LES ENFANTS DE WILLIAM

 

En 1714 William Johnson épousa Isabelle Corporon, fille de Jean et de Françoise Savoie (ou Savoye) née à Port-Royal en 1680. Le mariage n'a pas été inscrit dans les registres de l'église catholique de Port Royal. On peut supposer qu'il a donc été célébré par le Rev. John Harrison, chapelain anglican résident de la garnison et ministre de la population protestante locale. Isabelle, nous allons le voir, avait déjà deux enfants, que William adoptait par défaut: Louis Corporon-Fontaine, né le 19 août 1707 et Marie Corporon, née le 9 septembre 1713, tous les deux à Port-Royal.

Ainsi le soldat britannique épousait une fille du peuple qu'il était venu combattre et soumettre. On peut s'interroger sur les raisons de cette décision. A défaut de documents on peut supposer que William ne se se sentait guère désireux de regagner la mère patrie avec laquelle il avait sans doute gardé peu ou pas d'attaches. Le besoin de sécurité, la perspective de s'établir dans une région riche et déjà bien mise en valeur ont dû jouer davantage que des raisons amoureuses qui relèvent plus de notre conception moderne du mariage. Les mobiles de l'épousée Isabelle ne devaient pas être très différents, si tant est que les coutumes d'alors lui aient permis un choix...

Mais d'autres facteurs ont dû jouer à la fois du côté de William et de celui d'Isabelle. Nous avons vu quelles privations connaissait William dans la garnison d'Annapolis Royal. Il est très vraisemblable qu'il a cherché à sortir du fort pour fuir cette misère et que le mariage avec une Acadienne s'est présenté comme une issue possible.

Ces mariages entre occupants et occupés n'étaient d'ailleurs pas exceptionnels dès cette époque. Ainsi un mariage est rapporté en 1711 entre une fille d'Acadiens et un lieutenant de la garnison (qui abandonna sa carrière militaire pour se lancer dans celle de marchand-trafiquant): mariage "huppé" protestant qui, même s'il n'était pas le premier en Acadie, ouvrait la porte à des alliances socialement moins relevées. On imagine que pareils mariages n'allaient pas sans tensions, en particulier dans les années qui précédèrent le Grand Dérangement, et qu'ils devaient susciter bien des commentaires. Dès avant la conquête par les Anglais, les bourgeois de Port-Royal déploraient déjà les alliances entre officiers et jeunes filles de naissance obscure qui ne pouvaient que causer un grave préjudice à la carrière des jeunes militaires et ralentir leur zèle pour le service du roi! Semblable mésalliance devait être considérée comme plus répréhensible qu'un mariage entre Anglais et Acadien.

Au moment du mariage, William a-t-il quitté la garnison d'Annapolis Royal? A quelle date a-t-il pris possession en tant que vainqueur de la maison de l'autre côté de la rivière Annapolis, en face du fort, appartenant à René Leblanc, notaire royal? Sur les cartes, on appelle ce lieu "Johnsons" (maintenant Granville Ferry). Pendant l'hiver, lorsque la rivière gelait, il pouvait la traverser à pied ou en raquette et au printemps, le canot prenait la relève.

Le curé Justinien Durand, récollet, signe l'avis de décès de Françoise Savoye, femme du vieux Corporon, du Port-Royal, aagée d'environ 60 ans le 27 décembre 1711. Son mari, Jean Corporon, laboureur, la suit un mois et demi plus tard, soit le 12 février 1712: J'ay enterré Jean Corporon aagé d'environ 70 ans inhumé à la Croix du Cap qui sert de cimetière à cause que le pays est sujet des Anglais.

Isabelle est alors dans la trentaine. Or, elle a donné naissance le 19 août 1707 à un fils, Louis. Le curé Durand qui le baptise le 11 septembre le déclare seulement fils d'Isabelle Corporon. Le père ne pouvait être révélé: il s'agissait en fait de René Fontaine, secrétaire de Daniel d'Auger de Subercase, dernier gouverneur de l'Acadie. Les parrain et marraine appartenaient à l'aristocratie acadienne, ce qui tend à prouver que le père était un officier civil important. Lors de la prise de Port-Royal en 1710, René Fontaine sera au nombre des officiers civils renvoyés en France. La rupture avec son fils semble radicale mais au mariage de Louis en 1730 celui-ci porte le nom de Fontaine, fils du Sr René Fontaine commis au bureau de la marine de Mr Rodot en France et d'Elizabeth Corporon ses père et mère d'une part. Le fait qu'il connaisse la fonction de son père en Europe semble indiquer qu'il y a cependant eu une correspondance entre eux. Et le 9 septembre 1713 naît Marie Corporon, fille d'Isabelle Corporon. Le nom du père n'est pas indiqué au baptême en 1715. Il s'agit donc du deuxième "enfant naturel" d'Isabelle, dont certaines sources disent que William Johnson est le père mais sans aucune preuve directe. Il est cependant probable que toutes ces circonstances ont poussé Isabelle et William à contracter mariage.

De cette union naquirent quatre fils, qui constituent donc la deuxième génération des Johnson.

1- Jean-Baptiste est né le 11 janvier 1715. Il ne sera baptisé que le 12 mars 1716, peut-être pour les raisons évoquées précédemment. Le 12 mars le curé récollet Justinien Durand écrit: ay donné les cérémonies du bapteme à Jean Baptiste Samson (...) et baptisé par moi sans cérémonies, fils de Guillaume Samson et de Isabelle Corporon. L'enfant a pour parrain Nicolas Lavigne et pour marraine Magdelaine Comeau, femme de François Langlois (ancien soldat de la garnison française de Port-Royal avant 1710). Il est curieux de constater que le curé a modifié le nom de Johnson, peut-être à cause de son hostilité vis-à-vis des autorités anglaises... Le choix de la forme Samson peut s'expliquer par le fait qu'il y avait un Gabriel Samson à cette époque à Annapolis Royal.

Jean-Baptiste, fils de feu Guillaume Jeanson et d'Isabelle Corporon ses père et mère, épousa le 11 février 1743, à Annapolis Royal, Marie-Josephte Laure (ou Lore), fille de Pierre et de Jeanne Doucet. (C'est la dernière fois que l'on entend parler d'Isabelle Corporon vivante). Ils eurent huit enfants: Jean-Baptiste (né en 1744); Barthelémy (1745); Marie-Josephte (1747); Louis (1749); Monique (1751); Joseph (1753); Germain-Marin (1757); Marie-Marguerite-Madeleine (1760).

Déporté au Connecticut avec sa famille en 1755, il s'est établi ensuite à Saint-Jacques-de-l'Achigan vers 1767.

Il y est décédé le 15 juin 1785 à l'âge de 70 ans.

De Jean-Baptiste est issue la souche de Lanaudière.

2 - Charles, né le 16 juillet 1717, baptisé le 14 août de la même année. (Le curé Durand a jugé bon d'indiquer en marge de l'acte de baptême que Charles est anglais). Le parrain de l'enfant est Charles Orillon, dit Champagne; sa marraine est Anne Gautro, femme de la Vergne (sans doute Pierre Lavergne, veuf d'Anne Brenon). Comme Marie, Charles avait été antérieurement baptisé par Mr St-Seine.

Au début de 1752, à St-Joseph-de-la-Rivière-aux-Canards, Baie des Mines, Nouvelle-Ecosse, il a épousé Marie Aucoin, fille de Joseph et de Anne Trahan (petite cousine de Marie-Jostette Aucoin, femme de Guillaume "Billy" Jeanson). Ils eurent quatre enfants connus: Jean (né en 1752), Charles (1754), Paul (1755), Marie (1756). Fait prisonnier lors du Grand Dérangement. Il se peut que Marie Aucoin soit morte au Nouveau-Brunswick, en exil, après la naissance de sa fille Marie. A sa libération Charles part avec ses deux fils aînés pour la Louisiane.

On pense qu'il est mort pendant le voyage en 1766.

De Charles est issue la souche de Louisiane.

3 - Thomas est né le 13 juin 1719 à Annapolis Royal. Le curé Durand indique qu'il a baptisé le 14 juin Thomas Janson Anglois. Le parrain est le sieur Denis Petitot et la marraine Jeanne Pelerin, femme de Pierre Suret et cousine d'Isabelle.

Il épousa le 8 janvier 1742, en la même localité, Marie-Josephte Girouard, fille d'Alexandre Girouard, sieur De Ru, et de Marie Le Borgne de Belle-Isle, veuve de Louis Dugas, après avoir obtenu la dispense de parenté du 4e degré. De cette union naquirent Anne (en 1742); Eulalie (1744); Basile (1746); Marguerite (1749); Charles (1751); Marie-Osite (1752); Isabelle (1754).

Les deux familles de Thomas et Jean-Baptiste Jeanson font partie des 600 habitants arrêtés à Annapolis Royal en novembre 1755. Ils sont embarqués sur les deux navires l'Edward et le Two Sisters à destination du Connecticut. A son retour à l'été 1767 Thomas s'établit comme son frère aîné Jean-Baptiste à Saint-Jacques-de-L'Achigan, où il épouse en secondes noces Marie-Josephte Granger le 3 octobre 1768. Son unique fils survivant meurt en 1773, et Thomas demeure donc sans descendance du côté masculin.

Il est décédé le 20 mai 1797 à St-Jacques-de-l'Achigan.

4 - Guillaume. Dans les registres de St-Jean-Baptiste d'Annapolis Royal, le père De Breslay écrit: Le 30 janvier 1725 J ay administre les ceremonies du bapteme à Guillaume fils de Guillaume le fils dit Janson et d'Elizabeth Corporon sa femme aagé de trois ans et demy et baptisé (antérieurement) par le père Charlemagne récollet. Le parrain Antoine Hébert (mari de Jeanne, soeur d'Isabelle et habitant du haut de la rivière Annapolis) la marraine Marie Martin (dite Barnabé) femme d'André Simon (dit Boucher) tous habitants du Port-Royal lesquels ont declares ne scavoir seigner de ce interpellés. R.C. De Breslaz G. Vicaire. Donc Guillaume naît en août 1722. Depuis le départ du curé Justinien à l'été 1720, il ne semblerait pas y avoir eu de missionnaire à Annapolis Royal jusqu'à l'arrivée du sulpicien René-Charles de Breslay à la fin de l'année 1724. Ceci explique donc l'écart entre la naissance de Guillaume et son baptême.

Vers 1743, il épousa à Rivière-aux-Canards Marie-Josette Aucoin, fille de Pierre et de Catherine Comeau. On ne trouve pas la date précise de ce mariage car "les registres de Saint-Joseph-de-la-Rivière-aux-Canards furent apportés par les exilés acadiens en Virginie, en Angleterre, puis en France. Mgr Tanguay les aurait découverts par hasard, à Paris, en 1867. Mais de nouveau disparus, ils restent introuvables".

Naquirent d'abord Marie-Françoise (en 1744); Marguerite (1748); Jean-Baptiste (entre 1752 et 1756) tous les trois nés à Rivière-aux-Canards; puis Michel (1761), Paul (1767) à Windsor (Pisiguit); Elisabeth (1770) à la Baie Sainte-Marie. Insoumis en 1755 puis prisonnier en 1761. A sa libération il resta à Windsor de 1763 à 1769. Après un court séjour à Annapolis Royal, il va à la Baie Sainte-Marie de 1769 à 1776. Puis il s'établit à Tracadièche (Carleton) en Gaspésie en 1777.

Il y meurt le 7 décembre 1806.

De Guillaume est issue la souche de Gaspésie et du Nouveau-Brunswick.

On ne sait pour ainsi dire rien de l'enfance et de l'éducation reçue par ces enfants. Au début de 1728 Richard Watts arriva à Annapolis Royal comme aumônier de la garnison et premier maître d'école à la Society for the Propagation of the Gospel. Plus tard on retrouve les signatures de Jean-Baptiste et de Guillaume sur des documents (ainsi que celle de leur demi-frère Louis Corporon-Fontaine) ce qui laisse supposer qu'ils avaient dû aller à l'école de Richard Watts ou à l'école française si elle existait à l'époque. Nous verrons plus loin que Guillaume semblait posséder une certaine instruction.

Les premiers enfants d'Isabelle

Pour ce qui est des deux premiers enfants d'Isabelle, adoptés par William, le premier, Louis, est né le 19 août 1707 à Port-Royal, baptisé le 11 septembre 1707 sous le nom de Louis Corporon. Il se marie sous le nom de Louis Fontaine (il signera de ce nom) à Annapolis Royal le 10 septembre 1730 , donc âgé de 23 ans, avec Marie Madeleine Roy. Ses demi-frères Jean-Baptiste et Thomas n'assistent pas au mariage. Louis et Marie auront six enfants.

On ne sait que peu de choses des allées et venues de Louis en Acadie, sinon qu'il était constructeur et réparateur de navires et frégates. Cette formation navale lui vaudra quelques exploits lors de la Déportation des Acadiens en 1755. Il s'était donné lui-même le pseudonyme de Capitaine Beaulieu. L'historien H.-R. Casgrain raconte cet incident: "Sur un des transports avait été embarqué un capitaine nommé Beaulieu, homme d'une force peu commune. Dans le cours de la traversée, il demanda au capitaine du bâtiment où il pensait les conduire. Celui-ci répondit avec arrogance qu'il les débarquerait dans la première île déserte. A peine avait-il tourné les talons que Beaulieu l'abattit d'un coup de poing, sauta sur le matelot qui gardait l'écoutille et l'assomma. Une fois l'écoutille ouverte, tous les Acadiens sortirent sur le pont et s'emparèrent du navire".

Louis sera néanmoins déporté au Connecticut avec sa famille ainsi qu'avec ses deux demi-frères Thomas et Jean-Baptiste. Il reviendra avec eux à l'Assomption à l'été 1767. Il décèdera le 23 juin 1787 agé de quatre vingt ans muni des Sacrements de penitence et d extreme onction privé de Celui D eucharistie par un vomissement qui la conduit au tombeau. Il est inhumé à l'Assomption le 25 juin 1787.

Marie, née le 9 septembre 1713 à Annapolis Royal, baptisée le 2 avril 1715 par le missionnaire récollet Justinien Durand. Son père n'est pas nommé. Elle a pour parrain et marraine François Le Clerc dit la Modure et Marguerite Doucet, femme de Alexandre Comeau. Mais on apprend qu'elle fut antérieurement baptisée par le Sieur de St-Seine (Denis Petitot), médecin et chirurgien à Annapolis Royal. Si elle avait été la fille de William, pourquoi portait-elle le nom de Corporon? A moins que le mariage protestant de ses parents n'ait pas eu encore lieu à la date du baptême, ce qui expliquerait aussi que le baptême de Jean-Baptiste fut retardé.

Elle semble s'être mariée vers 1731 devant le ministre protestant Richard Watts à John Davis, sergent et briqueteur-maçon venant d'Angleterre et demeurant à la garnison d'Annapolis.

On ignore la date de la mort de Marie.

William père a dû mourir dans la région d'Annapolis, vraisemblablement à la fin de 1731 ou au début de 1732, d'une épidémie d'influenza qui faisait rage dans la colonie. Il aurait donc eu 51 ans. Il fut sans doute inhumé par l'aumônier Richard Watts et enterré dans la fosse commune du vieux cimetière de la garnison d'Annapolis Royal.

Peu de temps après, soit le 27 mars 1732, un procès est instruit par René Leblanc, propriétaire de la maison que William avait occupée depuis plusieurs années, contre la veuve Johnson (Isabelle Corporon). Il réclame à la fois un loyer dû de dix livres anglaises et la reprise de possession de sa maison. Il obtient gain de cause. Après cette date, Isabelle ira donc habiter chez sa soeur, Jeanne Corporon, femme d'Antoine Hébert, habitant du haut de la rivière Annapolis (Voir plan de la rivière Annapolis Royal).

 

Sources:

 

Dictionnaire biographique du Canada, tome II, 1701-1740.

Genealogy of the Johnsons and Related Families, de Floyd E. Johnson.

Histoire et généalogie des Acadiens, de Bona Arsenault,.

History and Genealogy of the Acadian Johnsons, de Gerard A. Johnson.

Le bas du ruisseau Vacher (Ste-Marie-Salomée), de Thérèse Melançon-Mireault.

Military Records, Annapolis Royal.

Minutes of His Majesty's Council at Annapolis Royal, 1720-1739.

Registres paroissiaux de St-Jean-Baptiste d'Annapolis Royal, Nouvelle-Ecosse.

Registres paroissiaux de l'Assomption, Québec.

 

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