TÉLÉVISION ET PENSÉE CONCEPTUELLE


[Téléchargez une copie .RTF de ce texte; vous pourrez l'ouvrir dans tout logiciel de traitement de texte]

[Par Paul Warren, professeur de cinéma à l'Université Laval. La Presse, le 4 juin 1993.]

L'image télévisuelle, au bout du compte et malgré quelques vertus passagères, laisse ses utilisateurs dans un état d'insécurité et de désarroi. (...)

L'image de nos téléviseurs est marquée au coin de l'indicatif présent. Pas de passé, pas de futur, pas d'imparfait, pas de parfait, encore moins de plus-que-parfait. C'est le lieu et le temps de l'"ici et maintenant". C'est un visuel qui se montre dans la simultanéité. Pas de séquences d'images qui se développent chronologiquement et successivement dans la durée, comme au cinéma, mais des images qui se juxtaposent les unes aux autres en se bousculant pour s'inscrire en même temps dans le même cadre. Le "zapping" est constitutif de la télévision, qui ramène tout sur le même plan, tout-à-la-fois-en-même-temps, sans distance et sans hiérarchiser les valeurs : la Bosnie, la Honda Accord, la Palestine, le parfum Chanel, le voyage de Mulroney en Europe, la coupe Stanley, la gueule de Rock Voisine, le suicide de Berégovoy, les meubles Léon, les hésitations de Bourassa, la Molson Dry, les enfants affamés de Somalie et la gomme Trident.

La télé, c'est l'image réduite à du simple visuel. Une image cliché, un instantané de réalité. Une image dite électronique mais qui jamais n'a autant dépendu de la machine. Une image qui n'a pas le temps de se créer autre que la parcelle de réalité qu'elle véhicule. Et quand elle prend le temps de se travailler pour publiciser un produit de consommation, ce n'est jamais qu'une réalité ponctuelle, matérielle ou humaine, dont elle fait briller quelques aspects.

La télé c'est le royaume du gros plan individuel, qui guillotine les corps ("a-t-il un bas", demande-t-on de Bernard Derome?), qui détruit la profondeur de champ, qui dégonfle le background et qui saborde le contexte. Il n'y a plus que le "je" et que le "moi" "grosplanisé". La hantise du petit écran est de se remplir, inlassablement, de vedettes "grosplanisées", de "grosses" têtes d'affiche, sur le modèle de la publicité, laquelle prend de plus en plus de place, pour la bonne raison qu'elle est en passe de devenir la caractéristique essentielle, sinon la quintessence, du médium télévision. Si l'on y regarde à deux fois, l'on se rend compte du mercantilisme infiniment plus manifeste et systématique que celui qui faisait rage au cinéma, du temps du grand slogan : "to sell stars to the public". A la télé, tout est mis en place pour vendre des images de produits vedette : des parcelles d'événements internationaux et nationaux, des fragments d'objets manufacturés, des copies charcutées de films cinématographiques, mais surtout des morceaux de vie d'individus, que s'arrachent nos vendeuses et vendeurs interviewers professionnels.

La télé, c'est la mort de la complexité. C'est la simplification et le sensationnalisme : "Quand avez-vous pleuré pour la dernière fois, Marcel?", demande Lise Payette à Dubé, invité à son émission Tête-à-tête (gros plan à gros plan). C'est la larme à l'oeil que cherche l'animatrice et, si jamais elle l'obtenait, le caméraman "zoomerait" dessus pour "sur-groplaniser" le visuel. À gros plan visuel correspond le gros plan verbal : que retient-on du discours de Kim Campbell ? Qu'elle va réduire le déficit national en cinq ans; du discours de Jean Charest ? Qu'il va accomplir le même exploit en quatre ans seulement. En fait, le sonore se visualise. Comme l'écrit, d'ailleurs, qui est contaminé par la télé; quand on ouvre un journal ou une revue, on ne voit plus que les photos et les gros titres. Que retient-on de la guerre en Bosnie-Herzégovine?, de l'hécatombe de Waco?, du feu du Manoir Montmorency?, de l'explosion du World Trade Center? Des images clichés, des instantanés toujours les mêmes : soldats sur la défensive, maisons éventrées, cadavres dans les rues, bâtiments en feu, débris d'explosion. Et dire que les grands studios hollywoodiens sont en train de recycler pour le grand écran - à grand renfort de scénarisation sensationnaliste pour faire fonctionner à plein les effets spéciaux, et avec une diligence inconnue jusqu'ici pour que le souvenir ne s'émousse pas - ce que le petit écran a déjà refilé de Waco et du World Trade Center à des centaine de millions de téléspectateurs. (...)

La télé, c'est l'évacuation du concept. Pas de notion abstraite dans le visuel du petit écran. Le patriotisme, le courage, la morale, l'amour..., ne se voient pas. Or, avec la télé, n'a d'existence que ce qui est vu. L'invisible s'en est allé. Il n'y a rien de Kim Campbell en dehors de ce que le petit écran nous montre de Kim Campbell, la Bosnie-Herzégovine est inexistante hormis ce que l'image télévisuelle nous en fait voir. En résulte le paradoxe suivant : étant donné que le "vu" prend toute la place en occupant la totalité de l'espace "écranique" télévisuel, il devient l'arbre que l'on prend pour la forêt: une rue bosniaque bombardée et c'est toute la Bosnie qui est sous les bombes. Devenus inaptes à l'abstraction, on généralise. (...)