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Uderzo, Albert, Astérix et Latraviata 
On peut imaginer deux ou trois raisons pour lesquelles Albert Uderzo a décidé de ne pas abandonner Astérix après la disparition de son inventeur René Goscinny. Si ma mémoire est bonne, il nous avait montré jusqu'ici qu'il pouvait chausser les souliers du scénariste en limitant les dégâts.

Mais ici, il ne reste plus rien. Astérix et Latraviata est une suite de clichés et d'emprunts aux albums antérieurs ornant une histoire sans relief racontée d'une manière quelconque. On y fait connaissance avec les mères de nos deux héros, qui ont des traits de personnalité très originaux, comme critiquer l'alimentation de leurs fils et leur chercher des épouses parmi les jeunes filles les moins attrayantes du village.

Je n'en dis pas plus. On est loin de la vivacité et de la profondeur de La zizanie, du Devin et d'Obélix et compagnie. De toute façon, tout le monde sait qu'on achète cet album d'abord et avant tout pour compléter sa collection.

Éditions Albert-René, Paris, 2001.

Uderzo, Albert, Le ciel lui tombe sur la tête 
Uderzo est un mauvais scénariste. Cette phrase est plate, mais cette platitude même reflète bien la déception qu’on éprouve en tournant les pages de cet album. Intrigue banale, répliques prévisibles, déroulement sans relief.

Le fait de laisser le nom de Goscinny sur la page couverture se veut sans doute un hommage, mais c’est plutôt un manque de respect.

C’est triste, cette fin agonisante, pour une série qui fut si brillante.

Éditions Albert René, Paris, 2005, 47 pages.

Verny, Françoise, Dieu existe, je l'ai toujours trahi
Voici le récit d’une sexagénaire, « star de l’édition » (selon ses propres termes), qui fait le point sur son cheminement spirituel pour conclure qu’elle a toujours cherché Dieu sans jamais le trouver. Après avoir lu cette longue auto-analyse, la tentation est forte de poser un diagnostic sur cette sorte d’échec que l’auteure s’attribue avec un sincère désarroi.

Bien des grands auteurs (pensons à Yves Girard), et Jésus lui-même, nous rappellent que trouve Dieu celui qui passe par un chemin d’humiliation (et non seulement d’humilité) et de souffrance. Françoise Verny a grandi et a passé sa vie dans un milieu intellectuel où elle semble d’ailleurs s’intégrer parfaitement. Les noms connus et moins connus dont elle émaille son récit en témoignent à satiété. Elle a volontairement épousé un monde de concurrence d’où elle ne souhaite ressortir que victorieuse. « À soixante-deux ans, je ne renonce ni à la réussite, ni à l’argent, ni à la compétition. [...] Au risque de maintenir Dieu entre parenthèses. »

Image édifiante : au fil de ses souvenirs, l’auteure nous confie qu’à 26 ans, elle était encore vierge : « Cela ne m’empêchait pas de tomber amoureuse, d’échanger des baisers passionnés, des lettres enflammées. […] Mais crainte et maladresse jointes, je ne me suis jamais engagée dans une aventure charnelle. Avec les uns et les autres, je me suis toujours arrêtée aux frontières du “romanesque”. » Curieux comme le rapport à la chair peut refléter le rapport à l’esprit. Ainsi, on peut  parler de la foi pendant toute sa vie, mais dire n’est pas vivre; se laisser fasciner par l’eau n’est pas plonger, voilà tout le drame. « Claudette Guilpin m’a interrogée sur l’Éternel. J’ai bafouillé une réponse incertaine, mais pendant une heure, nous nous sommes entretenues de la transcendence. » Fréquenter des croyants et lire des saints n’arrange rien à l’affaire, quelque admiration qu’on puisse leur porter (l’admiration étant une façon d’éviter la rencontre de soi et de l’autre).

Le soussigné ne s’attribue certes pas une feuille de route plus fructueuse, mais comme lecteur, il a constaté dernièrement qu’il est beaucoup plus inspirant de lire celui qui a trouvé Dieu avec son cœur que celle qui le cherche toujours avec sa tête.

Olivier Orban, Paris, 1992, 220 pages.
 

Vian, Boris, L'herbe rouge 
Wolf a inventé une machine qui lui permet de revenir sur sa vie pour se débarrasser de ses souvenirs et de ce qui l'empêche de vivre pleinement aujourd'hui. Comme sa femme Lil, on le suit dans cette démarche sans trop comprendre au début, et parallèlement, on assiste aux problèmes de son assistant, Lazuli, qui ne peut embrasser la jolie Folavril (quel beau nom!) sans voir apparaître un homme qui les observe tristement.

Cette histoire est racontée dans un style surréaliste qui donne lieu à de nombreux passages colorés, imagés et amusants. C'est cependant un couteau à deux tranchants : on est facilement perdu dans l'intrigue, et certains passages de cet acabit peuvent paraître oiseux. Je n'ai pas été captivé par ma lecture, quoique l'intérêt du propos m'ait paru de plus en plus clair vers la fin.

Au fond, c'est l'histoire d'un homme qui n'ose pas laisser exister ses passions parce qu'il se laisse enchaîner par son passé et par son milieu. On serait tenté de conclure que les détours burlesques de l'auteur trahissent la même incapacité, et en ce sens, il pourrait s'agir d'un récit d'introspection réussi et touchant.

Le livre de poche, suivi des Lurettes furées, 226 pages. Rédigé en 1950.

Vigezzi, Michel, L'entreprise 
Dans une langue irréprochable (ce qui est malheureusement assez inattendu dans un livre d’économie, mais d’autant plus agréable à savourer) et selon un plan parfaitement structuré et adapté, l’auteur expose ici succinctement les différentes formes juridiques de l’entreprise, les rapports de pouvoirs qu’on y trouve (organigrammes internes, rapports d’affiliation) et ses moyens de financement. Il complète cet exposé factuel sur « le cas français » par des réflexions sur le rôle de l’entreprise dans notre société et sur les mythes qui l’entourent, notamment en matière de citoyenneté et de gestion des ressources humaines.

La clarté des propos de l’auteur et la nuance dont il fait preuve dans l’appréciation des aspects qualitatifs de son sujet l’honorent.

Flammarion, collection « Dominos », Paris, 1997, 127 pages.

Vigneault, Guillaume, Chercher le vent 
Heureusement, Monica a survécu à l’accident. Mais elle ne pourra jamais avoir d’enfants. C’est Jack qui était aux commandes du Cessna. Il ne se pardonne pas son imprudence. Alors il fuit, n’importe où – à savoir, en l’occurrence, aux États-Unis – pour se refaire une idée sur lui-même.

Un genre qui rappelle nettement celui de Stéphane Bourguignon (L’avaleur de sable, Le principe du geyser), non seulement par le style humoristique, terre-à-terre et résolument contemporain, mais aussi par la teneur du propos, tourné vers l’introspection malgré le ton moqueur et désinvolte, et préoccupé par cette peur maladive qu’on peut avoir de se mettre les pieds dans les plats en matière amoureuse.

Une histoire linéaire dans l’ensemble mais vivifiante et pleine de couleurs dans le détail.

Boréal, Montréal, 2001, 268 pages.

Note : Pour ceux qui se posent la question, oui, Guillaume Vigneault est bien le fils de Gilles Vigneault.

Werber, Bernard, Les thanatonautes 
Raoul Razorbak a toujours été fasciné par la mort, comme son père, d’ailleurs, qui s’est suicidé, probablement pour aller voir plus vite de quoi il retournait. Devenu adulte, il se fait biologiste et s’allie à son vieil ami Michael Pinson, anesthésiste, pour lancer des humains sur le territoire de la mort en provoquant chez un eux un coma dont ils s’efforceront de les ramener par la suite. Ce sera les premiers « voyageurs de la mort », ou « thanatonautes ». Après quelques échecs, ils se mettront à dresser une carte du « Continent Ultime » sur la base des récits des premiers survivants, et iront de surprise en surprise.

Le sujet pourrait facilement se prêter à l’écriture d’un roman spirituel ou iniatique. Or, ce n’est pas l’orientation choisie par Werber, qui se montre ouvert au mysticisme et à la religion, mais de façon purement cérébrale. Il en découle toutes sortes d’inventions stimulantes pour l’esprit, mais qui ne tiennent pas toujours la route. Ainsi, le tableau des « bonus » et « malus », compte de points auquel est soumis tout humain dans l’au-delà avant de se réincarner, apporte de l’eau au moulin de l’intrigue, mais son application n’est pas très crédible.

Au-delà de ces hypothèses fantaisistes et divertissantes, Werber rapporte aussi toutes sortes de rites et de croyances des quatre coins du monde et de l’histoire et passe à l’occasion quelques messages de sagesse, sans toutefois s’y appesantir. Mais on dirait qu’il reste toujours extérieur à ces croyances, même les plus universelles, et en traite comme un scientifique qui regarderait la société dans un bocal. D’ailleurs, les passages où il présente les angles sociopolitiques du développement de la « thanatonautique » sont peut-être les plus originaux, les plus réalistes et les plus amusants de l’histoire. Ainsi, les thanatonautes se rendent compte qu’il sont peut-être allés trop loin le jour où les grandes entreprises comme « Coma Cola » se mettent à tapisser l’antichambre du paradis d’« affiches publicitaires ectoplasmiques »...

Bernard Werber n’a pas une plume remarquable, et sur un certain plan, on ne peut pas dire non plus qu’il ait le sens du récit. Mais son histoire est captivante. D’un chapitre à l’autre, il y a de l’inattendu, souvent teinté d’humour. Quant à la fin, elle est imprévue mais logique et satisfaisante. Quoique Werber frise l’indécence dans sa manière de nous inviter à lire le deuxième tome de la trilogie, L’empire des anges...

Albin Michel, « Le livre de poche », Paris, 1994, 503 pages.

Werber, Bernard, L'empire des anges 
Suite des Thanatonautes. Michael Pinson est mort. Il n’a pas un nombre suffisant de points de mérite pour éviter la réincarnation, mais son ange gardien et avocat, nul autre qu’Émile Zola en personne, défend si bien sa cause (« J’accuse...! ») qu’il passe de justesse!

Devenu lui-même ange gardien, Michael Pinson se fait confier trois âmes naissantes sur terre : Venus, Noire américaine qui deviendra mannequin puis actrice de cinéma, Igor, né en Russie, dont la mère n’a jamais voulu et qui fera la guerre en Tchétchénie, et enfin Jacques, Français de tempérament renfermé qui décide de se consacrer à l’écriture.

Être ange gardien n’est pas ce qu’il y a de moins frustrant : en effet, responsable du sort de ses protégés, l’ange gardien est tenu de répondre aux prières de ces derniers, même s’il sait qu’elles vont à l’encontre de leur intérêt; de plus, il est strictement obligé de respecter le libre arbitre de l’humain. Par ailleurs, Michael Pinson et son vieil ami Raoul Razorback – lui aussi devenu ange – découvrent un autre mystère : il existe des être supérieurs aux anges : les « 7 ». Sont-ce des dieux? Nouveau sujet d’exploration pour les deux amis!

Encore une fois, Werber nous livre une histoire jonchée de moments de délire tout en nous amenant à réfléchir à la condition humaine. Comme dans Les thanatonautes, ses propos témoignent d’une approche purement intellectuelle et spéculative (et non d’une expérience spirituelle); d’ailleurs, son but essentiellement ludique ressort ici peut-être plus que dans le tome précédent. Le récit en parallèle des trois vies terriennes, depuis leur conception jusqu’à leur mort, ainsi que celui de la recherche d’un autre monde habité, recherche menée dans l’immensité de l’espace par les deux principaux personnages, leur ami Freddy et... l’âme de Marilyn Monroe, tissent une trame qui sollicite constament l’intérêt. De plus, là où le récit des Thanatonautes était entrecoupé de capsules décrivant diverses mythologies et croyances relatives à la mort dont le rapport avec l’histoire était ténu, on a plutôt droit, dans L’empire des anges, à des extraits de l’Encyclopédie du savoir relatif et absolu d’Edmund Wells, qui a entamé la rédaction de cet ouvrage dans Les fourmis (autre trilogie de Werber) et, devenu ange lui aussi, la poursuit en la dictant en songe à un ermite...

Albin Michel, « Le livre de poche », Paris, 2000, 442 pages.

Werber, Bernard, Nous, les dieux
Après avoir été des anges, Michael Pinson et ses comparses deviennent élèves-dieux. Jour après jour, les maîtres dieux (Poséidon, Héphaïstos, Athéna, Aphrodite...) se succéderont dans leurs salles de cours pour leur montrer à bien remplir cette nouvelle fonction. Pour ce faire, on met à leur disposition « Terre 18 », qui ressemble beaucoup à notre Terre mais qui est un autre monde, créé de toutes pièces par la classe, et où chaque élève dieu aura son peuple qu’il devra inspirer par les moyens directs et indirects dont il dispose (cataclysmes, rêves, etc.). À la fin de chaque cours, un ou plusieurs élèves sont éliminés à cause de leur manque d’efficacité – ou plus exactement de celui de leur peuple. S’instaure alors entre les élèves un climat de concurrence qui pourrait s’avérer très formateur...

Bernard Werber poursuit son histoire délirante en nous surprenant encore et toujours. Comme dans les livres précédents (Les thanatonautes, L’empire des anges), il aborde un sujet religieux dans une optique intellectuelle et plutôt badine, mais il ne manque pas de poser des questions et de faire des observations sur la condition humaine qui iront chercher le lecteur. Ainsi, Proudhon a fait de son peuple un peuple guerrier, cruel et conquérant (sur le modèle du rat), tandis que Pinson cherche à inspirer la paix, l’esprit de collaboration et le développement des arts et de l’esprit à son peuple (qui se réclame du dauphin). Or, les « hommes-rats » ne sèment que la terreur et ne bâtissent rien sinon un empire dévastateur, mais à la fin de chaque jour, Proudhon a une bonne note de la part des maîtres dieux, qui disent juger les élèves sur l’« efficacité » de leur peuple et non sur leurs valeurs morales.

Comme dans les livres précédents, aussi, les extraits de l’Encyclopédie du savoir relatif et absolu viennent alimenter notre réflexion.

Albin Michel, Paris, 2004, 410 pages.

Winckler, Martin, Le rire de Zorro 
Le personnage de Zorro est né en 1919 dans une nouvelle d’un nommé Johnston McCulley intitulée The Curse of Capistrano. Non seulement ce personnage connaîtra un succès qui ne se démentira jamais (le dernier film en titre a été tourné en 1998 et une suite est annoncée pour 2005), mais il a « fait des petits ». On pense ici à tous les autres héros à double identité nés dans son sillage, Superman, Batman et Spiderman n’étant que les plus connus. L’auteur leur consacre d’ailleurs quelques chapitres très intéressants.

Martin Winckler (eh oui, c’est bien l’auteur de La maladie de Sachs) craque pour Zorro. D’après lui, les trois plus grands Zorro à l’écran ont été Douglas Fairbanks (1920), Tyrone Power (1940) et Guy Williams (série télévisée, 1957-1959). Il consacre quelques chapitres à comparer ces trois oeuvres – dans leur histoire et dans leur ton – et à partager avec nous ses réflexions sur tout ce que porte le personnage : la double identité, le rapport au père, la soif de justice... et obligatoirement, le rire! L’auteur commente aussi le film de 1998, Le masque de Zorro, dont la particularité est de « dédoubler » ce héros qui a déjà une double identité : maintenant d’âge mûr, Zorro (Anthony Hopkins) devient le mentor d’un « jeune Zorro » (Antonio Banderas).

Une filmographie complète est reproduite en annexe.

Winckler a une plume simple, directe et efficace. Aussi ce petit livre, à la fois plein de renseignements historiques et très personnel dans son approche, se lit-il d’une traite.

Bayard, Paris, 2005, 147 pages.


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