Pierre GÉRIN - L'ŒUVRE - AUTOUR DE BABEL
Pierre GÉRIN - EXTRAITS DE L'ŒUVRE

Accueil

L'auteur

L'œuvre

Les corbeaux

Co-publication

La critique

Commandes

Sites amis

DANS LES ANTICHAMBRES DE HADÈS
DE BOUE ET DE SANG
AUTOUR DE BABEL
L'OPÉRATION MÉDUSE
MARICHETTE
COMME UN VOL DE CORBEAUX
PORCIUS, PIÈCE RADIOPHONIQUE

AUTOUR DE BABEL - Fantaisie grammaticale


    Aux probes artisans de l'Oulipo - Pierre GÉRIN

    J'ai apporté l'ordre à la foule des êtres et soumis à l'épreuve les actes et les réalités: chaque chose a le nom qui lui revient. - Stèle chinoise

    La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes. - Montaigne

    [...] je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction. Ce fut d'abord une étude. - Rimbaud


    AVIS AU LECTEUR

    Si d'aventure, quelque diable te poussant, tu te risques à te colleter avec mon livre, il sera bon de suivre les deux conseils suivants:

    1) tu liras méthodiquement, dans l'ordre normal, tous les chapitres, même les plus ennuyeux ou les plus irritants;

    2) tel Flaubert, tu feras passer par ton gueuloir le verbe zoïlique, et te fieras à ton oreille plutôt qu'à tes yeux.

    Après quoi seulement il te sera loisible de me maudire tout ton saoûl!

    Pierre GÉRIN


    LE BOUDOIR DE MADAME FIÈRE (Chapitre 7)

    Ma visite à Charlene ne m'avait pas apréné grand-choze. Toute naturèlement, je dévrais tâter le tèrain du kôté de madame Fière dont la sugjestion m'avait bouté en train.

    Kome les éroïnes de la trajédie klasike, èle m'ave été envoyée par le siel: au repas, èle s'ave aseyée à ma table et nous on ave manjé ensemble. Je regrètais bien un peu de ne pouver jouisser à mon aize des jeus de la brume à travers les bois d'or et de flame, sur les berjes de la rivière aus eaus métalikes. Je ne pouvais non plus chercher à définer la personalité de chakun: devant ses sentaines de têtes okupées à remuer les mâchoires, je restais kome un akuzé devant le tribunal et la foule, konaisé de tous, sans konaisanse de kikonke. Tanatos ave pasé trois fois dans mon champ de vizion. Les yeux de Monsieur Lindiféran ne s'avent point animés lorsk'il ave regardé de notre kôté. J'étais asez jêné, me demandant kèle amorse akrocher à mon ameson. J'étais bien sot de m'inkiéter. À peine Madame Fière avait-èle pozé son plateau et siflé son jus de tomate k'èle m'ave lansé le premier trait: "Je vous ave voyé entrer ièhr chez "Charlene." Ele m'ave enlevé toute posibilité de réponder en enchaînant ainsi: "E bien! J'éte jalouze. Je vous enméne chez moi après le repas." Il ave été expédié.

    Je l'ave donc suivée dans son bureau, au katrième étaje de l'aile B du grand bâtiment. La pièse ténait en réalité plutôt du boudoir. Dans un koin se disimulaient un fauteuil de bridge, rekouvré de kuir grenat, et une petite table d'akajou, portant deus livres et un sous-main ouvrés. À la fenêtre flotait un voilaje de nylon roze. Deus sofas garnés de kousins bruns, trois poufs marokains s'aliniaient le long des murs. Au sentre de la pièse trônaient une vitrine aus montants de bois sculpté, garnée d'ivoires indiens, et deus longes tables bases prézentant l'une un servise à kafé de kuivre arabe, l'autre un téière et des bols de fine porselaine chinoize.

    Madame Fière m'ave faizé aseyer sur un sofa; èle-même, après une courte lute avec sa jupe, s'ave akroupée sur un pouf. Évidament, j'avais la lumière dans les yeux, et èl était à contre-jour. J'ave kompréné ke la sfynje alait m'intèrojer. Mais sela n'entrerait-il point dans mon roman? Je lui ave donk pasé des aveus komplets, sans fard. Je n'étais ke le sekrétahion du professeur Lafraize. Mon travail konsistait à rédijer un roman, sertes de mon invention, mais dont le seul intérêt était d'illustrer par l'exemple une nouvèle morfolojie, une nouvèle syntaxe, une nouvèle ortografe, peut-être bientôt une nouvèle stylistike de la langue fransaize. Ses lèvres s'avent retrousées, ses dents avent brihié dans la pénombre; des deux mains èle ave ramené sa keue de cheval sur sa tête, l'ave ébourifée, l'ave rejétée, enfin èle s'ave ékriée:

    - Grand enfant! Ne savez-vous pas ke Monsieur Lafraize éte un puriste konvainké. Je ne préne pas au sérieux sa conversion. Ou bien vous me rakontez là une istoire de Barbe-Bleue ou bien vous vous laisez manipuler. Ainsi, ièhr, vous avez alé chez Charlene. Je voulerais bien saver se k'èle vous ave rakonté. De sèle-là ausi méfiez-vous. Si vous aimez la vie, peut-être faizeriez-vous mieux de renonser à votre situation. Réfléchisez. Ténez-moi au kourant.

    Ele m'ave ofré un vère de Koniak. Nous on ave fumé kelkes sigarètes.

    Lorsque je m'ave relévé, ma jambe mékanike ave glisé. Je m'ave ratrapé sur le koin du sofa. Sous les kousins, j'ave senté une larje surfase métalike. En saluant mon ôtèse, j'ave apersévé par sa fenêtre le bureau de Charlene. Dans l'asenseur un détail m'ave revéné à l'esprit: sur un rayon de la vitrine, dans l'angle parsièlement kaché par le pied d'akajou, se disimulait une paire de jumèles, non pas un bijou de téâtre, mais bien le lourd instrument ke portent les ofisiers au kombat. Désidement, le chef de la sexion d'anglais m'intrigait à son tour.

    Au bureau des renseignements, j'ave demandé le pli de Charlene. Asez neutre par ahieurs, la lètre de transmision portait une formule pasablement kurieuze: en koi pouvais-je bien éter le cher colège du chef de la sexion de sosiolojie? Pour ki me prénait-èle? J'avais le sentiment dézagréable d'aver glisé un peu plus ke le doigt dans un gêpier. Sacha Gitry avait bien raizon de dizer: "À gêpier préfère gêpière." Trop tard! J'étais engajé, moi ausi.