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Qu'est-ce que le BEAU ? - Platon
GUILLAUME - Pour introduire le sujet du cours d'aujourd'hui, qui portera sur la pensée de Platon, posons-nous d’abord les trois questions suivantes :
1. Pouvons-nous savoir quelque chose sans y croire ?
2. Pouvons-nous savoir quelque chose sans que ce que ce qui est su soit vrai ?
3. Pouvons-nous savoir quelque chose sans avoir de raison de croire ce qu'on sait ?
Essayez de répondre à la première question à l'aide des exemples suivants: a) Vous savez que la note de passage du cours est de 60. b) Vous savez que 2 + 2 = 4. c) Vous savez que vous êtes atteint du sida. d) Vous savez que le Père Noël n'existe pas. Pour chacun de ces exemples, répondriez-vous oui à 1 ? Par exemple, si vous savez que le Père Noël n'existe pas, croyez vous qu'il n'existe pas ? Vous savez que 2 + 2 = 4, n'est-ce pas ? Croyez-vous alors que 2 + 2 = 4 ?
NICOLAS - Quelqu'un qui dit savoir que 2 + 2 = 4, mais ne le croit pas, serait “ malade ”. Mais, d'un autre côté, 2 + 2 = 4 n'a rien à voir avec la croyance. Le savoir est certain, non la croyance.
CARMEN - Moi, je répondrais oui à tous les exemples, à l'exception du dernier.
GUILLAUME - Pourquoi ?
CARMEN - C'est difficile à dire. Savoir que je vais mourir, je ne pourrais pas y croire...
PHILIPPE - ...tu ne veux pas y croire; c'est pas la même chose que de ne pas le croire. Après avoir passé des tests, lorsque le médecin t'apprend que tu as le sida, tu sais que tu l'as. T'as pas le choix de ne pas croire. A moins que tu ne fasses pas confiance aux médecins ?
CARMEN - ...je leur fais confiance.
PHILIPPE - ...alors, si tu sais que tu as le sida, tu y crois, même si c'est triste.
SHILAN - Mais supposons qu'elle n'accepte pas le diagnostique du médecin ?
NICOLAS - ...ben, alors elle croit simplement qu'elle n'a pas le sida.
PHILIPPE - ...elle s'illusionne, selon moi, car elle n'a aucune preuve du contraire.
SHILAN - ...qui sait ? Elle peut bien penser qu'elle n'a pas le sida.
PHILIPPE - ...bien sûr. Mais quelles sont ses raisons de le croire ?
NANCY - Peut être pense-t-elle qu'elle a des pouvoirs magiques qui la protègent ?
SHILAN - ...en tout cas, elle est convaincue qu'elle n'a pas le sida.
PHILIPPE - Si elle est convaincue comme je peux l'être que les Québécois vont voter majoritairement Oui au prochain référendum, alors c'est une croyance qui peut être vraie ou fausse ( j'espère, quant à moi, que ma croyance va se réaliser !). Si elle s'appuie sur des preuves, alors elle sait.
GUILLAUME - Philippe, tu parais faire une distinction nette entre savoir et croire, en plus d'en connaître la différence précise.
PHILIPPE - Ben, quand je sais quelque chose, alors non seulement j'en suis certain, mais je sais pourquoi j'en suis certain. Je peux le prouver; j'ai des preuves. Mais quand je crois quelque chose, même si j'en suis convaincu, je ne peux pas savoir pourquoi j'en suis convaincu; donc, je ne suis pas certain, et je pourrais être dans l'erreur.
GUILLAUME - Philippe et Platon - de même que bon nombre d'autres philosophes - affirment que le savoir est certain, infaillible, stable; que la croyance, elle, est incertaine, faillible, changeante.
Vous vous dites sans doute qu'il n'y a pas de connaissance absolument vraie et certaine; qu'il y a des tas de connaissances qui étaient tenues pour vraies dans le passé et qui se sont révélées fausses par la suite. J’abonde dans le même sens que vous. Rappelons-nous de notre exemple de la croyance que la Terre est plate. Je soutiens, comme je m’en suis expliqué au premier cours, qu'il n'y a que des croyances rationnellement justifiées; il n'y a pas de connaissance absolument vraie et certaine. C’est la position anti-réaliste, qu’on appelle également le faillibilisme, c’est-à-dire l’idée qu’il n’existe pas de vérité infaillible. Le philosophe américain Charles Sanders Peirce (1839-1914), fondateur du pragmatisme, a soutenu le faillibilisme.
PHILIPPE - Qu’est-ce que veut dire le mot “ pragmatisme ” ?
GUILLAUME - Ça veut dire entre autres choses que la vérité n’existe pas en dehors de notre recherche de la vérité.
NANCY - Peirce pense que la vérité existe déjà et que l’être humain doit la découvrir ?
GUILLAUME - Non, c’est le contraire. Peirce pense que la vérité n’existe pas avant qu’on l’ait trouvée; la vérité, c’est toujours un résultat fait par la communauté des chercheurs.
PHILIPPE - Oui, mais c’est vrai que la Terre est ronde, et elle l’était avant que les hommes le sache. Que répond Peirce à ça ?
GUILLAUME - Les hommes, plus précisément la communauté des scientifiques, se sont entendus pour reconnaître cette vérité - c’est sans doute ce que Peirce aurait répondu. Pour lui, la vérité n’est jamais indépendante de nos théories. Nous en reparlerons dans un prochain. Pour l’instant, revenons à Platon.
Platon 1 - pour qui je voue une grande admiration - soutient une conception contraire, la conception réaliste de la vérité. C'est d'ailleurs ce qui explique qu’il adhère à une distinction tranchée entre savoir et croire. Seul le philosophe, dit Platon, connaît au sens strict du terme. La grande majorité d'entre nous, ne fait, dans le meilleur des cas, que croire ce qui est vrai, et, dans le pire des cas, nous sommes totalement ignorants de la vérité. Es-tu d'accord, Philippe ?
PHILIPPE - C'est un peu poussé fort; mais je serais d'accord sur le fond avec Platon.
GUILLAUME - Donc, toujours selon Platon, nous, les non-philosophes, vivons sous le mode de la doxa, c'est-à-dire de l'opinion ou de la croyance. (Pour Platon, ce sont une seule et même chose.)
Voici un passage tiré de l'une de ses oeuvres maîtresses, La République, où Platon dit, par la bouche de Socrate, que le philosophe est celui qui sait ce qu’est le beau, la justice, etc., parce qu’il connaît la “ Forme ” qu’ont toutes les belles choses.
| “ GLAUCON 2 (G.) - Quels sont,
selon toi, les vrais philosophes?
SOCRATE (S.) - Ceux qui aiment le spectacle de la vérité. G. - Tu as certainement raison; mais qu'entends-tu par là ? S. - Ce ne serait point facile à expliquer à un autre; mais je crois que tu m'accorderas ceci. G. - Quoi ? S. - Puisque le beau est l'opposé du laid ce sont deux choses distinctes. G. - Comment non ? S. - Mais puisque ce sont deux choses distinctes, chacune d'elles est une ? G. - Oui. S. - Il en est de même du juste et de l'injuste, du bon et du mauvais et de toutes les autres Idées: chacune d'elles, prise en soi, est une; mais du fait qu'elles entrent en communauté avec des actions, des corps, et entre elles, elles apparaissent partout, et chacune semble multiple. G. - Tu as raison. S. - C'est en ce sens que je distingue d'une part ceux qui aiment les spectacles, les arts, et sont des hommes pratiques, et d'autre part ceux dont il s'agit dans notre conversation, les seuls qu'on puisse à bon droit appeler philosophes. G. - En quel sens ? S. - Les premiers dont la curiosité est toute dans les yeux et dans les oreilles, aiment les belles voix, les belles couleurs, les belles figures et tous les ouvrages où il entre quelque chose de semblable, mais leur intelligence est incapable de voir et d'aimer la nature du beau lui-même. G. - Oui, il en est ainsi. S. - Mais ceux qui sont capables de s'élever jusqu'au beau lui-même, et de le voir dans son essence, ne sont-ils pas rares ? G. - Très rares. S. - Celui donc qui connaît les belles choses, mais ne connaît pas la beauté elle-même et ne pourrait pas suivre le guide qui le voudrait mener à cette connaissance, te semble-t-il vivre en rêve ou éveillé ? Examine: rêver n'est-ce pas, qu'on dorme ou qu'on veille, c’est prendre la ressemblance d'une chose non pour une ressemblance, mais pour la chose elle-même ? G. - Assurément, c'est la rêver. S. - Mais celui qui croit, au contraire, que le beau existe en soi, qui peut le contempler dans son essence et dans les objets qui y participent, qui ne prend jamais les choses belles pour le beau, ni le beau pour les choses belles, celui-là te semble-t-il vivre éveillé ou en rêve ? G. - Éveillé, certes. S. - Donc, ne dirions-nous pas avec raison que sa pensée est connaissance, puisqu'il connaît, tandis que celle de l'autre est opinion, puisque cet autre juge sur des apparences ? G. - Sans doute 3. ” |
Dans ce passage, Platon défend la thèse à l’effet que seul le philosophe, qui connaît les Idées, par exemple la Forme du Beau, du Juste, etc., sait, au sens propre du terme, ce que sont toutes les belles choses, contrairement à ceux qui confondent la Forme du Beau avec les belles choses elles-mêmes. Ceux-ci, dit encore Platon, ne font que rêver; ils prennent l’apparence pour la réalité.
La thèse de Platon est assez forte; elle demande - vous en conviendrez sûrement avec moi - d’être étayée par des arguments solides.
NICOLAS - Ouais, parce que le beau est bien différent d’une personne à l’autre et d’un pays à l’autre. La même chose vaut pour la justice: ce qui est juste pour quelqu’un ne l’est pas pour un autre.
GUILLAUME - Là-dessus, Nicolas, je vais te répondre deux choses. Mais, avant tout, je dois te dire que même si je ne suis pas un partisan de la philosophie de Platon - puisque je suis anti-réaliste et qu’il est, lui, réaliste - je vais me faire l’“ avocat du diable ” en cherchant à défendre Platon du mieux que je pourrai. C’est une tâche difficile, mais pas impossible. Ça fait partie du travail de la rationalité. Ok ?
NICOLAS - D’accord.
GUILLAUME - Bon. Premièrement. L’objection que tu présentes à Platon est celle que présente le relativisme. En conviens-tu ?
NICOLAS - Oui.
GUILLAUME - Or, si ma mémoire est fidèle, suite à notre discussion que nous avions eue, au deuxième cours, portant sur le relativisme moral, tu le rejetas après l’avoir endossé, n’est-ce pas ?
NICOLAS - Oui, c’est vrai.
GUILLAUME - Et maintenant, tu le rendosses ? Aurais-tu changé d’avis entre-temps ?
NICOLAS - Non. Mais c’est que ce qu’une personne trouve beau varie tellement...
GUILLAUME - Mais tu te rappelles que, même si c’est vrai que ce que les hommes trouvent beau, ou que ce qu’une culture trouve beau, diffèrent beaucoup, on ne peut pas conclure que le beau n’existe pas (ou qu’il existe); on peut seulement dire qu’il y a des différences dans ce que les hommes ou les cultures tiennent comme “ beau ”. D’accord ?
NICOLAS - Oui.
GUILLAUME - Deuxièmement. À ma connaissance, Platon a formulé trois arguments pour justifier ce qu’on a pris l’habitude d’appeler sa “ théorie des Idées ”. Or, le second de ces arguments dit que la connaissance du Beau, de la Justice, etc. - ne provient pas des sens - de la vue, du touché, de l’ouïe, de l’odorat et du goût, mais uniquement des “ Formes ” ou “ Idées ” . Donc, pour Platon, le Beau, par exemple, n’est pas une émotion, même si l’amour du beau nous attire pour ainsi dire vers lui. Il est plutôt de l’ordre de la Raison avec un grand “ R ”.
Puisque nous y sommes, passons en revue les trois arguments de Platon plaidant en faveur de la réalité ou de l’existence des Formes ou des Idées. Ces trois arguments sont les suivants 4.
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1. L’argument de l’Un et du Multiple
L’extrait de La République que vous avez lu tantôt, présente le premier argument de Platon. Je vais ici le commenter.
Il y a dans notre monde une multitude de belles choses : une fille, un gars; vous avez déjà contemplé un paysage magnifique; entendu une musique sublime; lut un roman extraordinaire; vu un film renversant; vécu de belles choses: la réconciliation de vos parents, la guérison d'un proche malade chronique, la naissance d’un enfant, etc. Mais qu'ont-elles en commun toutes ces belles choses ?, se demandait déjà Socrate. Autrement dit, qu'est-ce que le beau en lui-même, qui fait que toutes les choses belles sont belles ?
Vous éprouvez sans doute la difficulté à le dire, tout comme l’éprouvaient les interlocuteurs de Socrate. Comme eux, vous êtes plutôt familiers avec les multiples exemples de belles choses que vous avez vues, expérimentés dans votre existence.
Socrate, avons-nous vu, était à la recherche de définitions universelles à l’aide de la réflexion critique. Qu’est-ce que le courage ? Qu’est-ce que la justice ? Qu’est-ce que la sagesse ?, demandait-il. En réalité, nous dit Platon, Socrate était à la recherche de l’Unité parmi la multiplicité des choses ou des actes courageux, justes, sages, etc. Ces Unités, Platon les a appelé les “ Formes ” ou les “ Idées ”. Ces Idées existent bel et bien, de façon séparée ou distincte des choses qu’elles regroupent et à laquelle elles participent. C’est ce qu’Aristote, l’élève de Platon, avait très bien vu, dans la citation que j’en avais donnée au cours précédent. Pour citer à nouveau Aristote:
“ C'est à juste titre qu'on peut attribuer à Socrate la découverte de ces deux choses: l'argument fondé sur l'analogie et la définition générale qui, l'une et l'autre, concernent le point de départ du savoir. Socrate, toutefois, n'accordait pas une existence séparée ni aux universaux, ni aux définitions. Les philosophes qui vinrent par la suite [Platon en particulier] les séparèrent, au contraire, et donnèrent à des telles réalités le nom d'“ Idées ”. ”
Sans les Idées, dit Platon, notre monde serait dans un chaos indescriptible et serait complètement inintelligible. C’est donc grâce à elles que le monde est intelligible.
2. L’argument de la possibilité de la connaissance
Ce second argument est sans aucun doute l’argument central de Platon en faveur de la réalité des Formes ou des Idées. Commentons-le un peu.
L’argument de l’Un et du Multiple conduisit tout naturellement Platon à son second argument en faveur de la réalité des Idées : la connaissance ne peut provenir de ce qui est en constamment en changement. En particulier, la connaissance ne peut consister dans la sensation car, nous dit Platon, la sensation est changeante et variable d’un individu à l’autre. Non, nous dit-il, la source véritable de la connaissance ce sont les Formes ou Idées, c’est-à-dire ces objets abstraits qui ne sont pas soumis au changement, tout comme les nombres.
Dans un dialogue intitulé Théétète, Platon réfute la thèse qu’il attribue à Protagoras selon qui la connaissance n’est que la sensation. Rappelons que Protagoras affirmait que l'homme est “ la mesure de toute chose ”. Selon Platon, cela signifie ni plus ni moins “ que telle chose m'apparaît, telle est pour moi, et que telle elle t'apparaît, telle est pour toi. ”. Cette affirmation implique, dit Platon, en plus de la relativité de la vérité, que la connaissance dépend essentiellement des sens. Est-il acceptable, demande-t-il, que tout ce que nous savons provient uniquement de nos cinq sens ? Non, pense Platon, et il présente les objections suivantes. Je vous les résume en me servant d’exemples simples.
Je vois maintenant que Shilan porte aujourd'hui une robe de couleur mauve. Je sais cela, car je vois sa robe. Mais dois-je constamment avoir la robe de Shilan sous les yeux pour savoir qu’elle est mauve ? Non. Car, bien sûr, lorsqu'elle quittera la classe à la fin du cours, je continuerai, à savoir que Shilan portait une robe mauve grâce au souvenir de sa couleur. Je peux aussi me souvenir d'un bruit même après qu'il ait cessé. De même, un cuisinier peut savoir ce que goûte une sauce, telle et telle épice, etc.; un musicien peut de son côté savoir comment sonne tel et tel instrument, avant de l'entendre. (Bien que sourd, on dit de Beethoven qu’il entendait ce qu’il composait “ dans sa tête ”.)
Donc, ce que je sais au moyen de mes cinq sens (mes yeux, mes oreilles, ma bouche et mon nez), comporte certaines caractéristiques qui sont tout autre que les couleurs, les sons, les goûts, les odeurs, c’est-à-dire autres que des caractéristiques sensibles. Je sais, par exemple, qu'une robe est semblable à une autre robe du point de vue de la couleur; qu'un bruit est plus aigu qu'un autre, et, par conséquent, qu'il n'est pas identique à l'autre; je peux également savoir qu'il y a deux taches de café sur le fauteuil du salon; que les étoiles existent, qu'elles ont existé et qu'elles existeront dans l'avenir, etc. Donc, vous comprenez aisément que les caractéristiques mentales ou intellectuelles comme “ être semblable ”, “ être identique à ”, “ deux ”, “ existait dans le passé et existera dans l’avenir ”, “ plus aigu que ”, etc., sont le produit de la pensée et non de ceux des sens.
SOPHIE - D’ailleurs, un aveugle et un sourd de naissance les connaissent puisqu'ils pensent !
GUILLAUME - Tout à fait ! Ces caractéristiques mentales ou intellectuelles, par opposition aux caractéristiques sensibles, sont des idées abstraites et générales qui ne dépendent évidemment pas des sens, mais de la pensée. Bien plus, dit Platon. La pensée, et donc la connaissance, ne serait pas possible sans les Idées, car sans elles, nous ne serions même pas capables de penser, et le monde ne comporterait aucune logique !
Les Idées sont stables, alors que les sensations sont changeantes, variables. Les objets de la croyance, ce sont les objets courants de la perception sensible, soumis au changement et à la transformation. Ces objets sont instables et, donc, incertains. Comment pourrions-nous dès lors les connaître? Il faut donc, selon Platon, que les objets de la connaissance soient forcément immuables, indestructibles, éternels. Ce sont les Formes ou Idées. Si connaissance est certaine, infaillible, c’est qu’elle se rapporte à des objets stables.
Examinons quelques exemples. Prenons les Idées du Beau, de la Couleur et de celle du Nombre. Chacune de ces Idées regroupe différentes choses particulières. Par exemple, le Beau regroupe toutes les belles choses particulières; la Couleur, toutes les couleurs d'objets particuliers; et le Nombre, toutes les quantités d'objets particuliers. Quand une belle fille ou un beau gars deviennent vieux, leur beauté se flétrit. Toutefois, ce n'est pas, dit Platon, le Beau qui subit ces transformations, c’est-à-dire qui devient vieux. C'est une personne physique qui, participant des belles choses - c'est-à-dire qui “ participe ” de la Forme du Beau - passe sous une autre Forme, le Laid. Mêmes remarques pour la Couleur. À l'automne, lorsque les feuilles passent du vert au rouge ou jaune, ce n'est pas le Vert en soi qui se transforme; le Vert en soi est immuable et éternel. Ce sont plutôt les feuilles qui, par un processus biophysique, passent du Vert au Rouge ou au Jaune. Enfin, si le Nombre était identique aux choses qu'il regroupe, alors il nous serait impossible de compter. En effet, si le nombre 30, par exemple, était identique aux individus qui se retrouvent présentement dans cette classe, alors une fois le cours terminé, le nombre 30 serait détruit; ce qui est absurde. Le Nombre 30, comme le Beau, la Couleur, la Justice, etc., est inaltérable, éternel.
Voici un passage tiré du Cratyle dans lequel Platon nous présente ses raisons de croire que la connaissance ne peut pas reposer sur le changement, c’est-à-dire la sensation.
| “ SOCRATE (S) - Considère
maintenant, admirable Cratyle, une pensée qui me vient souvent en
rêve. Devons-nous dire qu'il existe quelque chose de Beau et de Bon
en soi, et qu'il en est de même pour tout le reste ? Faut-il le dire
ou non ?
CRATYLE (C) - A mon avis, Socrate, il faut le dire. S - Examinons donc cette chose en soi, au lieu d'examiner si tel visage ou quelque chose du genre est beau ou si tout cela paraît être dans un état d'écoulement. Ce Beau en soi n'est-il pas, selon nous, toujours pareil à lui-même ? C - Nécessairement. S - Alors, comment une chose qui n'est jamais dans le même état pourrait-elle exister ? Si, à un moment donné, elle reste dans le même état, il est clair que, pendant ce temps-là du moins, elle ne change pas. Si, au contraire, elle est toujours dans le même état et reste la même, comment pourrait-elle changer ou bouger, alors qu'elle n'abandonne pas sa forme ? C - Elle ne le pourrait pas du tout. S - En effet, elle ne pourrait pas non plus être connue de qui que ce soit. Car au moment où l'on s'en approcherait pour la connaître, elle deviendrait autre et différente, de sorte qu'on ne pourrait connaître ce qu'elle est et dans quelle condition elle se trouve. Il n'y a évidemment pas de connaissance qui connaisse ce qui n'est dans aucune condition. C - Il en est comme tu dis. S - En outre, Cratyle, on ne peut même pas dire qu'il y ait Connaissance si tout change et si rien ne demeure fixe. Car, si la Connaissance elle-même ne cesse pas d'être Connaissance, alors la Connaissance peut toujours subsister et peut toujours être Connaissance. Mais si la Forme même de la Connaissance vient à changer, elle se change alors en une autre Forme que la Connaissance et, du coup, il n'y a plus de Connaissance. Et si la Forme change toujours, il n'y aura jamais Connaissance, de sorte qu'il n'y aurait jamais quelqu'un qui connaisse ni chose à connaître. Si au contraire ce qui connaît et ce qui est connu existent toujours, si le Beau, si le Bien, si tout le reste de qui est réel, existent, je ne vois pas comment les conditions dont nous parlons aient une ressemblance avec le flux et le mouvement 6. ” |
On peut résumer l’argumentation de Platon contre la possibilité que la connaissance provienne de la sensation par les propositions suivantes
| (1) Si la connaissance
provenait de la sensation,
alors elle serait impossible. |
| (2) En effet, les sens
nous montrent que
tout change, se transforme; rien ne demeure; rien n'est permanent. |
| (3) S'il n'y a rien
de permanent, il n'y a pas
non plus de vérité, ni de vérité à connaître. |
| (4) Mais puisque l’on
peut dire que quelque
chose change effectivement, il faut bien qu'il y est " quelque chose " qui demeure dans le changement. |
| (6) Or ce qui demeure
dans le changement ne
peut être que les Idées ou les Formes puisqu’elles sont stables. |
| (7) La vérité
est donc possible. (Elle est elle-
même une Idée qui résulte des relations entre les Idées.) |
| (8) Il s'ensuit que
la connaissance est possible.
(Elle consiste dans la reconnaissance des relations entre les Idées.) |
| (C) Par conséquent,
la source de la connais-
sance réside dans les Idées et non dans la sensation. |
Ainsi donc, pour Platon, notre connaissance de ce qui est visible, tangible ou audible ne provient pas - ou pas seulement - de la vue, l'ouïe, l'odorat, etc., mais plutôt de la pensée, plus précisément de la raison. Dans le domaine épistémologique 7 , Platon est l’éminent représentant du rationalisme 8 . Est rationaliste celui qui croit que c’est uniquement grâce à la raison que nous pouvons connaître le monde.
SOPHIE - Qu’est-ce que la raison ?
GUILLAUME - Humm... question pas facile... qui exige de longs développements. Néanmoins, voici ce qu’on peut dire là-dessus.
D’abord, dans n’importe quel bon dictionnaire on te dira que la raison, c’est la faculté ou la capacité humaine permettant à l’homme de saisir, de comprendre, de déduire, des relations entre des idées et ainsi de connaître la vérité. En ce sens, la raison est distincte de l’imagination, de l’effectivité (des émotions et des désirs), de l’intuition, de la foi religieuse, de l’instinct et finalement, de l’expérience. On a fait de la raison le trait distinct de l’être humain. Aristote, l’élève de Platon, définit l’être humain comme un être raisonnable; la raison, c’est ce qui distingue l’homme de l’animal. L’animal ne raisonne pas; il ne fait pas de choix; il est guidé par ses instincts, du moins chez les animaux dits “ inférieurs ”. L’homme est capable de raisonner. Par exemple, si Sherlock Holmes sait que le voleur est plus grand que Watson(10 idée) et que Watson est plus grand que Sophie(20 idée) alors, uniquement à l’aide sa raison, Sherlock Holmes sait que le voleur est plus grand que Sophie(30 idée), et, aussi, que Sophie n’est pas le voleur(40 idée). En combinant les deux premières idées, Sherlock Holmes peut déduire la troisième idée, et en combinant ces trois idées, il déduit également la quatrième. Mon exemple se veut simple; mais c’est ainsi que la raison raisonne : à partir de la vérité de certaines idées, la raison déduit d’autres idées vraies - sans recourir à l’expérience.
SOPHIE - Donc, la raison, pour Platon, c’est la logique
GUILLAUME - Oui et non. En fait, Platon a une conception plutôt curieuse des idées - que je n’arrive pas, je te l’avoue, à saisir parfaitement.
D’abord, les Idées de Platon ne sont pas à proprement parler les idées que nous produisons par notre pensée, ce qu’on appelle des représentations mentales qui ont lieu dans notre esprit. Dit autrement, ce n’est pas notre pensée qui les engendre ou les cause. C’est plutôt l’inverse qui se produit. Ce sont elles qui forment notre pensée, au sens où un forgeron forge le fer. Sans les Idées nous ne pourrions pas penser. Les Idées n’ont pas besoin des hommes pour exister. Si les hommes n’avaient pas existé, elles existeraient quand même.
Ensuite, pour Platon, toutes les idées ne sont pas à mettre sur un même pied. Il y a une hiérarchie entre elles, des échelons entre les idées. Prenons par exemple l’idée du beau et celle du corps humain de l’homme et de la femme. Dans un magnifique dialogue intitulé le Banquet, qui traite de l’amour, Platon nous dit que l’Idée du Beau est supérieure à celle du corps humain. Ce n’est pas par pour faire pompeux qu’on écrit “ I ”dée du “ B ”eau avec des majuscules car cette Idée est, avec celle du Bon ou du Bien, la plus haute qui soit.
NICOLAS - Comment en arrive-t-il à dire une chose pareille ?
GUILLAUME - D’abord, tu seras sûrement d’accord avec lui sur ce point : nous aimons tous, sans exception, les belles choses; et il est encore vrai que nous désirons les posséder, sinon nous sommes malheureux. Par exemple, le corps d’une fille ou d’un gars est beau, ce qui fait que nous les désirons. Évidemment, ce que tu considères, toi, comme une belle fille ou un beau gars, peut différer de ce que, moi, je considère comme un belle fille et un beau gars.
NICOLAS - Ça va de soi !
GUILLAUME - Mais tu es d’accord avec moi pour dire, n’est-ce pas, que nous désirons, tous, ou avons désiré à un moment donné ou un autre, le corps d’une fille (ou d’un certain gars, selon notre orientation sexuelle), car nous l’avons trouvé beau pour une raison ou une autre ?
NICOLAS - Ouais. Mais y’a pas que la beauté physique qui compte ! Y’a la personne; ce qu’elle est, ce qu’elle pense, ses valeurs, etc. Ça compte aussi ça, et parfois même plus !
GUILLAUME - Platon, mon cher Nicolas, te donne cent pour cent raison. Il y a des degrés dans l’amour des belles choses. Mais, au lieu de le défendre, je vais maintenant lui céder la parole en citant ce passage du Banquet. Tous les invités à ce banquet devaient faire un discours portant thème l’amour. C’est au tour de Socrate à prendre la parole, et il feint de céder la parole à Diotime, une femme, savante en tout ce qui touche à l’amour. Écoutez donc ce que Diotime révélait à Socrate dans ce passage :
| “ Toi-même, tu pourrais
t’initier aux mystères de l’amour. Mais je ne sais si tu seras capable
de parvenir au degré ultime de cette démarche. Je vais quand
même t’en expliquer les étapes. Essaye de me suivre.
Pour suivre ce chemin et atteindre son but, il faut commencer dès son jeune âge à rechercher la beauté physique. Il faut n’aimer qu’un seul corps et, à cette occasion, dire de belles paroles. Ensuite, il faut comprendre que la beauté d’un corps est semblable, comme une soeur, à la beauté d’un autre corps. Il convient de rechercher la beauté des formes, celle qui se trouve dans tous les corps. Arrivé à cette vérité, on doit devenir l’amant de tous les beaux corps, abandonner l’amour impétueux pour un seul, comme une chose qui ne mérite que dédain. Puis, on considérera la beauté de l’âme comme plus précieuse que celle du corps, jusqu’à ce qu’une belle âme, même dans un corps peu attrayant, nous suffise à engendrer de belles paroles. On sera alors amené à considérer la Beauté dans les actions et dans les lois, à voir qu’elle est toujours la même, dans tous les cas. On en arrivera à regarder la beauté du corps comme peu de chose. Enfin, on passera aux sciences et on en découvrira la beauté. On sera alors parvenu à une vision globale de la Beauté. On ne s’attachera plus à la seule beauté d’un seul objet. On cessera d’aimer un enfant, un homme, une action. On sera désormais tourné vers l’océan de la Beauté, en contemplant ses multiples aspects. On enfantera sans relâche de beaux et magnifiques discours. La sagesse et la pensée jailliront de l’amour qu’on a, jusqu’à ce que notre esprit aperçoive la science unique, celle de la Beauté en soi. Celui qu’on aura guidé sur le chemin gradué de l’amour découvrira une beauté merveilleuse, une Beauté éternelle qui ne connaît ni la naissance ni la mort, qui jamais ne change. Cette Beauté qui ne se présente pas comme un visage ou comme une forme corporelle, elle n’est pas non plus un raisonnement, ni une science. Cette Beauté existe en elle-même et par elle-même, simple et éternelle, et d’elle découlent toutes les belles choses. Lorsque grâce à l’amour bien compris des jeunes gens, l’on s’est élevé au dessus des choses sensibles jusqu’à cette Beauté en soi, on est proche du but. C’est cela le véritable chemin de l’amour, que l’on s’y engage soi-même ou que l’on s’y laisse conduire. Il consiste, en partant des beautés sensibles, à monter sans cesse vers la Beauté surnaturelle en passant, comme par des échelons, d’un beau corps à deux beaux corps, puis de deux beaux corps à tous les beaux corps, enfin des beaux corps aux belles actions, et des belles actions aux belles sciences. Pour aboutir à cette science qui n’est autre que celle de la Beauté absolue, et pour connaître enfin le Beau tel qu’il est en soi. Si la vie vaut la peine d’être vécue, c’est à ce moment : lorsque l’humain contemple la Beauté en soi. Si tu y arrives, l’or, la parure, les beaux jeunes gens dont la vue te trouble aujourd’hui, tout cela te semblera terne. Songe au bonheur de celui qui voit le Beau lui-même, simple, pur, sans mélange, plutôt que la beauté chargée de chairs, de couleurs et de cent autres artifices périssables 9. ” |
NANCY - Moi, je comprends plus rien !
BURT - Ben non, voyons ! Platon dit simplement qu’il y a plusieurs genres de choses belles. Prends quelqu’un qui aime le rock. Il l’a trouve belle; y’a des belles tunes, ok ? Puis, un moment donné, il aime mieux la musique des “ vieux ”... je veux dire la musique classique...
NANCY - Ok. Il peut, avant de passer à la musique classique, aimer la musique populaire, country, le jazz ou ethnique. Il les trouve toutes belles, mais il préfère le classique.
J’ai remarqué que ceux - pas tous - qui aiment le rock et le classique aiment aussi bien d’autres styles de musique. Y sont pas bornés, non seulement en musique, mais dans tout. Ce sont des personnes spéciales. Pour moi, un “ beau ” gars, c’est quelqu’un comme ça, ouvert; pas borné. Qui soit pas beau physiquement, je m’en fous.
JEAN-SÉBASTIEN - Moi, j’aime toutes les filles, sans être capable d’en aimer une en particulier.
BURT - Bon ben, Nancy, je te présente Jean-Sébastien; Jean-Sébastien, je te présente Nancy...
JEAN-SÉBASTIEN- ...non, mais c’est vrai, ne riez pas ! Chaque fille a quelque chose. Je vous le dis, je suis pas capable d’avoir une copine, parce qu’à chaque fois je me sens emprisonné. C’est vrai ce que dit Platon. Y’a des filles dont c’est le corps qui me plaît; d’autres c’est leur âme.
Moi, j’aime la musique. Je suis pianiste. C'est peut-être “ téteux ”, mais quand je joue du classique, Chopin par exemple, je suis ailleurs... Je veux dire: je suis dans un Autre Monde...
GUILLAUME - ...c'est ce qu'on appelle le “ravissement”...
JEAN-SÉBASTIEN - ...est-ce le Monde des Idées de Platon, le Beau absolu dont parle Diotime ? En tout cas, quand je joue, je ne vois pas les mêmes choses : les arbres, les feuilles, l'eau, l'air, les filles, sont animés d'une vie extraordinaire. C'est drôle, on dirait que je perçois les vraies choses, ce qu’elles sont vraiment.
GUILLAUME - Merci Jean-Sébastien de ton témoignage éloquent. On a chacun nos expériences que je qualifierai de “mystiques” ou encore de “transcendantes”. On a l'impression extraordinaire d'être ravi, transporté pour ainsi dire dans un ailleurs - serait-ce le Monde des Idées de Platon ? Je ne puis le dire.
Quoi qu’il en soit, il me paraît difficile de saisir ce que Platon nous dit du Beau en soi, si on n'a pas éprouvé au moins une fois dans sa vie une expérience comme celle évoquée par Jean-Sébastien... Bach...
JEAN-SÉBASTIEN - ...non, Lavallée.
GUILLAUME - Platon a sûrement fait ce genre d'expérience initiatique “ transcendante”. Cela l'a sans doute amené à croire à l'existence d'un Autre Monde, supérieur au nôtre. Et sur ce point, j’aimerais faire un petit commentaire à l’exemple très éclairant qu’apportait Burt, à propos des différents genres de musiques correspondant à différents niveaux du Beau.
Il me semble clair que, pour Platon, les différents niveaux d’être du Beau n’ont pas autant de réalité les unes que les autres. Rappelons ces niveaux : 10 la beauté des jeunes corps; 20 la beauté des âmes; 30 les actions et les lois justes; 40 les sciences mathématiques et, enfin 50, couronnant tout, la Connaissance du Beau en soi qui, chez Platon, s’identifie en réalité à la philosophie. Plus on monte dans l’échelle du Beau, de 1 à 5, plus les belles choses sont réelles; inversement, plus on descend, de 5 à 1, moins elles ont de réalité.
Cela dit, si on revient à l’exemple de Burt et de Nancy, on devrait dire que la musique classique - si on prend cette musique comme à titre d’exemple - est plus belle que le jazz, et encore plus que le rock ou la musique heavy-metal, au sens où elle est plus réelle; car elle est plus élevée dans l’échelle du Beau. Bien entendu, celui qui aime la musique rock ou le “ heavy-metal ”, les trouve belles, mais leur beauté, dirait Platon, est inférieure (c’est-à-dire moins réelle) que la beauté de la musique classique.
NANCY - Tu veux dire que, selon Platon, il y a du Beau dans tous les genres de musique, mais qu’il y en a plus dans le classique ?
GUILLAUME - Oui, exactement. La musique de Beethoven, par exemple, serait beaucoup plus réelle et vraie que celle, disons, des Back Street Boys, au sens où Beethoven ou Chopin nous font ressentir des réalités universelles. Songeons, par exemple, à l’Hymne à la Joie de la 9e symphonie. Vous connaissez ? En tout cas, Beethoven parvient, à l’aide des sons, à nous propulser vers le Monde des grandes réalités humaines, vers les grandes Idées de Fraternité, de Liberté, de même qu’à nous faire pressentir la présence secrète de la divinité qui veille comme un père aimant sur ses enfants. Je ne peux m’empêcher de vous parler d’une expérience musicale très intense que j’ai faite le jour où j’ai entendu les interprétations des symphonies de Beethoven par l’un des plus chefs d’orchestre qui ait jamais existé, Wilhelm Furtwängler (1886-1954). Lui-même adoptait une approche “ platonisante ” à l’égard de la musique de Beethoven. Je me rappelle d’avoir lui un commentateur dire de lui : “ Furtwängler est l’héritier d’une tradition philosophique qui cherche avant tout à retrouver l’Idée, la Forme, l’Ordre dans la multitude des phénomènes 10. ” Grâce à lui, j’ai compris ce qu’était le Monde des Idées de Platon. Comme chef d’orchestre, Furtwängler se voyait comme un canal par où les Symphonies de Beethoven, qui vibrent dans un Monde Idéal, pouvaient se faire entendre et adoucir nos misères.
NANCY - Pour moi, toutes les musiques se valent.
GUILLAUME - Nous ne nous engagerons dans le débat complexe de savoir si la musique classique est ou non supérieure aux autres genres de musique. C’était un exemple - apporté par Burt - pour illustrer l’espèce de hiérarchie qui existe, selon Platon, à l’intérieur des belles choses. Quoi qu’il en soit, Platon dirait, sans doute, que bien que toutes les musiques soient belles, il y en a qui le sont plus que d’autres et, en ce sens, celles-ci sont plus réelles que celles-là; elles ont un degré d’être plus grand.
Platon fut conduit à ce qu’on appelle le dualisme, c’est-à-dire à une conception générale du monde comme consistant, en fait, en deux Mondes : 10 le Monde intelligible des Idées, d’une part; 20 le Monde sensible, d’autre part, le nôtre. Le premier est plus réel, plus vrai, que le second, qui n’est qu’une pâle copie de l’autre; il est réel, comme une ombre par rapport à ce dont elle est l’ombre.
C’est grâce au Monde des Idées que le Monde sensible est raisonnable, compréhensible, intelligible. Il est rationnel. Derrière lui, il y a pour ainsi dire un ordre, un logos - comme se plaisaient à dire les philosophes grecs avant Platon. Ce logos, cette Raison, ce sont les Idées Bref, il y a une Raison dans le monde qui l’organise et le structure suivant des rapports hiérarchiques entre les diverses choses qui le composent. La Raison avec un grand “ R ”, c’est l’ensemble des relations de nécessité, et donc de réalité, que les Idées entretiennent entre elles. Platon appelle la Raison avec un grand “ R ”, la dialectique. Par exemple, le Beau, dit Platon, est nécessairement une bonne chose : donc tout ce qui est beau est bon ou bien. Ce qui signifie que toutes les belles choses sont bonnes et, inversement, toutes les choses bonnes sont belles. Pour Platon, le Bon ou le Bien est plus grand, plus réel, que le autres Idées. La Justice, la Connaissance, la Vérité, par exemple, sont belles, car elles sont bonnes. Le bonheur et l’immortalité sont également belles parce qu’elles sont bonnes. D’une façon générale, toutes ces Idées ont en commun d’être bonnes. Toutes les Idées participent donc de cette même Idée du Bien. Ainsi, à l’aide de raisonnements “ dialectiques ”, le philosophe, selon Platon, parvient à atteindre l’Idée des Idées, l’Idée Suprême, qu’est le Bien. Le véritable philosophe est celui qui est parvenu à connaître l’Idée des Idées et ce, en progressant graduellement d’Idées en Idées. Ce processus gradué de la connaissance, Platon l’appelle dialectique.
Voici maintenant un texte de La République où Platon nous éclaire sur cette Idée des Idées. Il la compare au soleil.
| “ SOCRATE (S) - Tu m'as
souvent entendu dire que l’Idée du Bien est l'objet supérieur
de la connaissance, car c'est en fonction de cette idée que toutes
choses s'avèrent utiles et profitables. Nous ne connaissons pas
suffisamment cette Idée. Or si nous ne la connaissons pas, connussions-nous
aussi bien que possible toutes les autres Idées, tu sais que ces
connaissances ne nous serait d'aucun profit, car à quoi sert un
objet sans pouvoir savoir à quoi il est bon ?
ADIMANTE (A) - A rien. S - Crois-tu en effet qu'il soit avantageux de posséder beaucoup de choses à l'exception de ce qui est bien, ou de tout connaître, à l'exception du bien, et de ne rien connaître de ce qui est beau et bien ? A - Non, par Zeus, je ne le crois pas. S - Et tu sais également que la plupart des hommes font consister le bien dans le plaisir, et les autres dans l'intelligence. A - Je le sais. S - Mais ces derniers ne sont pas capables d'expliquer en quoi consiste le Bien. Ils en arrivent à déclarer qu'il s'agit de l'intelligence du Bien ! A - Oui, c'est ridicule. S - En effet, ils nous reprochent de ne pas savoir ce qu'est le Bien et nous le définissent comme si nous savions ce que c'est ! Ils tournent en rond. A - Tout à fait. S - Quant à ceux qui définissent le Bien par le plaisir, il est facile de les convaincre qu'il y a des plaisirs mauvais ! A - Certainement. S - Ils se retrouvent alors avec des choses qui sont à la fois bonnes et mauvaises. A - Oui. S - Cela explique les disputes sans fin à ce sujet ? A - Absolument. S - Es-tu d'accord pour dire que, contrairement aux choses justes et belles pour lesquelles la plupart des gens se contentent souvent de l'apparence, lorsqu'il s'agit du Bien personne ne se contente de l'apparence et recherche ce qui l'est réellement ? A - Oui. GLAUCON (G) - Mais toi, Socrate, affirmes-tu que le Bien est la connaissance, le plaisir, ou quelque autre chose ?... S - Commençons par nous rappeler ce qui a été dit auparavant. G - Quoi ? S - Nous disions qu'il y a de multiples choses belles, de multiples choses bonnes, etc., que nous avons distingué dans nos raisonnements G - Oui. S - Et nous posions le Beau en soi, le Bien en soi, et ainsi de suite, là où nous parlions d'abord des choses comme étant multiples; que nous rangions ensuite sous une Idée unique en ce que chacune a d'unique et en ce qu'elle est. G - Oui. S - Et nous disions que les choses multiples sont perçues par la vue et non par la pensée, alors que les Idées sont pensées et non pas vues. G - Oui, exactement. S - Or, par quelle partie de nous-mêmes percevons-nous ce qui peut être vu ? G - Par la vue. S - Ainsi nous percevons les sons par l'ouïe, et par les autres sens toutes les choses sensibles, n'est-ce pas ? G - Bien sûr. S - As-tu réalisé à quel point la faculté de voir a été développée ? G - Non, pas du tout. S - Examine cela : existe-t-il quelque chose qu'il faut ajouter à l'ouïe et à la voix pour que la première entende et l'autre soit entendue ? G - Non, aucune. S - Mais ne remarques-tu pas que la faculté de la vue a besoin de quelque chose en plus ? G - Comment cela ? S - La vue est localisée dans les yeux, mais on ne peut en user sans une troisième chose, une chose sans laquelle les couleurs restent invisibles. G - Mais quelle est cette chose ? S - Tout simplement la lumière. G - C'est vrai. S - La lumière possède donc une grande valeur. G - Bien sûr. S - Quel est le dieu du ciel qui est maître de ceci, celui qui permet à nos yeux de voir et aux choses visibles d'être vues ? G - Le soleil, évidemment. S - Maintenant, la vue n'est-elle pas dans la relation suivante avec ce dieu ? G - Laquelle ? S - La vue n'est pas le soleil, pas plus que l'oeil. G - Non, en effet. S - Mais l'oeil est l'organe le plus ressemblant au soleil. G - De beaucoup. S - La capacité de l'oeil ne lui vient-elle pas du soleil, comme une émanation de ce dernier ? G - Oui. S - Donc le soleil n'est pas la vue, mais, en étant la cause, il est perçu par elle. G - Oui, c'est cela. S - C'est le soleil que j'affirme être le fils du Bien. Il a été engendré par le Bien et lui ressemble. Ainsi, ce que le Bien est dans le monde intelligible à l'égard de la pensée et des choses pensées, le soleil l'est, dans le monde sensible, à la vue et aux choses vues. G - Comment ? Explique-toi davantage. S - Sans lumière, tous les yeux sont-ils aveugles ? G - Oui. S - Avec le soleil, tout devient clair ? G - Bien sûr. S - Applique cela à l'âme. D'une part, lorsqu'elle s'intéresse à ce qu'éclairent le Bien en soi, elle le conçoit, le connaît, et montre qu'elle est douée de raison. D'autre part, lorsqu'elle se penche sur la multitude et sur l'obscur, elle n'a que des opinions, passe sans cesse de l'une à l'autre, et semble dépourvue de raison. G - Oui. S - Cela qui donne la vérité aux objets de la connaissance et qui confère à celui qui connaît le pouvoir de connaître, c'est l’Idée du Bien. Cette Idée est la cause de la connaissance et de la vérité. Mais si belles que soient ces deux choses - la connaissance et la vérité - tu n'es pas dans l'erreur en pensant que l’Idée du Bien en est distincte et les surpasse en beauté. Comme, dans le monde visible, on a raison de penser que la lumière et la vue sont semblables au soleil, mais tort de croire qu'elles sont le soleil, de même, dans le monde intelligible, il est correct de penser que la connaissance et la vérité sont semblables au Bien, mais incorrect de croire que l'une ou l'autre soit le Bien. Le Bien a plus de valeur qu'elles. G - Tu me parles d'une chose indiciblement belle si elle procure connaissance et vérité et si elle les dépasse en beauté. Sans aucun doute, ce n'est pas le plaisir ? S - Attention à ce tu dis ! Considère plutôt l'analogie suivante. G - Laquelle ? S - Tu admets que le soleil ne procure pas seulement aux choses vues la capacité d'être vues, mais qu'il produit aussi le devenir et la croissance, alors que lui-même n'est pas devenir. G - Oui. S - Alors reconnais aussi que le Bien ne procure pas seulement aux choses connues le fait d'être connues, mais qu'il leur donne ce qu'elles sont et également leur existence, alors que le Bien les dépasse en dignité et en puissance puisqu'il est l’Idée de toutes les Idées 11.” |
Nous nous sommes quelque peu éloigné de notre sujet , le second argument de Platon concernant les Idées. Nous avons été entraînés par les Idées... Mais cette digression nous fut bénéfique. Elle nous a permise d’explorer en profondeur la pensée de Platon. Au prochain nous terminerons l’étude de Platon, en présentant son troisième argument ayant trait au Ressouvenir. Nous poursuivrons par une critique de la théorie des Idées.
Avant de nous quitter, lisez ce texte fameux de Platon dans lequel il a condensé, sous forme de récit imagé, toute sa doctrine philosophique. Puis répondez aux questions suivantes, nous en reparlerons au prochain cours.
1. A). Décrivez la caverne (vous pouvez en faire le dessin). B) Résumez dans vos propres mots les grandes lignes de l'Allégorie de la caverne . C) Identifier les principales étapes que doit franchir le prisonnier qu'on libère.
2. Dans l'Allégorie de la cavernePlaton se sert d'une série de comparaisons. Chacune des images suivantes correspond à une réalité dans notre monde réelle de tous les jours. À quoi donc peut correspondre chacune de ces comparaisons?
3. Quelle thèse défend Platon dans l'Allégorie de la caverne ?
4. Que pensez-vous de la thèse de Platon ?
L'allégorie de la
caverne
(La République,
Livre VII, 514-519a)
| “ SOCRATE (S) - Comparons maintenant notre nature humaine
relativement au savoir et à l'ignorance. Imagine des hommes dans
une caverne, dont l'entrée est longue et ouverte à la lumière.
Ils y vivent depuis toujours, les jambes et la nuque enchaînées,
ce qui les empêche complètement de bouger. Ils ne peuvent
tourner la tête et regardent toujours droit devant eux, la chaîne
les empêchant de tourner la tête. Loin derrière et plus
haut qu'eux brûle un feu dont la lumière leur parvient. Entre
le feu et ces hommes, il y a une route le long de laquelle un muret a été
élevé, comme le muret derrière lequel se cachent les
marionnettistes.
GLAUCON (G) - Je vois. S - Des hommes portant toutes sortes d'objets passent derrière ce muret. Ils transportent des statues d'êtres humains ou d'autres êtres vivants. Ces objets en bois, en pierre et de tout matériau dépassent du muret. Certains porteurs parlent et d'autres se taisent. G - Ce sont d'étranges prisonniers. S - Il nous ressemblent, pourtant ! Premièrement, penses-tu que ces hommes aient jamais vu autre chose d'eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ? G - Impossible, s'ils sont forcés de rester la tête immobile durant toute leur vie ? S - Et pour les choses qui défilent, en est-il de même ? G - Sans doute. S - S'ils parlent ensemble, ils considèrent sûrement ce qu'ils voient comme la réalité ? G - Nécessairement. S - S'il y avait un écho venant de la paroi ? Ne penseraient-ils pas que ce son est produit par la chose qu'ils voient ? G - Sûrement. S - Bref, pour tous ces hommes, le vrai n'est rien d'autre que l'ensemble de ces ombres de ces objets fabriqués ? G - Absolument. S - Examine maintenant ce qui se passerait si on les détachait de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un d'eux, qu'on l'oblige à se lever immédiatement, de se retourner, de marcher et de regarder la lumière, ne souffrirait-il pas ? L'éblouissement ne le rendrait-il pas incapable de distinguer les choses dont tout à l'heure il ne voyait que les ombres ? Comment réagirait-il si on lui disait qu'il ne voyait que des ombres, mais que, maintenant, il voit ce qui est réellement ? Ne crois-tu qu'il serait perdu ? Qu'il considérait plus vrai ce qu'il voyait avant ? G - Les ombres lui sembleraient plus vraies. S - Si on l'obligeait à regarder la lumière elle-même, il aurait mal aux yeux et la fuirait pour se retourner vers les choses qu'il peut regarder. Ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu'on lui montre ? G - Certainement. S - Et si on lui fait gravir la pente rude et escarpée, si on l'amenait dehors, à la lumière du soleil, ne souffrirait-il pas ? Ses yeux éblouis ne seraient-ils pas incapables de distinguer la moindre chose qu'on lui dirait être vraie ? G - Ils n'en seraient pas capables tout de suite. S - En effet, l'homme devra s'habituer. Pour commencer, il distinguerait les ombres des choses. Puis, sur l'eau, par exemple, il pourrait voir les images des hommes et des autres choses qui se reflètent dans les eaux. Plus tard, il finirait par apercevoir les choses elles-mêmes. Ensuite, la nuit, il pourrait regarder les objets dans le ciel, le ciel lui-même, la lumière des astres et de la lune. G - Sans doute. S - Ce n'est que plus tard, en dernier lieu, qu'il serait capable de distinguer le soleil lui-même, tel qu'il est. G - Effectivement. S - Après cela il en viendrait à conclure au sujet du soleil, que c'est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d'une certaine manière, est la cause de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans la caverne. G - C'est à cette conclusion qu'il arrivera. S - Or donc, en se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l'on y professe, de ses anciens compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu'il se réjouirait de ce changement ? Ne plaiderait-il pas ceux qui sont restés dans la caverne ? G - Oui, certainement. S - Tous les honneurs et les louanges de ces gens, les privilèges accordés à celui qui distingue le mieux ce qui passe sur le mur de la caverne, à celui qui mémorise le mieux ces choses, penses-tu que notre homme les désirerait ? Ne préférerait-il pas souffrir tout au monde, plutôt qu'un savant au royaume des illusions ? G - Il ne voudrait jamais revivre comme avant. S - S'il redescendait s'asseoir à la même place, ne serait-il pas aveuglé par l'obscurité ? G - Oui, bien sûr. S - S'il devait alors se prononcer sur les ombres, ne ferait-il pas rire de lui ? Ses compagnons penseraient que son séjour là-haut lui a abîmé les yeux, qu'il ne vaut pas la peine d'aller là-haut. Si notre homme tentait de détacher ses semblables pour les mener en haut, ne le tueraient-ils pas ? G - Sans aucun doute. S - Eh bien, mon cher Glaucon, cette comparaison s'applique point par point à ce dont nous parlions la dernière fois à propos du Bien et du soleil. Ce que nous connaissons par la vue ressemble au séjour dans la caverne; et la lumière du feu qui l'éclaire à la puissance du soleil. La montée et la contemplation des choses d'en haut correspondent à la montée de l'âme vers le monde intelligible. Parmi tout ce que l'on peut connaître, le terme ultime est la Forme du Bien. Il est difficile de la percevoir; pourtant, lorsqu'on la connaît, on ne peut que conclure qu'elle est la cause de tout ce qui est juste et beau. Elle produit la lumière dans le monde visible; elle produit la vérité et la connaissance. Quiconque veut agir avec sagesse, dans sa vie personnelle ou dans la vie publique, se doit de la connaître. G - Je pense comme toi. S - Tu comprends aussi qu'un homme qui est allé là-haut ne veut pas s'occuper des affaires humaines des hommes. Il ne désire plus que les choses dont son âme a envie. G - On peut s'y attendre.... S - Il nous faut donc conclure que l'éducation n'est pas ce que certains affirment qu'elle est. Ils affirment que le savoir n'est pas dans l'âme, mais qu'ils sont capables de le faire entrer dans l'âme ! Comme s'ils pouvaient faire entrer la vision dans des yeux d'aveugles ! G - C'est ce qu'ils affirment. S - Notre argumentation prouve plutôt que la capacité d'apprendre est dans l'âme de chacun, avec l'organe qui peut apprendre. Comme l'oeil ne peut se tourner vers la lumière qu'avec l'ensemble du corps, la partie de l'âme qui peut apprendre ne peut se tourner vers ce qui est en haut qu'en détournant toutes les parties de l'âme de ce qui est soumis au changement, jusqu'à ce qu'elle parvienne à la vision de ce qui est vraiment, le Bien. N'est-ce pas ? G - Oui. ” |