Un jour, le directeur de l'école convoqua sa mère. L'enfant était une excellente élève. Il conseillait de l'envoyer continuer ses études au chef-lieu. Une bourse qu'il lui ferait obtenir épargnerait tous frais à la famille. La maman, qui ne savait pas ni lire ni signer, apposa une croix au bas de tous les papiers qu'on lui présenta. Rosemay poursuivit donc brillamment ses études à l'école primaire régionale.
Mais, à la fin de la seconde année scolaire, sa mère reçut une lettre du principal. Le directeur de l'école du village lui expliqua que M. le Principal conseillait d'envoyer Rosemay terminer ses études sur le continent; on lui offrait une nouvelle bourse; avant trois ans, elle reviendrait dans l'île comme professeur. Tous les papiers présentés furent dûment signés d'une croix.
La jeune créole, encombrée de paniers et de recommandations, prit l'avion pour le continent. Elle entrevit des aéroports, attendit debout sur les quais des gares, traversa campagnes et bourgs; enfin, elle arriva dans la grande ville universitaire.
Rosemay, certes était pleine de bonnes résolutions. Il fallut d'abord trouver une chambre. Après d'épuisantes démarches, elle en découvrit un près de la gare et des casernes: l'université était à l'autre bout de la ville. Avec la rentrée, les difficultés augmentèrent. Elle ne savait pas distinguer les différentes lignes d'autobus, utiliser les billets, voir et demander les arrêts, prendre et garder sa place dans les queues; les hommes lui marchaient sur les pieds, la bousculaient et, d'un coup de coude, la rejetaient hors de la file. Elle essaya de faire les trajets à pied. Chaussée de toile, flottant dans un imperméable élimé, elle pataugeait dans l'eau, la boue, la neige. Sous la pluie qui l'aveuglait, elle se perdait en ville; demandait-elle son chemin, les hommes lui répondaient par des obscénités ou des propositions malhonnêtes, les femmes la renvoyaient aux casernes, les enfants criaient à la sorcière. Quand elle arrivait enfin devant l'université, elle se trouvait en retard, n'osait entrer, retournait chez elle par la pluie, glacée, pleurant, une boule dans la gorge, une crampe à l'estomac. Elle maigrit, toussa.
Triste et solitaire, elle s'offrit un tournedisque et, renonçant à sortir, elle passa des journées entières à écouter la musique du pays. Elle revoyait un immense ciel de velours bleu, la mer violette, les touffes de coraux entre lesquelles évoluaient les poissons capitaines bleus et verts, les plages d'or ombragées de cocotiers; il lui semblait sentir sur elle la chaude caresse des alizés. Un jour, elle entendit la réflexion d'une voisine: «ça ne travaille pas, ça n'a pas d'argent pour s'acheter du sirop, mais ça ne se refuse pas un disque». Elle ne se présenta pas à ses examens. On lui retira sa bourse.
Elle dut chercher un emploi. Elle ne connaissait personne. Elle ramassait les journaux abandonnés sur les bancs des squares, jetés sur les poubelles. Elle lisait les petites annonces et s'épuisait en démarches harasssantes. Amaigrie, dans ses vêtements usés, les lèvres gercées, saignantes, les yeux hagards, avec son teint de citron pourri, ses doigts marbrés, elle faisait peur: sans l'écouter, on lui claquait la porte au nez.
La nuit de Noël, sa voisine, rentrant du réveillon, entendit un disque rayé tourner sans fin. Les coups frappés à la cloison restaient sans effet. Irritée elle alla se plaindre au poste de police, accusant de tapage nocturne la jeune créole. Deux agents furent envoyés pour rétablir le silence. Ils frappèrent sans obtenir de réponse. Ils manuvrèrent le loquet: la porte s'ouvrit. Ils pénétrèrent. Sur le coin d'une petite table, ils aperçurent la tourne-disque détraqué, ils en tournèrent le bouton. Examinant la pièce glacée, ils découvrirent, au fond sur une paillasse, une forme recroquevillée sous un vieil imperméable. S'approchant, il virent un filet de sang couler lentement sur un petit menton brun. Alors, se redressant, écartant les deux bras, Rosemay, d'une voix cassée, tenta de crier: «Maman, les sauvages blancs!»