fiction? Est-ce que l’Église et la Justice ont bel et bien instruit des procès contre des cochons, des anguilles, des souris…?Eh bien oui! En bonne et due forme. On les assignait à comparaître, on leur nommait un avocat d’office, on les jugeait et on les condamnait. Les bestioles du genre sauterelles, chenilles ou sangsues, qui détruisaient les récoltes ou empoisonnaient l’eau, s’exposaient à rien de moins que l’excommunication. Quant aux animaux domestiques (surtout des porcs, mais parfois aussi des chiens, des chevaux…), s’ils étaient convaincus d’homicide, ils finissaient sur la potence, exposés pendant des semaines à titre d’exemple, comme tout malfaiteur…
Les premiers procès de ce genre dont on ait connaissance remontent au
XI e siècle, et les derniers, à la première moitié du XIXe siècle! Mais le plus gros semble s’être passé du XVe au XVIIe siècles. L’auteur s’applique à nous décrire ces procès et leur contexte avec beaucoup de réalisme, si bien qu’une bonne partie du livre se lit comme un roman. Il essaie aussi, bien sûr, de réfléchir avec nous sur un monde qui devait être si différent du nôtre, s’il croyait vraiment à l’utilité de nommer un avocat pour défendre des rats, et d’excommunier ces derniers s’ils ne s’amendaient pas. Avons-nous vraiment le fin mot de l’histoire? Ces mentalités ne sont-elles pas trop éloignées des nôtres pour que nous puissions les appréhender vraiment? (Et, par ricochet, on ne peut s’empêcher de se demander comment nous verront les sociétés du XXVe siècle!) Peut-être pas. Mais peu importe, car le voyage vaut le coup, et c’est tout un monde que nous fait découvrir Jean Réal, un monde où le rapport de l’homme à l’univers créé, de l’homme à la société et de l’homme à l’animal nous paraît aujourd’hui si étranger!Buchet/Chastel, Paris, 2006, 176 pages.
| Renaud,
Alix, Mots étrangers, mots français |
Alix Renaud, auteur et ex-terminologue, est actuellement professeur d’expression orale à Québec. Il a écrit ce guide principalement pour aider les journalistes de la presse électronique à savoir comment prononcer certains mots devant lesquels nous restons tous perplexes : c’est ainsi que j’ai appris que le nom de Frédéric Beigbeder (bég-bé-dé) ne rimait pas avec celui de Claire Brétecher (bré-té-chère). Quand on mange des blinis, est-ce qu’on dit des bli-ni ou des bli-nisse? … Et s’ils sont assaisonnés au macis? Qui sait que le patronyme polonais du pape Jean Paul II, Karol Wojtyla, se prononce voï-té-wa? Est-ce qu’on dit vé-ti-vé ou vé-ti-vère? Comment savoir si le ch se prononce ch ou k dans les mots archonte, achillée ou chélation?Parallèlement à ce volet informatif, l’ouvrage d’Alix Renaud joue un rôle correctif et normatif. En effet, pour bien des mots, on croit bien savoir les prononcer, mais l’auteur nous informe qu’il n’en est rien. Ainsi en est-il, par exemple de payer (pé-yé et non pè-yé) ou de mentor (min-tor et non man-tor). Sur ce dernier point, il se heurtera peut-être à certaines résistances, compte tenu des attitudes contemporaines courantes au sujet de la normalisation linguistique. Mais son ouvrage demeure très utile, ne serait-ce que pour les cas où vous rencontrez un mot pour la première fois et ne savez tout simplement pas comment il se prononce habituellement (département du Lot, en France, ou ville d’Anvers, en Belgique).
Outre les notes liminaires et le petit jeu des « pompions » à la fin, le livre se divise en trois parties : 1) une nomenclature alphabétique des mots en cause avec leur prononciation; 2) un exposé systématique des difficultés propre à chaque phonème ou lettre de l’alphabet, et 3) un exposé succinct des règles générales de prononciation du polonais, de l’italien, de l’espagnol et de l’allemand.
Si seulement ce livre réussissait à libérer les journalistes et animateurs radio du réflexe de colonisé qui consiste à prononcer à l’anglaise n’importe quel mot qui leur paraît étranger, il aura déjà fait un bien immense à la communauté des auditeurs!
Varia, Montréal, 2006, 152 pages.
Voir recension rédigée pour Circuit ici.
| Rivière, Sylvain, Prendre langue |
Quand je vois un texte faisant étalage de mots comme « amourachures », « paysance » ou « racinages », je me pose la question suivante : suis-je en présence d’un authentique parler régional ou plutôt d’une sorte de pseudo-langue du terroir, de couleurs locales rapportées, de poésie hypertrophiée? Ne connaissant pas le patois gaspésien, je ne puis me prononcer, mais devant des bouts de phrases comme : « ce beau grand cordon marquant les pages d’une ombilicalité pagière », ou « n’en déplaise à Jean-Marie Laurence et à ses disciples de la litote et de l’otite », je ne puis que constater que Sylvain Rivière affectionne les néologismes et les jeux de mots gratuits, ce qui jette un doute d’autant plus lourd sur ses « peinures- » et autres « respirances ».Comment accuser un auteur gaspésien qui se réclame tant de ses racines, et qui s’en est même fait le chantre, de manque d’authenticité? Jamais je n’oserais. Mais j’ajoute du même souffle que ses logorrhées ne m’impressionnent pas, ne m’étourdissent pas et ne me font pas rêver comme, apparemment, elles sont censées le faire.
Quant au fond, à travers ce foisonnement de « disures » (mettons), on finit par savoir un peu comment l’auteur en est venu à l’écriture et la place que celle-ci prend dans sa vie. C’est l’objet de cette collection des Éditions Trois-Pistoles. En bon poète, cependant, Sylvain Rivière se révèle plus par la forme de ses écrits débridés que par le message textuel.
Éditions Trois-Pistole, 2002, 124 pages.
Autre critique de ce livre rédigée pour Nuit blanche (automne 2002).
| Robitaille, Geneviève, Chez moi |
Dans ce livre assez court (141 pages), l'auteur nous livre des bribes de sa vie, principalement de son enfance, enfance notamment marquée par un père alcoolique, qu'elle aimait beaucoup et qui est mort lorsqu'elle avait huit ans. Mais à ces souvenirs très riches se mêlent tous les autres de son enfance, d'une enfance très lucide qui méritait d'être mise un jour sur papier.J'ai découvert là une écriture sans artifice, maîtrisée, très claire et intimiste, qui ne tombe jamais dans la banalité ni dans l'apitoiement.
Un livre qui se lit très bien, pour le plaisir de la langue et pour le plaisir de découvrir la richesse d'un être humain.
| Robitaille, Geneviève, Mes jours sont vos heures |
Geneviève Robitaille est handicapée. Elle marche difficilement, avec douleur. Elle voit difficilement, avec la peur de ne plus voir un jour.Forcée de vivre au ralenti, Geneviève Robitaille jette un regard différent sur la vie. Obligée de faire un gros plan sur le moment présent, elle y découvre des trésors. Des trésors qu'émue, elle partage avec nous dans ce deuxième livre.
Dans Mes jours sont vos heures, Geneviève Robitaille commence par nous parler de ses amis, ces proches par qui elle vit, par sympathie, en les écoutant raconter leur vie, en communiant à leurs soucis, à leur bonheur, à leur insouciance, à leurs malheurs. Puis peu à peu, à ces portraits qu'elle nous dessine avec tendresse et sagacité, s'entremêlent d'autres souvenirs, d'autres émotions. Geneviève jouant Phèdre à l'école de théâtre à une époque où son corps la suivait encore. Et aujourd'hui, Geneviève goûtant chaque goutte de soleil qui passe par la fenêtre de sa cuisine ou chaque souffle de poésie qu'elle va chercher la nuit à travers la fenêtre de sa chambre.
Toujours dans un style très personnel, à la fois tout en douceur, tout en paix, tout en sincérité et tout en relief, à la fois aérien et enraciné, sur un mode de coq-à-l'âne où les liens entre les paragraphes ont toujours du sens pour le cœur, Geneviève Robitaille nous fait entrer dans son intimité et nous crie à la fois que la vie est belle et qu'elle a peur qu'elle soit trop courte.
Triptyque, 2001, 115 pages.
| Rouche, Michel, Sexualité, intimité et société sous le regard de l'histoire |
Quelle extraordinaire visite guidée nous offre ici Michel Rouche! Sous forme d’entretiens (les questions étant posées par Benoît de Sagazan), cet historien nous raconte l’humanité, depuis les temps préhistoriques jusqu’à l’aube du XXIe siècle, sous l’angle des pratiques sexuelles et de tout ce qui s’y rattache. Voyeurss’abstenir : on ne parle pas ici des différentes positions adoptées par nos ancêtres pour l’union charnelle (quoique c’est ici que j’aie appris l’origine de l’expression« position dumissionnaire »)! On parle plutôt des rapports hommes-femmes, de l’histoire du mariage, du regard jeté sur l’homosexualité, de la place du célibat (qui sait que les religieuses et les religieux ont été obligés de s’épouser entre eux dans la foulée de la Révolution française?)...Ces considérations historiques, nous permettent non seulement de savoir d’où nous venons, mais aussi de jeter sur notre situation actuelle d’un regard nouveau. Ainsi, on a beau parler d’une crise du mariage à notre époque, a-t-on seulement songé que notre vision du mariage, considéré comme l’union libre de deux personnes qui s’aiment, n’est entrée dans les moeurs que depuis un peu plus d’un siècle seulement? Autrefois, depuis des générations, c’était vos parents qui décidaient qui vous épousiez, et l’amour n’avait rien à voir là-dedans. Quant à l’obsession concernant les moyens d’entretenir l’amour dans le couple, il date d’une génération à peine! Dans ce contexte, pas étonnant qu’on n’ait pas encore trouvé toutes les réponses. Michel Rouche en esquisse d’ailleurs quelques-unes, faisant valoir qu’une des erreurs consiste à considérer le mariage comme un refuge, alors que c’est en fait une des entreprises humaines les plus risquées... mais qui permet à la personne de sortir de son adolescence en apprenant à s’ouvrir à l’autre et à la différence.
Mais assez parlé de notre époque! En cette ère post-féministe, on sera sans doute très intéressé de lire Michel Rouche sur les sociétés matriarcales
– ce que sont toutes les sociétésprimitives –, sur la façon dont elles fonctionnaient (et fonctionnent encore dans certaines contrées) et sur les raisons pour lesquelles l’humanité a muté vers la société patriarcale. En fait, sur toutes les questions, le survol que nous fait faire Michel Rouche– avec une éruditionvertigineuse – est fascinant. Le seul défaut qu’on puisse reprocher à l’ouvrage, c’est sa grande densité! On sent en effet qu’un volume entier aurait pu être écrit à la place de chacun des chapitres, dont chacun porte sur deux ou trois siècles à la fois (sauf à partir du XVIIIe). Certaines notions auraient eu avantage à être explicitées, mais l’effet et la somme d’informations et de réflexions qu’on peut tirer de l’ensemble demeurent renversants. Les seuls intitulés des deux grandes parties donnent àréfléchir : « I. Des origines à 1720, la lutte contre lamort »;« II. De 1720 à nos jours, la lutte contre lesnaissances ». C.L.D., Paris, 2002, 234 pages.
| Rostand, Edmond, Cyrano de Bergerac |
Créé en 1897, Cyrano de Bergerac est-il la dernière oeuvre dramatique française rédigée en alexandrins? Si oui, quelle finale en beauté! Quelle force dans le personnage, quelle qualité d’écriture! Il faut le lire, suivre le texte dans ses méandres, dans ses jeux de langue et de structure, dans ses sensibilités...Car Cyrano se lit sur plusieurs plans. Les esprits romantiques seront touchés par le sort de cet homme qui, ayant tant d’esprit, se trouve affublé d’un nez qui lui fait perdre tout espoir de séduire un jour, et qui prête sa plume à Christian, dont la beauté n’a d’égale que son incapacité de parler aux femmes. Cyrano formule ainsi le marché qu’il propose au cadet :
Cette histoire d’amour secret nous réserve de nombreuses scènes touchantes, la moindre n’étant pas la dernière, où Cyrano, à quelques minutes de sa mort, avoue presque malgré lui son amour à la belle Roxane, qui l’aimait sans le savoir puisqu’elle soupirait pour l’auteur des lettres signées par Christian (mort à la guerre quinze ans avant cette scène). À Roxane qui s’en veut de n’avoir pas vu la vérité avant (« J’ai fait votre malheur! moi! »), Cyrano répond :Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à tes côtés.
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.Au-delà de l’intrigue et des sentiments, l’amateur d’action appréciera les scènes de cape et d’épée et les fanfaronnades de Cyrano. (Sur ce plan, il ne faut pas rater la version filmée en 1990 par Jean-Paul Rappeneau avec Gérard Depardieu dans le rôle titre. Précisons que l’intrigue se passe à l’époque des Trois mousquetaires, le personnage de Cyrano rappelant d’ailleurs celui de d’Artagnan.)Vous? Au contraire!
J’ignorais la douceur féminine. Ma mère
Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur.
Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.
Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie.
Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.À propos de Cyrano, on parle souvent de « la tirade du nez ». Or, il s’en trouve de bien plus impressionnantes tout au long de la pièce. Que dire du sonnet composé à l’impromptu par Cyrano en plein duel, où il décrit ses coups à mesure qu’il les donne (« À la fin de l’envoi, je touche! »), ou de cette longue tirade où il explique pourquoi il tient à sa liberté et ne cherche aucun protecteur, comme il était d’usage à l’époque :
Enfin, les amants de la versification trouveront dans Cyrano mille jeux et trouvailles qui font que plusieurs passages sont, je crois, plus agréables à lire qu’à voir joués sur scène.Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force?
Non, merci!Gallimard, Folio classique, Paris, 1983, 366 pages avec les notes. Première représentation en décembre 1897.
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