Pierre GÉRIN - L'ŒUVRE - DE BOUE ET DE SANG
Pierre GÉRIN - EXTRAITS DE L'ŒUVRE

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DANS LES ANTICHAMBRES DE HADÈS
DE BOUE ET DE SANG
AUTOUR DE BABEL
L'OPÉRATION MÉDUSE
MARICHETTE
COMME UN VOL DE CORBEAUX
PORCIUS, PIÈCE RADIOPHONIQUE

DE BOUE ET DE SANG


ÉCHEC ET MAT


Je me croyais bien habile. À force de répéter: «On ne la fait pas à Jean Lecoin», j'avais fini par me persuader de mon jugement. Cependant j'ai encore été dupé comme un bleu. Mais je vous jure bien que c'est la dernière fois que j'ai été pris.

Sur le bateau et aux escales, j'avais goûté à tous les plaisirs prévus au programme et à nombre de ceux que la décence interdit aux MESSAGERIES

MARITIMES de proposer dans leurs dépliants. Nous avions débarqué à Marseille. J'avais pris l'express de Paris. Je m'étais installé dans un compartiment de seconde classe. Je m'apprêtais à somnoler: mon seul compagnon était un veillard impotent et sourd, muni de deux cannes et d'un sonotone. Le train allait partir quand pénétra une jeune femme. Grande, mince, blonde, avec ses yeux bleus pleins de lumière, sa peau de lis et de rose, comme disent les romans pour demoiselles, dans sa robe blanche et courte, sans manches, elle me paraissait le parfait symbole de notre race. Je me précipitais galamment, lui prit sa petite valise bleue et la déposai dans le filet, en face de ma place. Je profitai de l'occasion pour jeter un coup d'œil sur les étiquettes et j'appris ainsi que ma compagne de voyage avait visité Naples, Athènes, Stanbul, Chio, Candie. Ma complaisance fut en outre récompensée d'un sourire éblouissant. Je me dis alors qu'une aventure avec elle me changerait agréablement de nos Malaises et de nos Chinoises métissées: elle renouvellerait mon initiation aux charmes un peu oubliés de la vie européenne. Aussitôt pensé, aussitôt décidé. Mais je n'avais qu'une dizaine d'heures pour mener à bien ma conquête et je me sentais fort intimidé devant une femme blanche, élégante, qui rentrait visiblement de croisière et avait l'habitude des descendre dans les meilleurs hôtels. Je craignais de ne point paraître assez distingué à ses yeux. Cependant je me rassurai en considérant qu'elle était montée dans un compartiment de seconde classe, qu'elle souriait de toutes ses dents, que nous étions pratiquement seuls. J'entrepris de relever rapidement mon niveau social. Je regardai le paysage avec grand intérêt, m'étonnai des changements survenus depuis mon départ. Je suggérai que nous, les Français, établis outre-mer, finissions par devenir étrangers à notre patrie. Ainsi j'avais de la peine à reconnaître ma monnaie. Lorsque j'avais pris mon billet de chemin de fer, je m'étais embrouillé dans mon compte; emprunté, j'avais craint d'indisposer l'employé en lui demandant de refaire son travail; d'ailleurs maintenant je ne regrettais rien. Pour me remercier de ma politesse, elle me révéla qu'agrégée de philosophie elle enseignait dans un lycée de Lille; elle rentrait d'une croisière en Méditerranée; elle adorait les voyages, aimait la foule, ne dédaignait pas la compagnie des petites gens; aussi prenait-elle volontiers des billets de seconde classe; elle devait rester quelques jours à Paris où elle serait retenue par un congrès. J'étais atteré: si la conversation s'élevait un peu, mon néant lui crèverait les yeux, je serais mis en état d'infériorité; je croyais deviner que pour elle , se trouver quelques heures en compagnie d'ouvriers était délicieusement excitant, mais qu'elle ne voyail là qu'un jeu sans conséquence, car elle vivait dans un autre monde. Je risquais de me perdre en avouant que je n'étais qu'un simple conducteur de travaux, que je passais mes journées à houspiller ving ouvriers malais, à surveiller le pied des hévéas pour en écarter les mauvaises herbes, à inciser les troncs, à récolter la gomme. Il aurait été catastrophique de reconnaître que j'ignorais tout des grands sujets à la mode, que Sartre et Camus n'étaient pour moi que des noms, que je m'intéressais seulement aux belles histoires émouvantes, aux romans policiers, aux héros d'Alexandre Dumas et au «Saint». Je me promus donc ingénieur agronome. Et je constatai avec satisfaction que mon intellectuelle se montrait timide et admirative devant le technicien que j'étais devenu: ses joues rosirent, ses yeux se dilatèrent, ses lèvres s'entrouvirent.

Il fallait battre le fer pendant qu'il était chaud. Je l'entraînai dans une chasse au tigre. Je la promenai en pirogue parmi les caïmans. Elle plongea au milieu des coraux, vit défiler au-dessus d'elle les grandes ombres des requins. Je ne lui fis pas grâce d'un typhon. Elle vécut huit jours d'angoisse dans une plantation assiégée par des indigènes en furie, drogués au chanvre. Elle buvait mes paroles. Elle m'avait abandonné sa main. Je me réjouissais de trouver tant de naïveté dans un professeur: c'était en quelque sorte la revanche du cancre que j'avais été. Elle me fuma force cigarettes orientales, anglaises, américaines. Je me permis enfin de l'inviter au wagon-restaurant: elle ne refusa ni l'apéritif ni les vins; elle apprécia particulièrement le champagne. Nous étions devenus grands amis. Je savais qu'elle s'appellait Ghislaine de Caunay, était divorcée sans enfants. Elle n'ignorait pas que j'étais célibataire, et croyait que je répondais au nom de Maurice Péron. Notre vieillard somnolait: sa présence la rassurait sans me gêner. Je pus obtenir ce que les romanciers distingués désignent par l'expression «menus suffrages».

Nous avions dépassé Lyon. Le temps pressait. Visiblement le petit matériel du parfait séducteur ne suffisait plus: briquet d'or, provision de cigarettes douces baguées, pralines, flacon de whisky semblaient avoir perdu leur prestige. Mes entreprises ne progressaient plus. Il fallait engager le grand jeu. Je descendis ma valise et en tirai quelques bijoux pour réveiller son admiration. Elle fit longuement tourner dans le creux de sa main un collier de perles qu'elle croyait naturelles. Elle voulut essayer sur mon bras la pointe d'un kriss à manche d'ivoire et d'argent. Elle se piqua le doigt à l'agrafe d'un papillon d'or. Je passai à son poignet un bracelet de jade. Elle était ravie. Ses mains tremblaient. Elle se laissa embrasser. Elle accepta de prolonger un peu son séjour à Paris. Elle n'avait pas retenu de chambre d'hôtel: elle descendrait bien volontiers comme moi au PRINCE DE GALLES.

Nous allions arriver: les maisons se pressaient le long de la voie ferrée. Le vieillard commençait à sortir de sa léthargie. Appuyée contre mon épaule, Ghislaine me parlait tendrement. Tout à coup, levant les yeux, je que quelqu'un dans le couloir nous regardait intensément. C'était une femme d'une soixantaine d'années, strictement habillée de gris foncé; l' œil bleu glacé, la lèvre ironique, la mâchoire forte dénonçaient la surveillante générale ou l'intendante de grande maison. Sans entrer dans le compartiment, s'adressant à mon amie, elle dit: «Excusez-moi de troubler de si doux entretiens. Mais Madame la Comtesse demande son sweater bleu. Louise, n'oubliez pas de retirer tous les bagages, onze valises. Baptiste reviendra vous chercher avec la voiture de service. Bonne fin de voyage!» Louise se leva, monta sur la banquette, entr'ouvrit la mallette, en tira un vêtement qu'elle tendit à la dame de compagnie.

J'étais gêné, fort confus. Je ne savais où jeter les yeux. Je m'étais un peu écarté d'elle. Je devinai qu'elle jouait avec le bracelet. Le train ralentissait. Je pris ma valise. J'allais quitter le compartiment. Je me ravisai. Je descendis du filet la valise de Madame la Comtesse. La jeune bonne me remercia d'un grand sourire lumineux. Je n'avais pas dit un mot. J'étais déjà dans le couloir quand elle me rappela: «Alors, tu ne me dis pas adieu, mon Jean?»