Pierre GÉRIN - L'ŒUVRE - L'OPÉRATION MÉDUSE
Pierre GÉRIN - EXTRAITS DE L'ŒUVRE

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DANS LES ANTICHAMBRES DE HADÈS
DE BOUE ET DE SANG
AUTOUR DE BABEL
L'OPÉRATION MÉDUSE
MARICHETTE
COMME UN VOL DE CORBEAUX
PORCIUS, PIÈCE RADIOPHONIQUE

L'OPÉRATION MÉDUSE


LE DUEL (Extrait du quatrième tableau)


DONNADIEU. – Que non! J’accepte le défi.

TAPOUALTOUNU. – Je déclare ouvert le combat de mots.

FÉTOUJOULAMAJY. – Il n’est point d’usage qu’avant la lutte les deux adversaires s’enduisent l’un l’autre de graisse. Je te ferai cependant une faveur, ô Sorcier d’outre-mer. Eh bien! Messieurs les Blancs, tirez les premiers.

DONNADIEU. – Ô Sorcier noir, prétends-tu que manger de la chair humaine soit autorisé, voire conseillé, par tes dieux, et digne de l’Homme?


FÉTOUJOULAMAJY. – Il n’est point d’usage qu’avant la lutte les deux adversaires s’enduisent l’un l’autre de graisse. Je te ferai cependant une faveur, ô Sorcier d’outre-mer. Eh bien! Messieurs les Blancs, tirez les premiers.

DONNADIEU. – Ô Sorcier noir, prétends-tu que manger de la chair humaine soit autorisé, voire conseillé, par tes dieux, et digne de l’Homme?

FÉTOUJOULAMAJY. – Je l'affirme.

DONNADIEU. – Mon Dieu à moi est un Dieu d'amour. Il a enseigné aux hommes à s'aimer, à se respecter les uns les autres.

FÉTOUJOULAMAJY. – Sa doctrine est-elle généralement reçue en Occident?

DONNADIEU. – Oui, Sorcier. Je suis fier de le dire, l’Occident tout entier est chrétien. Le christianisme constitue le fond même de notre civilisation.

FÉTOUJOULAMAJY. – Comment se fait-il, ô Sorcier blanc, que cet Occident chrétien ait, en six ans, massacré quelque quarante millions d’hommes? Ce nombre me paraît bien supérieur à celui de nos victimes, depuis que nos dieux nous ont établis sur ces îles et nous ont donné leurs lois vénérables. Je doute que les Blancs pratiquent la religion qu’ils professent. Leur pensée est pleine de détours, comme l’intestin du mouton, et non pas droite comme celle de la sauterelle.

DONNADIEU. – Certains Blancs n’ont pas respecté la loi de leur Dieu. Les autres ont dû se défendre. Il y a de bons Blancs qui aiment les hommes et les respectent. Ceux-là pratiquent vraiment leur religion.

FÉTOUJOULAMAJY. – Je suppose, ô Prêtre Blanc, que tu te comptes parmi ces bons Blancs qui aiment et respectent les autres hommes, obéissent scrupuleusement aux lois de leur dieu.

DONNADIEU. – Certes. Du moins je fais tout mon possible pour n’être point indigne de mon sacerdoce.

FÉTOUJOULAMAJY. – Ne vois-tu pas que tu fais comme la grande plume du coq? Tu pousses sur la partie la moins noble. Cependant tu prétends te faire admirer.

DONNADIEU. – Tu es injuste, Sorcier. J’ai quitté la riche demeure de mes ancêtres, j’ai renoncé aux belles filles blanches de mon pays, j’ai tout sacrifié, j’ai même accepté le risque du martyr, pour venir en ces îles déshéritées enseigner les sauvages.

FÉTOUJOULAMAJY. – Je suppose que c’est là ce que tu appelles la charité.

DONNADIEU. – Exactement. Et, sans la charité, les autres vertus ne valent rien.

FÉTOUJOULAMAJY. – C’est par charité que tu veux nous décrasser de nos vieilles traditions?

DONNADIEU. – Tu l’as dit.

FÉTOUJOULAMAJY. – Fais attention, ô Sorcier blanc. Le savon s’use quand on s’en sert. À force de nous frotter, tu risques de n’avoir plus de savon pour te frotter toi-même. Tu es en danger de te trouver bien crasseux, à ton tour.

DONNADIEU. – Dieu me purifiera.

FÉTOUJOULAMAJY. – J’ai des raisons pour en douter.

DONNADIEU. – Le doute n’a jamais effleuré mon âme.

FÉTOUJOULAMAJY. – Hélas!... Ainsi, c’est par charité que tu prétends nous interdire de manger de la chair humaine.

DONNADIEU. – Parfaitement. Je t’évite de tuer un homme, je t’apprends le respect d’aurui, je prépare ton âme à recevoir la grâce de Dieu.

FÉTOUJOULAMAJY. – Et c’est encore par charité que tu as ouvert des écoles et un hôpital.

DONNADIEU. – D’évidence. Je veux développer un esprit sain dans un corps sain.

FÉTOUJOULAMAJY. – Assurément, tu tiens pour certains qu’avant la domination des Blancs, nous avions des esprits malades dans des corps malades. Tels ne sont pas les faits. Mais feignons de l’admettre. Ô Prêtre, est-ce encore par charité que tu nous distribue, avec l’autre Blanc, de la nourriture?

DONNADIEU. – Mais oui. Car il faut vous éviter la tentation de la chair humaine. Et l’élevage est encore si rudimentaire dans ces campagnes arriérées!

FÉTOUJOULAMAJY. – Homme blanc, tu es comme le jonc des marais: bien droit au dehors, mais tout cloisonné en dedans. La charité t’interdit et te fait nous interdire de manger de la chair humaine, et c’est de la chair humaine que tu nous apportes là. Prends garde. Le mensonge est comme le sable: doux quand on s’y couche, mais dur quand on se lève.

DONNADIEU. – Que me chantes-tu là, Sorcier?

FÉTOUJOULAMAJY. – La vérité. Je t’accuses de mensonge et d’hypocrisie, ô Sorcier blanc. Tu fais et tu fais faire, sans le dire, ce que tu interdis de faire.

DONNADIEU. – Menteur.

FÉTOUJOULAMAJY. – «L’eau ment», s’écrie le lépreux en y voyant son image. Au lieu de protester, explique-moi pourquoi tu nous fournis gratuitement de la viande blanche à manger. Serait-ce par hasard que tu cherches à nous blanchir à notre insu?

DONNADIEU. – Ingrat qui nous calomnies quand nous te comblons de bienfaits! Odieux personnage! Infâme menteur!

FÉTOUJOULAMAJY. – Je ne ments pas. Je puis prouver ce que j’avance.

DAIGLE à mi-voix. – Mon Père, il est inutile de prolonger cette discussion pénible. Nous ferions mieux de nous retirer.

DONNADIEU. – Quoiqu’il arrive, je resterai. Je tiendrai tête à la mauvaise foi. Je ferai éclater la vérité aux yeux de l’univers.

DAIGLE – Je vous en prie, mon Père, retirons-nous avant que les choses ne se gâtent. Ma qualité de délégué en mission des Nations unies m’interdit de choquer les sentiments des populations. Je me trouve dans une situation très fausse. Pour moi, il s’agit simplement d’aider ces braves gens à se nourrir. Je n’ai rien d’un missionnaire, moi. S’ils ne veulent pas mes boîtes de viande, je les remporte et leur enverrai à la place des boîtes de thon et des sacs de riz. Surtout pas de scandale, pas d’éclat! Je ne suis qu’un fonctionnaire, moi.

DONNADIEU. – Je ne vous empêche pas de vous retirer, Monsieur le Fonctionnaire, si vous craignez opur votre peau ou pour votre carrière. Quant à moi, je suis venu pour les convertir. C’est mon heur de vérité. Je ne reculerai pas, même devant le martyr. (Se tournant vers Fétoujoulamajy...) Dieu révélera l’innocence des siens, J’attends tes preuves, ô Sorcier.

FÉTOUJOULAMAJY. – Une suffira. Donne-moi une boîte de viande que tu choisiras parmi celles que tu as apportées avec l’autre Blanc. (Daigle s’éclipse. Donnadieu se lève, ouvre un carton, prend une boîte de pâté «Smile», la tend au sorcier. Le sorcier la refuse d’un geste.) Non ouvre-la toi-même. (Donnadieu tire de sa poche son couteau suisse, ouvre la boîte, la tend au sorcier.) C’est bien. Vide-la sur le sol de la hutte. (Le missionnaire obéit encore.) Eh bien! Sorcier blanc, je évoquer devant toi le mort dont la viande est là! (Fétoujoulamajy tire du sachet qu’il porte attaché autour du cou une pincée de poudre blanche qu’il répand sur la natte. Il y met le feu. Une fumée bleue se dégage, au milieu de laquelle apparaît le cadavre mutilé, écœuré, du jeune homme dont il a été question dans le troisième tableau. A l’extérieur, on entend le bruit d’une galopade affolée.) La voilà ma preuve. Non seulement, vous mangez de la chair humaine et vous nous en livrez, mais encore, plus sauvages que ceux que vous appelez sauvages, vous vous amusez à mutiler vos victimes.

DONNADIEU. – Je ne crois pas à votre magie.

FÉTOUJOULAMAJY. – La sagesse n’entre pas plus dans une tête obstinée que le sel dans une cacahuète entière. Mais dis-mois, l’autre Blanc, pourquoi a-t-il détalé comme un lapin?

DONNADIEU. – J’imagine qu’il a eu peur.

FÉTOUJOULAMAJY. – Mais toi, tu n’as pas eu peur?

DONNADIEU. – Je suis entre les mains de mon Dieu. S’Il veut que je vienne à Lui la palme du martyre à la main, que sa Sainte volonté soit faite.

FÉTOUJOULAMAJY. – Sans doute, telle n’est pas sa volonté, car ce n’est pas martyr de ta foi que tu mourras, mais victime des mensonges et des turpitudes de ta race. Meurs désespéré. Ô Roi, tu peux frapper.

[...]