Pierre GÉRIN - L'ŒUVRE - L'OPÉRATION MÉDUSE
Pierre GÉRIN - EXTRAITS DE L'ŒUVRE

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DE BOUE ET DE SANG
AUTOUR DE BABEL
L'OPÉRATION MÉDUSE
MARICHETTE
COMME UN VOL DE CORBEAUX
PORCIUS, PIÈCE RADIOPHONIQUE

COMME UN VOL DE CORBEAUX


XX - LE PACTE


Je m'en souviens comme si c'était hier. Le vendredi 25 novembre 1938, au lever du jour, un nuage noir, criard, dans un puissant froissement d'ailes, s'abattit, affolé, rendu de fatigue, sur la petite ville de Murat, au cœur du Cantal ; il était chassé par une tourmente de neige qui, en quelques minutes, nous enveloppa, humains et corbeaux freux, dans ses tourbillons d'ouate, Puis tout bruit s'éteignit dans un grand silence blanc.


Deux semaines plus tôt, j'étais descendu à l'Auberge des Arvernes d'où je battais la campagne à la recherche de vieilleries locales, achetant rouets, barattes, chaises, écuelles, pots, horloges, bougeoirs, bahuts, dentelles, carreaux, voire, les jours fastes, des ornements d'église, des portes de confessionnal sculptées ou des lustres de fer forgé, dont j'emplissais ma camionnette et que je destinais aux antiquaires de Clermont-Ferrand et de Riom.

Ce jour-là, il n'était pas question de prendre la route. La radio, d'abord à peu près inaudible et brouillée par la friture, s'était éteinte avec l'électricité. Nous avions cependant eu le temps de comprendre que les routes et les voies ferrées étaient coupées, bloquées par des congères. On prévoyait que les attelages de bœufs et les chasse-neige ne pourraient guère être disponibles avant le lendemain. Au lieu de me hâter comme d'habitude, je m'installai dans la salle commune, sur un banc de bois, devant une grande table de noyer cirée. Ce qu'il y a de bon dans ces pays-là, c'est que les hôteliers ne lésinent pas : le saucisson, le jambon fumé, trois ou quatre fromages, la motte de beurre, la miche de pain et les cruchons de vin sont devant vous, à portée de votre main. Vous vous servez vous-même et mangez autant et aussi longtemps que vous le désirez. Pendant que je prenais mon petit déjeuner, si l'on peut dire, la porte s'ouvrait de temps à autre pour laisser entrer, dans une bouffée d'air glacial, un passant venu aux nouvelles, qui repartait aussitôt, dans une bourrasque de neige, déçu, maugréant. Petit à petit, des voyageurs piégés dans Murat vinrent chercher refuge à l'auberge et louer une chambre pour la nuit.

Cette porte qui s'ouvrait et se refermait sans cesse, à grand bruit, dans le froid, le claquement des souliers ferrés sur les dalles, l'odeur de chien mouillé qui se dégageait des cabans et des vestes en peau de chèvre, la glace fondant sur les carreaux, s'ajoutant à la frustration de me sentir prisonnier, me rendirent l'atmosphère de la grande salle intenable. [...]