RAINMAN - Un homme touchant qui est privé de l'usage du concept

Mise en garde : le texte qui suit se veut une approche philosophique très particulière du phénomène de l'autisme tel qu'il se voit représenté dans le film de Levinson, Rainman. Le personnage principal, joué par Dustin Hoffman, est bien sûr fictif, mais de l'avis du docteur Laurent Mottron, psychiatre et chercheur, ce personnage réunit une série d'anecdotes tirées de plusieurs cas réels.
Parce que le personnage de Raymond est fictif et que mon but est de rendre plus claire pour mes étudiants l'importance vitale de la conceptualisation, l'approche qui est la mienne est plutôt académique. Je m'en voudrais de blesser quiconque et je recevrais avec plaisir toute suggestion qui me permettrait d'améliorer mon texte sans lui faire perdre de sa valeur pédagogique.
Je crois sincèrement que ce texte, au delà de sa fonction pédagogique, peut servir à mieux comprendre l'unité et la cohérence des symptômes autistiques.
Vous pouvez me joindre à l'adresse suivante: gillesgour@videotron.ca

Sites où il est question de l'autisme selon différents points de vue


Rainman, ou l'importance vitale du pouvoir de conceptualiser

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A) Retour rapide sur les aspects essentiels du concept au sens strict

Compréhension du concept : propriétés essentielles qui définissent le concept. Elles sont communes à tous les exemples ou cas particuliers du concept.

Extension du concept : l'ensemble des exemples du concept, de tous les cas particuliers possibles auxquels le concept s'applique. Tous les cas qui possèdent les propriétés du concept.

Abstraction du concept : Le concept fait abstraction de toutes les propriétés secondaires ou accidentelles, celles qui peuvent varier d'un exemple à l'autre du concept. Il ne conserve que les propriétés essentielles communes à tous les exemples ; c'est la compréhension logique du concept.

Généralité du concept : Parce qu'il est abstrait, parce qu'il ne conserve que les propriétés communes à tous les membres de son extension, le concept désigne tous les cas possibles sans exception. Donc…

La maîtrise du concept - que nous manifestons dans le simple fait de parler et d'employer des noms communs - implique la capacité de se représenter mentalement (intellectuellement) des ensembles infinis ou illimités de cas particuliers possibles.
Par exemple : le concept de triangle désigne tous les triangles possibles.

C'est aussi la capacité de voir spontanément tout élément actuel (objet, contenu…) comme n'étant pas le seul, comme un parmi d'autres, parmi une infinité d'autres cas possibles : liberté mentale fondamentale.

B - Comment cette dimension conceptuelle de l'ouverture aux possibles est à l'oeuvre dans toute vie quotidienne normale.

C - Anecdotes tirées du film : les différentes façons concrètes dont Raymond est privé de la capacité de conceptualiser et de l'ouverture au possible

# L'épisode du caleçon

Tout élément que nous reconnaissons (objets matériels, personnes, actes, etc.) nous apparaît comme appartenant à l'extension logique d'un concept, c'est-à-dire à un ensemble infini d'éléments possibles.
L'expérience d'un être normal qui s'achète un caleçon pourrait se décrire de la façon suivante : Je m'achète dans un magasin parmi d'autres possibles, situé dans une ville parmi d'autres possibles, un caleçon d'une marque parmi d'autres possibles. On me pardonnera la lourdeur de cet exemple, mais il manifeste la liberté et la souplesse qui caractérisent, pour un être normal, le comportement même le plus banal. Cette liberté est due, à chaque fois, à l'intégration du comportement actuel dans un ensemble indéfini de possibles. Quand j'aurai à me racheter un autre caleçon, ce pourra être d'une autre marque, d'une autre couleur, d'un autre style, dans un autre magasin d'une autre ville. Il suffira qu'il puisse remplir la même fonction et qu'il soit d'une taille adéquate. Contrairement à cela, Raymond doit absolument s'acheter un caleçon d'une marque identique, dans le même magasin de la même ville ! C'est comme si, pour lui, le concept de « caleçon » n'existait pas, comme si le mot « caleçon » ne pouvait désigner que ce caleçon-ci et aucun autre.
Qui plus est, cet épisode donne lieu à une autre manifestation de cette mise à l'écart du sens dont souffre Raymond. En effet, quand Charlie, excédé, lui arrache des mains le caleçon pour le jeter rageusement en dehors de la voiture, Raymond s'exclame : « Oui, c'est sûr, ton slip, tu l'as mis sur la route ! » Il y a plusieurs façons de décrire la même action. La façon la plus normale et la plus spontanée de le faire, c'est de laisser transparaître dans l'expression choisie quelque chose de l'intention du sujet qui en est l'auteur, quelque chose en tout cas du sens que prend le geste dans le contexte où il est posé. Rien de tel ici. Si Raymond décrit factuellement une partie de ce qui se passe, c'est comme le ferait un observateur extérieur détaché qui ne comprendrait rien à la situation. D'où l'effet comique de la réplique pour le spectateur. On retrouve un peu plus tard le même effet comique quand, à Charlie qui vient de lui enduire le visage de crème solaire et qui lui demande comment il se sent maintenant, Raymond répond : « …très glissant ! »
Coincé dans un motel parce que Raymond « ne sort pas quand il pleut », Charlie Babbit tente de raisonner avec son frère : « tu prends bien ta douche…, pourquoi as-tu peur de te faire mouiller par un peu de pluie ? Qu'est-ce que tu as à répondre à ça ? » Cet argument, conceptuel, se fonde sur un attribut essentiel commun à la douche et à la pluie : elles sont toutes deux des sortes de « chutes d'eau qui mouillent ». Mais on sait que Raymond n'est pas sensible à cette dimension de la réalité. Il répond : « la douche est dans la salle de bain ». À un argument qui fait valoir l'unité de deux exemples particuliers d'un même concept, Raymond ne peut répondre qu'en réaffirmant le particulier dans l'isolement de sa différence.

# Huit morceaux et avec un cure-dent !

De la même façon, il ne peut s'alimenter qu'au moyen de cure-dents, et sa nourriture, quelle qu'en soit la nature, doit être répartie dans son assiette en huit portions distinctes. Tout se passe encore une fois comme s'il ne disposait plus du concept d'ustensile. Le cure-dents n'est pas un ustensile parmi d'autres, ni les huit morceaux une disposition parmi d'autres possibles, mais, dans chaque cas, la seule façon possible. Avoir un sens et être remplaçable par des possibles équivalents, (ayant le même sens, remplissant la même fonction), est une seule et même chose pour une conduite normale. En perdant leur sens, les conduites de Raymond perdent la souplesse et la liberté du possible, elles sombrent d'une façon catastrophique dans le rituel et la répétition pure.
Autres exemples : Lit devant toujours être près de la fenêtre ; émissions de télé devant absolument être regardées à telle heure précise (LeTribunal Populaire) ; sirop avant les crêpes ; de la pizza au poivron le lundi soir ; répétition mécanique de phrases entendues à la télévision ou à la radio, etc.].

# " Don't Walk " : les déficiences de l' " en tant que "

Je peux m'adresser à quelqu'un ou à une assemblée en tant que professeur, syndiqué, ami, père, député, cycliste, étudiant, etc. Une personne normale sait s'adapter souplement aux circonstances et peut choisir parmi les rôles possibles celui qui convient. Chaque rôle implique en même temps l'appartenance à un ensemble conceptuel différent.
En tant que péquiste, je suis pour l'indépendance, mais en tant qu'investisseur, ça me fait peur.
En tant qu'ami, je compatis à tes problèmes financiers, mais en tant que ministre je ne peux t'accorder ce contrat sans appel d'offres.
En tant que mâle, je vous trouve très désirable, mais en tant que prêtre, je ne peux accepter votre proposition…
Nous avons vu que la capacité conceptuelle nous permet une certaine liberté et une certaine souplesse d'adaptation qui s'exprime dans l'expression « en tant que » que nous avons appelée « marqueur d'extension ». C'est actuellement en tant que professeur de philosophie que je vous parle, et non en tant que cycliste, ou père, ou frère, ou consommateur, ou citoyen, etc. Ces appartenances à des ensembles différents peuvent être harmonieuses ou occasionnellement conflictuelles. Nous appartenons ainsi à plusieurs extensions conceptuelles (chacune recelant une de nos multiples possibilités), mais cela est vrai aussi pour les êtres et les choses qui nous entourent. Ce meuble est une table, mais je peux m'en servir en tant que chaise, abri, combustible, cadeau, marchandise, etc. Une grande part – sinon la totalité – de notre liberté tient à cette capacité conceptuelle de naviguer dans les eaux de l' « en tant que ».
Dans l'épisode du « don't walk », nous pouvons observer d'une façon transparente l'incapacité dans laquelle Raymond se trouve de conceptualiser sur le mode de l'« en tant que ». En effet, l'intelligence du message (la capacité de comprendre le message) tient ici à la capacité de conceptualiser à deux niveaux.
D'abord, Raymond devrait comprendre que ce n'est pas à lui en tant que personne individuelle que le message s'adresse, mais à lui en tant que piéton en général. Pour bien comprendre le sens du message, pour bien l'interpréter et bien y réagir, il faut comprendre que c'est en tant que nous faisons partie de l'extension du concept de piéton que le message s'adresse à nous. Nous devons aussi comprendre que ce message est un exemple faisant partie de l'extension du concept de « signal de la circulation », que c'est en tant que « signal de la circulation s'adressant à un piéton en général » que nous devons l'interpréter.
En tant que signal de la circulation, ce message, comme tous les autres messages faisant partie de l'extension de ce concept, possède une propriété essentielle (faisant partie de la compréhension du concept « signal de la circulation ») : il a pour but d'assurer la sécurité des piétons, des cyclistes ou des automobilistes ; ici des piétons. Une personne normale comprend donc, qu'en tant que signal de la circulation, ce message ne peut pas être interprété comme m'obligeant à me mettre dans une position qui menacerait ou compromettrait ma sécurité de piéton. C'est cette capacité de conceptualiser sur le mode de l'« en tant que » qui donne ici à toute personne normale la possibilité de comprendre que, pour obéir au signal, il faille justement ici lui désobéir ! Lui obéir littéralement (à la lettre) serait aller à l'encontre d'une propriété essentielle du message en tant qu'il fait partie de l'extension du concept de « signal de la circulation ».
Sa rencontre dans le bar de l'hôtel avec la prostituée démontre le même genre de déficience. Cette femme, qu'il trouve « brillante » à cause de son collier et de ses bracelets, il ne voit pas que c'est en tant que prostituée qu'elle l'aborde et que c'est donc en tant que client possible (entendez : en tant que porteur de portefeuille…) qu'il est abordé. Ce que son frère, lui, voit immédiatement. Encore une fois, c'est le sens des situations qui toujours lui échappe.

# La contradiction des deux " oui ".

A la fin du film, on lui demande s'il veut rester avec son frère (qui l'a sorti illégalement de l'institut psychiatrique où il se trouvait) : il répond « oui ». On lui demande tout de suite après s'il veut retourner à la clinique psychiatrique : il répond encore « oui ». Raymond ne voit pas que chacune de ces deux réponses est la négation de l'autre choix possible. Pour un être normal, tout choix réel se conquiert sur un ensemble de possibles autres qui sont momentanément rejetés : choisir d'être ici implique nécessairement choisir de ne pas être dans tous les autres lieux possibles ; dire oui à ceci, c'est en même temps dire non à tous les autres choix possibles. C'est d'ailleurs ce qui rend le choix humain si difficile, parfois même douloureux. Il n'y a pour Raymond que des pseudo-choix puisque ceux-ci sont coupés du fond de négation (de l'ensemble des possibles non retenus) que toute décision implique.
Comme il est privé de la dimension conceptuelle (partout ou cette dimension implique un aspect existentiel et affectif), Raymond n'a pas accès à cette dimension des possibles rejetés dans tout choix. C'est pour cela qu'il est incapable d'un choix véritable, et que son frère charlie est bien obligé de conclure à la fin qu'il est encore « incapable de prendre sa place dans la communauté ». « Oui » à son frère cela veut dire « non » à tous les autres choix possibles, y compris à la Clinique. « Oui » à la Clinique, c'est bien sûr un « non » à une infinité d'autres possibilités et particulièrement « non » à son frère. Pour Raymond, chaque « choix », étant totalement inconscient des possibles dont il doit en même temps faire le sacrifice, n'est pas un choix véritable. L'élément choisi étant coupé et séparé de l'ensemble des autres possibles rejetés qui donne sens au choix, il ne s'agit pas d'un véritable choix . Raymond n'est pas libre.
Il n'est peut-être pas inutile de remarquer ici que Raymond déroge au principe de contradiction (Deux propositions contradictoires ne peuvent être vraies en même temps), lequel est l'un des principes fondamentaux – le plus fondamental peut-être – de la pensée rationnelle.

# La mémoire photographique, la concentration absolue [Voir les anecdotes mentionnées par Dussault et le dr. Laurent Mottron à la fin de ce texte]

Le bottin, les cartes, les cure-dents par terre.

Dans un restaurant, une boîte de cure-dents tombe par terre et répand son contenu. Raymond perçoit d'un seul coup d'oeil qu'il y en a 246. Rien dans le contexte immédiat ou lointain ne le « distrayant », il est capable d'une concentration instantanée absolue. Pour un être normal, cet incident, replacé dans son contexte, est insignifiant et ne mérite pas qu'on s'y attarde; pour Raymond, l'espace d'un instant, l'élément « cure-dents-par-terre » prend toute la place et frappe son esprit avec une force inimaginable pour un être normal. Tout se passe comme si une trop grande proximité aux « choses » (due à une déficience du pouvoir général et naturel de conceptualiser) chassait Raymond du monde humain et de la réalité elle-même.
Chaque élément de son expérience prend momentanément et à chaque fois toute la place. Alors que pour nous il n'est jamais qu'un parmi d'autres (impliquant relativisation, hiérarchisation, filtre, choix, sens, capacité d'oublier). C'est ce qui explique cette mémoire photographique qui n'oublie rien, même ce qui devrait l'être.
Comme il n'y a pas non plus de choix entre des possibles, il y a incapacité de filtrer l'information, de trancher entre ce qui mérite d'être conservé en mémoire et ce qui doit aller à la poubelle de l'oubli.
Ce n'est d'ailleurs pas lui qui se concentre sur tel ou tel aspect de la réalité, mais à chaque fois un aspect de la réalité qui l'absorbe tout entier. Raymond est d'ailleurs tellement pris qu'il coïncide littéralement avec ce qui attire son attention. Multiples séquences de reprise en écho des sons qu'il entend, que ce soit ceux de la route, de la radio ou de Charlie et Suzanna faisant l'amour. Le plus insignifiant des événements ou des objets — la main de « l'historien du Pony Express » dans l'antichambre du psychologue — peut le capter instantanément et totalement. À la fin, au moment où le train qui le ramène à la clinique s'ébranle, on le voit déjà tout à son émission de télé , complètement oublieux de son frère, debout sur le quai, à qui quelqu'un d'autre aurait sans doute pensé faire un signe de la main.

Le bain chaud, l'avion, l'autoroute

Un élément frappant de son expérience passée, une « image » traumatisante reste présente, occupe tout le terrain, sature l'extension du concept, ne laisse plus aucune place au possible autre de la vie. Pour un être normal, le bain-qui-brûle-le-bébé, l'avion-qui-s'écrase, l'autoroute-qui-tue ne représentent chacune qu'une possibilité parmi d'autres, statistiquement assez improbable pour laisser de la place à plein d'autres possibles moins catastrophiques. Ironiquement, Raymond, qui ne conceptualise pas, « généralise ».

# Autisme = monde dur et douloureux : le concept comme protection, " coussin " psychologique.

Il vaut la peine de mentionner que le monde de l'autiste est souvent un monde extrêmement douloureux. Pour un être normal, la totalité contextuelle donne sens aux éléments; mais comme elle est ouverte, intotalisable et qu'en plus autrui y participe, chaque élément me rejoint par le détour d'une médiation (détour) infinie. Habité d'un sens ouvert, précaire, risqué, mouvant et intersubjectif, chaque élément d'information m'atteint « nimbé » d'une aura feutrée ou quelque peu nébuleuse. Rien de tel pour l'autiste: chaque élément d'information, net, absolu, nu, tranchant, le frappe comme un projectile.
Exemple : À l'occasion d'une question que vous posez, on vous traite d'imbécile ; le possible vous protège, fait écran. En effet, vous pouvez vous dire que ce n'est sur vous qu'une opinion possible, que d'autres pourraient ne pas vous juger si sévèrement, que ce n'est qu'une attitude possible parmi d'autres de cette personne qui aurait pu être de meilleure humeur, qui aurait pu mieux comprendre vos intentions, ou que ce que vous avez dit n'était peut-être pas si intelligent mais que vous êtes capable de faire mieux, que vous auriez pu en d'autres circonstances dire autre chose. Etc.

# Le baiser « mouillé », le trajet à « angle droit », le livre…

L'épisode du baiser-dans-l'ascenseur manifeste l'incapacité pour Raymond de vivre une situation et une émotion dans sa « globalité », concrètement (au sens étymologique). Vivre concrètement et globalement une situation, une émotion, c'est la vivre dans l'ensemble de ses possibles : ce qu'elle implique et pourrait impliquer, les questions qu'elle pose, les incertitudes qu'elle crée, etc.
Dans une situation érotique commençante, mon corps et le corps de l'autre existent concrètement et réciproquement comme ensembles intenses de possibles : zones ou parties déjà érotisées avant même d'être touchées ou caressées, car nous sentons qu'elles le pourraient. Dans une telle situation, il n'y a plus une seule partie de nos corps qui soit étrangère à ce qui se joue là : chacune est exposée, concernée, susceptible d'entrer dans le jeu, de prendre part. Cette potentialité excite le désir, rassemble et unifie le corps érotiquement. Le baiser sensuel « normal » tire son intensité d'être l'étincelle qui pourrait se propager, mettre le feu, déclencher l'incendie. Embrasser ou être embrassé érotiquement, c'est « jouer avec le feu ».
Contrairement à cela, Raymond ne « vit » l'expérience que « du bout des lèvres », littéralement. Pour un être normal, les lèvres sont d'une bouche, qui est d'un visage, qui est d'un corps. Des lèvres, on peut passer à l'oreille et au cou, de là à la gorge, aux seins et pourquoi pas, glissant sur la hanche, jusqu'au sexe ? Où cela mène-t-il ? Qu'a-t-elle derrière la tête ? Jusqu'où est-elle prête à aller ? Et moi ? De quoi ai-je envie ? Est-ce que j'ai peur ? Et elle ? M'aime-t-elle ? Une expérience érotique commençante est donc un nuage d'émotions où bourdonnent autour de possibles excitants un essaim rapide de questions confuses et frémissantes. De là vient que vous auriez de la difficulté à répondre clairement et simplement à la question : « comment c'était ? ». Pour Raymond, c'est simple, trop simple : « c'était mouillé ».
On voit que ce monde ouvert, intense, complexe, ému, excitant et excité de possibles s'agitant en tous sens n'a pas réussi à se déployer en lui et autour de lui. Il n'y a pas eu vraiment pour lui d'expérience érotique. Raymond n'a même pas réussi à se rendre jusqu'aux lèvres de sa partenaire ; il s'est arrêté à la salive sur ses lèvres, à la plus petite partie actuellement sentie, détachée de l'expérience globale émouvante qui s'offrait à lui. Il lui manquait, pour opérer le passage au concret qui eut fait de lui un être normal , le réseau vivant et vibrant de ces « ponts » instantanés que seul le possible peut construire.
Au début du film, après la conversation près de la mare aux canards, les deux frères se lèvent du banc où ils sont assis pour retourner à la clinique. Alors que Charlie, vivant ce retour comme un comportement global, unifié, prend le chemin le plus « sensé » qui est la diagonale, Raymond, toujours prisonnier de son monde en morceaux, décompose le trajet en deux segments distincs et perpendiculaires : d'abord tout droit vers le sentier et puis à droite vers la clinique.
La marche dans l'allée vers la voiture ou Suzanna les attend nous montre un Raymond tout raide et comme désynchronisé — dont les jambes semblent remplir seules la fonction de marcher — à côté d'un Charlie paraissant d'autant plus gracieux, roulant légèrement les épaules et balançant les bras en harmonie avec les jambes.
Raymond a lu chacune des histoires d'un livre, mais il ne sait pas s'il a lu tout le livre…

# L'incapacité de transposer : la roue de fortune…

Raymond ne comprend pas que sa maîtrise des chiffres, utile pour gagner au Black Jack, n'est pas du tout transposable au jeu de la roue de fortune. Raymond ne comprend pas la différence essentielle (conceptuelle) entre les deux jeux. Chacun utilise des nombres, mais pas du tout de la même façon : les règles ne sont pas les mêmes. Dans un cas les cartes à venir sont déterminées par celles qui sont déjà sorties, dans l'autre, le hasard reste à chaque fois entier. Pouvoir transposer c'est pouvoir reconnaître dans des situations différentes des propriétés essentielles communes, mais c'est en même temps ne pas se laisser leurrer par de fausses ressemblances.

#À propos de Charlie

Il est ironique de remarquer que si Raymond, malgré le « courant » que son frère parvient à faire passer, ne guérit pas, ne devient pas apte « à prendre sa place au sein de la communauté », c'est Charlie qui au bout du compte se retrouve guéri de ce qu'on pourrait appeler son « autisme ordinaire ».
Egocentrique, manipulateur et sans scrupule, Charlie n'a qu'un seul but : récupérer sa part d'héritage. Dans cette perspective, Raymond n'est pour lui qu'un moyen, qu'un coup gagnant dans sa partie. Aveugle à la réalité et à la complexité des gens qui l'entourent, Charlie est lui-même prisonnier de l'étroitesse d'un monde tout entier voué au gain. Ce qui lui vaut la perte au moins temporaire de Suzanna. L'épisode de la « phobie de l'avion » mettra en place les conditions matérielles de la déroute de Charlie : le voilà détourné du tracé aérien qui le menait droit à son but et voué aux sinuosités lentes et pleines de surprises des voies secondaires. Les retrouvailles imprévues au coeur même de sa mémoire avec le Rainman d'une enfance jusque-là oubliée achèveront d'ébranler l'arrogance du gagneur sûr de soi. C'est là que Charlie découvre en Raymond, à la fois humain et inhumain, prisonnier d'un cachot qui le constitue, une énigme qui le traverse lui-même de part en part, sa propre image dans un miroir grossissant. Il ne sera plus jamais le même. Informée au téléphone de la voix changée de son ami, Suzanna peut maintenant revenir. Charlie Babbit, secoué, étonné, incertain, libéré, se retrouve sans armure et hors de lui-même. Il est maintenant capable d'aimer.
Un « happy end » signé Levinson.

AUTISME - DOCUMENT

Dussault Stéphan, Les Autistes savants, La Presse, 12/02/95                     
Références :  Dr. Laurent Mottron, psychiatre et chercheur, travaille avec les 
" autistes savants " depuis 15 ans. Écrit dans la revue " Interface " (mars    
'94).  Hôpital Ste-Justine ?                                                    
Ex.  " Donnez quelques minutes à Michel pour lire une liste de 25 noms          
propres. Présentez-lui ensuite 24 de ces noms dans le désordre et il vous dira 
instantanément celui qui manque.                                                
Ex.  " Demandez à Richard d'énumérer toutes les années de notre siècle où le   
25 novembre est tombé un vendredi et il vous répondra sans broncher, 1904,      
1932, 1960 et 1988. "                                                           
Ex.  " Leslie reproduit n'importe quelle pièce au piano, du classique au        
folklore. Pour ce faire, il n'a pas besoin de longues heures de pratique ou     
d'études. Il écoute la pièce une seule fois, ce qui est souvent suffisant pour 
la mémoriser et l'interpréter. "                                                
Ex.  " Ils peuvent dessiner parfaitement l'hôtel de ville de Montréal deux      
jours après l'avoir vu… (…) " Il "peut commencer son dessin par n'importe      
quelle partie, voire par plusieurs parties disjointes, comme s'il copiait par  
transparence un dessin invisible caché sous sa feuille" "…                      
Cependant…                                                                      
S'ils peuvent reproduire un immeuble dans tous ses détails après l'avoir vu    
une seule fois, ils ne peuvent le créer…                                        
Certains sont incapables de s'habiller…                                        
Leur talent est toujours dans un domaine très particulier…                     
Leur univers mental est envahi par des tonnes de données inutiles…             
Ce sont comme des " îlots d'intelligence "…                                    
Rainman…                                                                        
" C'est un assez bon portrait, juge le docteur Mottron. C'est une série         
d'anecdotes inspirées de plusieurs cas réels."