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Toutes les opinions se valent ?

 

 

GUILLAUME - À notre dernière rencontre nous avons discuté de plusieurs choses. Nous nous sommes d'abord penchés sur la notion de “ preuve ”. Qui veut ouvrir la discussion?  Nancy.

NANCY - Il me semble que, si dans le cas de la Terre il y a un fait qui permet de trancher la question, dans le cas d'une opinion il n'y a pas rien de ce genre. Non? J'ai un exemple pour appuyer ce que je dis. Lucien Bouchard était auparavant conservateur et, donc, fédéraliste. Aujourd'hui, il est le chef du parti Québécois, donc, souverainiste. Il est passé d'un camp à l'autre; donc, d'une opinion à l'autre.

GUILLAUME - ...et il n'y a pas de “ fait ” qui dirait que les fédéralistes ou les souverainistes ont tort...

NANCY -  Oui, c'est ça.

GUILLAUME - Mais penses-tu que Lucien Bouchard ait pu se dire quelque chose comme ceci : “ Avant d'être souverainiste, je pensais autrement. Je croyais que le régime fédéral était le seul qui puisse assurer l’épanouissement intégral du Québec. Comme j'étais naïf et aveugle ! Je me trompais royalement ! En effet, il est clair que la structure économique et politique du Canada est telle qu'elle ne permet pas le développement du Québec. Le Québec, comme nation, ne peut s’épanouir dans cette structure politique. ”

NANCY - Peut-être bien, je sais pas...

GUILLAUME - Mais supposons. Tu vois, Bouchard a trouvé des raisons pour croire que le fédéralisme n'est pas viable. À la lumière de ces raisons, c'est-à-dire de ces arguments en faveur de la souveraineté du Québec, Bouchard explique son changement d'allégeance politique. Donc, ceci ne montre-t-il pas qu'on peut se tromper parce qu'on découvre que nos arguments pour croire quelque chose ne sont pas acceptables ?

NANCY - J'sais pas, j'sais plus ! - En tout cas, pour ce qui est du chaud ou du froid, on peut pas se tromper. Si ce que je ressens comme chaud, tu le ressens comme froid, on ne peut en discuter: c'est chaud pour moi et froid pour vous, un point c'est tout ! Un autre exemple. Prenez un daltonien. Le tableau vert, il le voit rouge. Il a parfaitement raison de dire que le tableau est rouge car il le voit rouge. Il ne dit pas ça pour rire. Donc, son opinion est aussi valable qu'une personne qui voit le tableau vert.

PHILIPPE - Attends une minute ! Bien sûr, s'il dit qu'il voit du rouge au lieu du vert, j'ai rien contre. Seulement, s'il me dit que le tableau est rouge, ben là je lui répondrai : “ Non, il est vert ! C'est normal, comme tous les daltoniens, tu confonds le rouge avec le vert. ”

PATRICE - Moi, je pense que nos opinions sont déterminées par notre milieu de vie, notre éducation et la culture auxquelles nous appartenons.

CARMEN - Donc, Bouchard serait passé d'une opinion à l'autre parce qu'il est passé d'une culture à l'autre ?

PATRICE - ...quelque chose du genre. De la culture fédéraliste à la culture nationaliste.

CARMEN - Je suis d'origine chilienne, et je suis souverainiste. Je suis devenue souverainiste pas tellement parce que j'habite au Québec, mais parce que je suis solidaire du combat des Québécois pour leur autonomie. C'est ma raison d'être souverainiste. Nous, au Chili, tu sais, notre liberté nous a coûté très cher.

PATRICE - C'est ce que je disais: tu es souverainiste parce que tu partages la culture des Québécois.

CARMEN - Non, je dis le contraire. Tu généralises vite. D'abord, ce ne sont pas tous les Chiliens qui partagent la culture québécoise qui sont souverainistes. Et à ce que je sache, tous les libéraux sont de “ culture ” québécoise, mais ils ne sont pas pour autant souverainistes! Est-il vrai que celui qui épouse cette culture épouse aveuglément et automatiquement toutes ses expressions nationalistes ?

PATRICE - Ouais, t'as raison; mais les politiciens, on en parle pas parce qu'ils ne font que mentir...

GUILLAUME - Je te ferai remarquer amicalement, qu'ici, tu juges carrément les autres ! Comment le peux-tu, toi qui dit qu'il n'y a pas d'opinions vraies parce qu'elles sont relatives?

PHILIPPE - En tout cas - n'ayons pas peur des mots - les politiciens mentent souvent, c'est-à-dire: ils disent des faussetés. Non, mais c'est vrai: c'est pas parce que personne ne détient la Vérité qu'il ne faut pas appeler un chat un "chat", une fausseté, une "fausseté", une opinion fausse, une "opinion fausse" !

NICOLAS - La discussion m'amène à me dire qu'il y a des opinions qui sont moins bien appuyées que d'autres. Mais quand l'opinion repose sur une croyance, comment décider? Par exemple, dans le débat sur l'avortement, ceux qui sont “ pro-vie ” croient en Dieu; les “ pro-choix ” se fondent sur la science.

GUILLAUME - Eh bien, tu sais, 'y a des questions très complexes comme l'avortement, l'euthanasie, la peine de mort, etc. Mais c'est pas parce qu'il y a des questions qui paraissent impossibles à résoudre qu'on peut dire que toutes les opinions se valent !

MARCO - En tout cas, moi, je pense que tout est contrôlé par les Juifs dans le monde : le cinéma, la publicité, les journaux, l'économie, la politique, etc. Tout est juif. La création de l'État d'Israël est un signe qui ne trompe pas parce que ça marque le début de la fin pour nous.

PATRICE - Hein? Ai-je bien entendu comme vous autres? Ça n’a pas de bon sens ! Hé ! ça tient pas debout une minute ton histoire ! C'est pas possible de dire des choses pareilles ! Voyons donc! C'est ça: voilà un beau cas de personnes qui pense de travers. C'est de la pure panique ! Ils s'imaginent qu'ils voient des complots partout; que les Juifs ou les Arabes, ou je sais pas qui, veulent nous contrôler !?

PHILIPPE - Ça me fait penser aux milices paramilitaires aux États-Unis. Ces organisations, comme la NRA (National Riffle Association), pensent que les États-Unis se dirigent tout droit vers un état policier qui sera dirigé par un gouvernement mondial qui veut faire disparaître toutes les valeurs de l'Amérique blanche: la liberté, la démocratie, la religion, la famille, etc. Ces organisations croient que la stratégie du gouvernement américain est de les obliger à avoir un permis de port d'armes; après ça le gouvernement voudra leur enlever leurs armes à feu.

NICOLAS - Écoute, Patrice. C'est l'opinion de Marco, respecte-la ! Tu disais pas tantôt que toutes les opinions se valent ?

PATRICE - Excusez-moi, Marco. Tu as le droit de t'exprimer comme tout le monde. Mais devant une opinion comme celle-là je ne peux être que contre ! D'ailleurs, à bien y penser, c'est pas parce que t'as une opinion, quelle qu'elle soit, que tu as forcément raison !

PHILIPPE - Nancy disait le contraire la dernière fois ! Elle était contre la peine de mort parce que c'est son opinion...

SOPHIE - Oui, c’est vrai. J’étudie en sciences juridiques et, excuse-moi, Nancy, mais dans la Déclaration universelle des droits de l'homme, à l'article 19, portant sur la liberté d'opinion, on ne dit pas que toutes les opinions sont vraies mais seulement que toutes les opinions peuvent être exprimées - ce qui est bien différent.

NANCY - D'accord. Mais chaque être humain est si unique qu'on se doit de respecter l'opinion de chacun !

SOPHIE - ...mais ça ne veut pas dire que n’importe quelle opinion est vraie ! Sinon, il serait vrai que les chauffeurs de taxi d'origine haïtienne viennent voler les “ jobs ” des Québécois tout simplement parce que les Québécois pensent à tort ainsi !

PHILIPPE - En disant que chacun de nous est si unique, c'est comme si tu disais que chacun est si misérable qu'il faut laisser faire tout le monde ce qu'il veut, sinon on n'a pas de coeur...

SOPHIE - Oui, ça joue sur nos sentiments.

GUILLAUME - Revenons à Patrice. Pourquoi t'es contre ce que dit Marco ?

PATRICE - ...ben, ça crève les yeux ! Rien ne te permet de dire que tout ce que font les Juifs est un vaste complot pour contrôler la planète. Imagine qu'on adhère à cette idée. Alors tout Juif devient suspect et on aurait là une raison de se méfier d'eux. Les nazis ont monté un complot contre les Juifs. Six millions d'entre eux ont fini dans les chambres à gaz ! L'année dernière, comme disait Philippe, les milices paramilitaires américaines ont fait sauter un édifice gouvernemental à Atlanta en guise de riposte au gouvernement américain qui voulait faire simplement passer une loi sur le port d'armes...

NICOLAS - Ceci me montre clairement qu'il y a des opinions qui sont moins bonnes que d'autres parce qu'elles reposent sur des raisonnements qui ne tiennent pas. Au lieu de se méfier de certaines ethnies, il faudrait se méfier de certaines opinions, ou plutôt, il faut être vigilant quant aux raisons qui les appuis.

GUILLAUME - Oui. En philosophie, plus précisément en logique (qui est la discipline qui enseigne les règles d'une bonne argumentation ou de l'argumentation correcte), on appelle “sophisme” une argumentation incorrecte même si elle a toute l'apparence d'être correcte. Un sophisme c'est, si vous voulez, une espèce de “ mirage mental ”. De la même manière qu'il y a des mirages dans le désert, il y en a également dans la pensée...

Un sophisme, c’est est une argumentation défectueuse parce que généralement les arguments (appelés “ prémisses ”) qui composent l'argumentation ne sont pas suffisants pour affirmer la thèse ou la conclusion que l'auteur cherche à défendre. Sans nous en rendre compte, nous en commettons souvent, dans nos conversations avec les autres, comme dans nos réflexions personnelles. Dire par exemple que toutes les opinions se valent c’est commettre ce qu’on appelle une “ généralisation hâtive ”. Ce sophisme prend la forme générale suivante : “ Tous les X sont des Y puisque j'ai vu ou constaté un ou deux X qui étaient Y.” Voyez-vous que le problème ici c'est celui de la suffisance ? Ce n'est pas suffisant pour affirmer que tous les X sont des Y. Beaucoup de préjugés raciaux reposent sur le sophisme de la généralisation hâtive : “ Tous les Italiens sont passionnels ””; “ Tous les Noirs sont paresseux ”; “ Tous les Français sont prétentieux ”, etc.

PHILIPPE - ...et une fille qui a eu une mauvaise expérience avec un gars, dit : “ Tous les hommes sont pareils ”, généralise rapidement.

GUILLAUME - Exact. Car on sait très bien que toutes les femmes sont pareilles.... Blague à part, l'argumentation de Marco, contre les Juifs, est un bel exemple d'un autre genre de sophisme, celui de la “pente fatale”. Accepter, nous disait Marco, l'État d'Israël constitue le premier pas d'une cascade d'événements qui ne peut conduire qu'à une catastrophe. L'exemple apporté par Philippe, celui des milices paramilitaires américaines, est également un autre exemple du même sophisme de la “ pente fatale ” : si on accepte de faire enregistrer nos revolvers, vous pouvez être sûr qu'on s'en va tout droit vers un état policier! Mais il est pour le moins fort douteux que ceci conduise à cela...

PATRICE - ...Je me souviens que pendant le référendum de l'automne ‘96, les partisans du camp du Non faisaient la même chose. Ils disaient qu'il ne fallait pas que le Québec se sépare car les autochtones voudront se séparer eux aussi, de sorte que le gouvernement du Québec refusera, et emploiera la force pour les retenir. Il y aura alors des blessés et de morts. Le tout mènera à la guerre civile !

BURT - Bullshit ! 1

GUILLAUME - Dans la même veine, j’ajouterais que les “ partitionnistes ”, c’est-à-dire ceux de nos concitoyens, demeurant dans l’ouest de l’île de Montréal, qui, advenant l’indépendance du Québec, voudraient se séparer du Québec pour rester rattacher au Canada, commettent le sophisme de la tout-et-de-la-partie.. 2

NICOLAS - C’est quoi ce sophisme ?

GUILLAUME - Dans ce sophisme, on attribue aux parties une caractérisque du tout. Exemple : même si l’équipe des Red Wings est excellente, on ne peut conclure que chacun des jours est excellent. Or les partitionnistes -- Jean-Chrétien et Stéphane Dion en tête --commettent le sophisme de la tout-et-de-la-partie en disant que si le Canada est divisible, le Québec l’est aussi. En d’autres termes, si le Canada est divisible (caractéristique d’un tout), on ne peut pas conclure que Pointe-Claire, et le boulevard Hymus (les parties de ce tout) sont forcément divibles !

NICOLAS - Tout ça c'est bien correct, mais le bien et le mal, la justice, etc., ça dépend des sociétés et des cultures, non? Car ce que l'une considère comme bien, c'est mal dans l'autre. Ici, il est interdit de tuer des humains, mais les cannibales en mangent.

PATRICE - C'est que je disais: la morale dépend de la société dans laquelle nous vivons. Y a pas de morale universelle. Chaque société a sa morale qui correspond à ses valeurs.

SOPHIE - J'ai beau être ‘ouverte’, mais il y a des choses dans d'autres pays qui me choquent royalement. Prenez par exemple, l’excision pratiquées sur les femmes dans certains pays de l’Afrique. J’ai fait un travail là-dessus en socio. J’ai pris mes informations dans une revue 3. Pour se marier, une jeune fille doit se faire excisée; sinon elle ne sera jamais une femme adulte. Je trouve ça tout simplement abominable ! ...sans parler de la polygamie qui est dégradante pour la femme...

NICOLAS : - C’est quoi l’excision ?

SOPHIE - Y semble y en avoir plusieurs formes, mais la plus courante est l’ablation du clitoris et une partie des petites lèvres. L’intervention se fait avec... une lame de rasoir... qui provoque une forte hémorragie qui risque de faire mourir la fille.

NANCY - Ouach !

SOPHIE - Dans la revue que j’ai consultée, on disait aussi que ça pouvait conduire à la stérilité et à la disparition de la sensation sexuelle.

MAMBOUTOU - Je connais des villages dans mon pays où on fait ça. Je suis pas d’accord. C’est d’abord religieux.

SOPHIE - Peut-être. Mais les hommes en profitent, et c’est de cette façon qu’ils contrôlent la sexualité des femmes. Les filles sont censées rester sages jusqu’au mariage et ensuite demeurer soumises à leur époux. De plus, plus le vagin est petit, plus l’homme jouit.

SHILAN - ...et on dit aussi que ce sont toutes les femmes qui organisent et font cette opération... y pas un mâle qui y participe...

SOPHIE - ...on leur a fait un beau lavage de cerveau...

MAMBOUTOU - Pour revenir à ce que disait Nicolas et Patrice, je suis pas d'accord avec eux quand ils disent que ce qui est bien dépend du groupe. Prenez les motards. Les Hells, par exemple. Y a un mois une femme a été tuée bêtement et sauvagement. La police a trouvé le coupable et il a avoué qu'il a commis ce crime pour pouvoir faire partie des Hells ! Moi, je dis que, même à l'intérieur de leur gang, le Hells ne devraient pas tuer. C'est pas correct de faire ça, quoiqu'en pense la gang.

GUILLAUME - Tu dis donc, Mamboutou, que ce qui est bien ou moralement correct, en l'occurrence, respecter la vie des êtres humains, existe indépendamment des groupes, des sociétés et des cultures; que si un tel groupe met en péril ce droit, le groupe ou ses responsables sont blâmables et condamnables.  D'accord?

MAMBOUTOU - Oui. J'aurais une question à poser à Nicolas et à Patrice. Quand vous dites que ce qui est bien change d'une culture à l'autre, qu'entendez-vous au juste? Car on pourrait penser qu'il peut s'agir, d'une part, des différences dans les habitudes alimentaires ou vestimentaires. Moi, étant Africain, je suis bien placé pour le dire. Si c'est ça, je ne vois rien de bien extraordinaire à cela, et je suis prêt à dire, qu'en ce sens, le “bien” est relatif. Par contre, il y a d'autres pratiques culturelles qui me heurtent, autant chez moi qu’en Occident. Sophie parlait tantôt la pratique de l'excision du clitoris en Afrique et la polygamie dans les pays arabes. Ici, en Amérique, les gens laissent mourir leurs vieux parents dans des foyers de personnes âgées; sans parler des pauvres qui vivent à côté des riches. Les inégalités économiques ne semblent scandaliser pratiquement personne en Amérique etc. Voici ma question : le “ bien ”, qui dépend selon vous des pays, inclut-il toutes ces pratiques condamnables ?

PATRICE - Pour moi, oui.

NICOLAS - J'sais pas; je suis pas sûr...

GUILLAUME - En tout cas, Patrice et Nicolas soulevent l'épineuse question de ce qu'on appelle le relativisme moral. Toute la discussion précédente tournait autour du relativisme tout court. À présent, la question porte sur celle du relativisme moral. On peut formuler l'argumentation du relativisme moral ainsi :

(1) Les morales ou les codes moraux ne sont pas les mêmes d'une société à l'autre et d'une époque à l'autre;
(2) Il n'y a donc pas de morale reconnue par tous;
(C) Par conséquent, les morales sont aussi bonnes les unes que les autres.

Pour que cette argumentation soit correcte, il faut qu'elle respecte deux critères 4. Premièrement, les prémisses (1), (2) doivent être acceptables. Deuxièmement, les liens entre les prémisses ou les arguments doivent être suffisants. Vous conviendrez avec moi que (1) et (2) sont acceptables. L’histoire, la sociologie 5, l’anthropologie nous fournit des tas d’exemples montrant que les morales et les conduites qui en découlent varient beaucoup d’une culture et d’une époque à l’autre. Par exemple, nous, Nord-américains, nous croyons que le vol n’est pas correct et qu’un individu reconnu coupable de vol doit être puni. Pourtant, chez les Spartiates, si le vole n’était pas condamnable, le fait d’être pris en flagrant délit de vole lui, l’était ! De leur côté, les membres de la tribu des Dobus de la Nouvelle-Guinée croient que c’est une chose digne d’éloges que de faire pousser ses propres légumes, et que voler ceux de son voisin l’est davantage. Les anciens Romains, à la différence des chrétiens, estimaient beaucoup l’honneur que la pitié; ils pardonnaient s’ils pouvaient en tirer avantage, autrement ils se montraient cruels pour leurs victimes. Les Romains prisaient également le courage, et n’estimaient nullement la compassion et l’humilité. Cela explique qu’ils aient tant méprisé les chrétiens. Les Amérindiens, de leur côté, torturaient leurs prisonniers - jamais les femmes et les enfants, surtout les guerriers - non pas par manque de compassion, mais parce qu’ils croyaient que c’était là la meilleure façon de les “ intégrer ” dans leur société. Enfin, alors que par le passé l’esclavage était une institution acceptée dans toutes les sociétés anciennes, aujourd’hui il n’y a plus de société esclavagiste.

Voilà quelques exemples tirés de l’histoire et de l’anthropologie montrant que les conduites morales diffèrent à travers les âges et les cultures. Ces exemples appuient les prémisses (1) et (2) de l’argumentation relativiste. Prenons un dernier cas, celui des relations sexuelles avant le mariage. Une étude sociologique comparative portant sur 158 sociétés a constaté les différences suivantes 6 :

- dans 65 sociétés, les relations sexuelles avant le mariage sont encouragées;

- dans 43 elles sont approuvées sous certaines conditions;

- 6 sociétés ont tendance à les désapprouver;

- 44 sociétés condamnent et sanctionnent les relations sexuelles avant le mariage.

D’après cette étude, vous constatez avec moi qu’il y a un grand écart entre les sociétés qui autorisent les relations sexuelles avant le mariage. Et nous pourrions même citer le fait que, chez nous, au Québec, il y a de ça un peu plus de trente ans, nous sommes passés d’une société qui condamnait les relations sexuelles avant le mariage à une société qui, sans les encourager, ne les condamne pas.

Ce cas confirme une fois de plus l’acceptabilité de la prémisse (2), en particulier : il n'y a pas de morale reconnue par tous en matière de sexualité prémaritale.

Maintenant, posons-nous la question suivante : peut-on tirer à partir de (2), la conclusion (C) : les morales sont aussi bonnes les unes que les autres ? En d’autres termes: la prémisse (2) est-elle suffisante pour conclure (C); c'est-à-dire donne-t-elle suffisamment de poids à la conclusion ? - Non !

Oui, Sophie ?

SOPHIE - Selon moi, c'est pas parce qu'on constate la diversité des morales dans le monde, et donc, qu'il n'y a pas de morale universellement reconnue par tous, que toutes les morales sont du pareil au même ! La preuve, c'est que je suis contre la pratique d’ablation du clitoris (clitoridectomie) ! Et venez pas me dire que c'est parce que je suis une femme ou une Nord-américaine que je pense comme ça parce que ça n’a aucun sens de mutiler les jeunes filles comme ils le font !  C’est de la barbarie pure et simple !

SHILAN - L’excision se pratique aussi dans certains pays arabes. Elle n’est même pas écrite dans le Coran, notre livre sacré. Quand j’étais petite, on me disait qu’une fille qui n’était pas opérée ne pouvait pas prier à la mosquée. Ce sont les intégristes - les fanatiques religieux de l’Islam - qui veulent maintenir cette pratique afin d’empêcher les femmes de jouir pour mieux les contrôler.

 SOPHIE - Ce n’est pas partout pareil, n’est-ce pas ?

 SHILAN - Non, et heureusement ! En Tunisie par exemple la clitoridectomie de même que la polygamie sont interdites et les femmes ont les mêmes droits que les hommes. Le voile n’est pas obligatoire. Par contre, comme vous le savez, l’intégrisme fait rage en Algérie.

GUILLAUME - Bien. L'objection que formulait tantôt Mamboutou mettait elle aussi en cause la suffisance des liens entre (2) et (C). Car même si on admet qu'il n'y a pas de morale universelle, ça ne justifie pas, par exemple, les Hells de tuer des innocents.

NICOLAS - Oké. L’argumentation du relativisme n’est pas correcte, car c’est comme si on disait:

(2) On constate que les gens achètent différentes marques d’automobiles.

(C) Par conséquent, toutes les voitures se valent. Ce qui n’est pas vrai !

Mais, est-ce un sophisme ? Lequel, Guillaume ?

GUILLAUME - Bonne question ! Quel sophisme serait donc commis dans cette argumentation ?

NICOLAS - Je sais pas, mais c’est comme ce que j’ai entendu l’autre jour dans l’autobus. Quelqu’un disait, je ne sais plus trop quoi... Attendez, ah oui : “ puisque les Québécois aiment la bière, c’est que ça doit être une bonne chose. ” Tu comprends, Guillaume ?

 GUILLAUME - Explique-moi davantage l’analogie que tu vois ?

NICOLAS - C’est que, il me semble, dans les deux cas, on part de ce qui est, d’un fait, et sur cette base, on dit que c’est une bonne chose.

GUILLAUME -  Très intéressant...

PHILIPPE - Ah oui, je pense que je comprends : Nicolas veut dire que c’est comme si on disait : “ Les deux tiers de la population mondiale est bouddhiste. Donc, le bouddhisme est la bonne religion. ”

NICOLAS - Mais ici, c’est un appel à la majorité, non ?

GUILLAUME - Oui, dans cet exemple, de même que dans l’autre (puisque les Québécois aiment la bière, c’est que ça doit être une bonne chose), on a bien affaire à un appel à la majorité. Même si les Québécois aiment la bière, ça ne veut pas nécessairement dire que cela est une bonne chose. Mais a-t-on un appel à la majorité dans : “ Puisqu’il n’y a pas de morale universelle, alors toutes les morales sont aussi bonnes les unes que les autres ” ? Dit autrement : puisqu’on constate la diversité des codes moraux, les morales se valent-elles toutes ?

SOPHIE -  Non !

GUILLAUME - Il y en a qui sont moins bonnes que d’autres ?

SOPHIE -  Oui.

GUILLAUME - Qu’entends-tu par “ bon ” ou “ bien ” ici ?

SOPHIE - Certaines morales, selon moi, sont plus dégradantes que d’autres, comme je l’ai dit tantôt.

GUILLAUME - Donc, on ne peut conclure que toutes les morales sont bonnes (ou pas bonnes) sur la base du fait que nous ne connaissons pas de morale universelle ?

SOPHIE -  C’est ça.

GUILLAUME - Et ceux qui prétendent le contraire commettent-ils le sophisme de l’appel à la majorité ?

SOPHIE - C’est difficile à dire; je crois que oui.

GUILLAUME - En tout cas, si c’est un appel à la majorité, le moins qu’on puisse dire c’est que ce n’est pas un modèle d’exemple ! En revanche, comme le remarquait Nicolas, l’argumentation relativiste est un cas assez clair du “ sophisme naturaliste ” 7. Le sophisme naturaliste consiste à poser un jugement de valeur sur la base d’un fait. Or rien nous autorise à le faire. Pour le voir, examinons les 4 énoncés suivants.

 

  1. Puisque les êtres humains aiment tous la vie, on ne doit pas tuer.
  2. Puisque Nicolas a emprunté 100 $ à Patrice, il doit donc les lui rembourser.
  3. Puisque statistiquement de plus en plus de gens prennent l’automobile, on devrait construire d’autres routes.
  4. Puisque je suis le père de cet enfant, je dois en prendre soin.

Vous constatez que ces 5 énoncés ont tous la même forme : puisque telle et telle chose, alors vous devez faire telle et telle chose. Schématiquement :

Puisque A, alors B.

Que constatez-vous ensuite ? Qu’ont donc en commun tous les A ?

SHILAN - Ce sont des faits ?

GUILLAUME - Oui, des jugements de fait. Et les B ?

SHILAN - Des jugements de valeur.

GUILLAUME - Excellent. Afin de bien faire ressortir la distinction entre jugement de fait et jugement de valeur, plaçons nos quatre énoncés de la façon suivante:

  1. A) Les êtres humains aiment tous la vie.
    B) On ne doit pas tuer.
  2. A)Nicolas a emprunté 100 $ à Patrice.
    B) Nicolas doit rembourser 100 $ à Patrice.
  3. A) Statistiquement de plus en plus de gens prennent l’automobile.
    B) On doit construire d’autres routes.
  4. A) Je suis le père de cet enfant.
    B) Je dois en prendre soin.

Le sophisme naturaliste consiste à passer d’un jugement de fait à un jugement de valeur, alors que le premier n’autorise pas le passage au second. En réalité, ce qui nous permet de passer de l’un à l’autre - du jugement de fait à un jugement de valeur - c’est un autre jugement de valeur qui se trouve la plupart du temps sous-entendu ou non-dit. Vous constatez donc que dans le sophisme naturalisme on tourne en rond.

Prenons le dernier exemple. Du fait que je suis le géniteur d’un enfant (fait), rien ne m’oblige à prendre soin de mon petit (jugement de valeur), à moins de comprendre implicitement, sans que cela soit dit, la règle morale selon laquelle, tout papa doit prendre soin de son enfant. Voyez-vous ?

De même avec l’énoncé 3 : du simple fait que plus de gens prennent l’auto ne nous autorisent pas à conclure que l’on doive construire plus de routes - à moins de comprendre implicitement la règle morale selon laquelle la construction de routes est une bonne chose.

Appelons A’, la règle morale implicite ou non-dite qui permet le passage de A à B. Pour nos quatre énoncés, voici les règles morales implicites qui autorisent le passage de A à B :

  1. A’) Il est mal de tuer ses semblables.
  2. A’) Il faut rembourser nos emprunts.
  3. A’) C’est une bonne chose de construire des routes.
  4. A’) Un père doit prendre soin de son enfant.

Revenons maintenant à l’argumentation relativiste qui dit : “ Puisqu’il n’y a pas de morale universelle, alors toutes les morales sont aussi bonnes les unes que les autres ”. Décomposons cette phrase en son jugement de fait et en son jugement de valeur, ainsi :

A) Il n’y pas de morale universelle.
B) Les morales sont aussi bonnes les unes que les autres.

Quelle est la règle morale implicite, A’, qui permet de passer ici de A à B ?  La connais-tu, Sophie ?

SOPHIE - Est-ce : Toutes les morales sont bonnes ?

GUILLAUME - Oui, bravo ! A’ : Toutes les morales, quelles qu’elles soient, sont toujours bonnes.

NICOLAS - Ben, de cette façon l’argumentation des relativistes tournent en rond : c’est une pétition de principe !

GUILLAUME - Belle observation !

NICOLAS - Moi, au début, j’étais d’accord avec les relativistes. Mais, maintenant, je ne suis plus d’accord avec eux. Leur argumentation ne tient pas debout ! Je pense qu’on ne peut jamais être certain 100 % quant à ce qui est bien ou bon. D’un autre côté, je ne peux pas croire qu’il y ait une seule morale universelle, valable pour tous.

NANCY - Moi, je suis toujours d’accord avec les relativistes. Même s’ils paraissent ne pas avoir d’arguments suffisants, je ne peux pas croire qu’ils ont tort ! Tout me dit pourtant qu’ils ont raison dans le fond.

GUILLAUME - Peut-être bien, mais, comme tu dis, leur argumentation est un sophisme. Mais, revenons à Nicolas. Tu serais plutôt ce qu’on appelle un sceptique en matière de moral.

NICOLAS - C’est quoi au juste un sceptique ?

GUILLAUME - Au sens courant, c’est celui qui refuse d’adhérer aux croyances généralement admises. Par exemple, refuser de croire que toutes les morales sont aussi bonnes que les autres, c’est une attitude typiquement sceptique.
NICOLAS - Non, c’est pas tout à fait ça. Ce n’est pas simplement que je refuse de croire à cela, mais je ne sais pas si les morales sont aussi bonnes (ou pires) les unes que les autres, car je crois que c’est une question à propos de laquelle on ne pourra jamais avoir de preuve.

GUILLAUME - Encore les fameuses “ preuves ” de Nicolas... Tu nous sers encore ton argument qui, en réalité, est une forme du sophisme de la généralisation hâtive: puisque qu’on n’a pas de trouver jusqu’ici d’argument prouvant prouvant la vérité, disons, du relativisme ou du réalisme moral, alors on en trouvera jamais. En tout cas, la discussion précédente te montre au moins que la “ preuve ” en faveur du relativiste ne tient pas. Qu’en est-il à présent de l’argumentation du réalisme moral, dont tu dis ne pas être en mesure de croire ? Tu admettras avec moi que faire simplement état de ses états d’âme par rapport au réalisme moral, ce n’est pas une argumentation sérieuse.... 8 Mais revenons sur le scepticisme.

Le scepticisme est la position philosophique qui dit, à propos de quoi que ce soit (de la vérité, de la morale, de ce qui existe réellement dans le monde, etc.), qu’on ne peut rien savoir avec certitude. Comme le disait tantôt Nicolas : nous ne savons pas si les morales sont aussi bonnes les unes que les autres, ou s’il y a une morale universelle; plus que ça : nous ne le saurons jamais, car nous n’avons pas les moyens de le savoir parce que ces moyens nous font radicalement défaut.

NICOLAS - Oui, c’est ça : je suis pour le scepticisme...

GUILLAUME - ...au lieu de se prononcer pour ou contre le relativisme, Nicolas propose plutôt le doute ou la “ suspension ” du jugement : il faut refuser de se d’affirmer ou de nier quoi que ce soit, c’est la seule attitude rationnelle à adopter, selon lui. N’est-ce pas Nicolas ?

NICOLAS -  Oui.

GUILLAUME - Il est intéressant de remarquer que le scepticisme apparaît comme l’aboutissement du relativisme. Le relativisme dit que ce qui est bien ou vrai est relatif à un individu ou au groupe auquel il appartient. Le scepticisme va plus loin et dit : on ne peut rien dire quant à ce qui est bien ou ce qui est vrai.

Si nous reprenons les positions philosophiques du réalisme et de l’anti-réalisme par rapport à la vérité, nous disposons à présent de quatre positions philosophiques à propos de la vérité :

  • Le réalisme : La vérité est une et universelle.  Elle existe indépendamment de la pensée des êtres humains. (Ceux-ci auraient pu ne pas exister sans que cela n’ait affecté en rien la vérité.) Le réalisme rejette le Principe de la relativité historique des croyances rationnellement justifiées (PRHCRJ).

    Comme nous le verrons, Platon est sans aucun doute l’éminent représentant de cette position philosophique. Avant lui, on peut mentionner Parménide d’Élee (515-450 av. J.- C. Après lui, on doit mentionner tous les grands philosophes rationalistes 9 : René Descartes (1596-1650), Baruch Spinoza (1632-1677), Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716). Le représentant éminent du réalisme contemporain est sans contredit le logicien allemand Gottlob Frege (1848-1925).
  • L’anti-réalisme : La vérité est universelle au sens où elle dépend des moyens rationnels de connaissance des êtres humains (de leur raison et de leur expérience). Contrairement au réalisme, l’anti-réalisme 10 croit que la vérité n’existe pas indépendamment de êtres humains et 20 admet le PRHCRJ.

    Dans l’histoire de la philosophie, on peut mentionner les noms de Socrate (470-399), Aristote (384-322), de même que tous les grands philosophes empiristes 10 : Héraclite d’Éphèse (540-480 av. J.-C.); John Locke (1632-1704), George Berkeley (1685-1753); David Hume (1711-1776). Emmanuel Kant (1724-1804); ainsi que tous les philosophes “ pragmatiques ” américains : Charles Sanders Peirce (1839-1914); Williams James (1842-1910); John Dewey (1859-1952); Hilary Putnam (1926 -   ).
  • Le relativisme : Il n’y a pas de vérité universelle. La vérité est relative à chacun ou au groupe social auquel on appartient. Contrairement à l’anti-réaliste, le relativiste croit que la raison humaine n’est pas partout la même car elle façonnée par la culture et la société.

    Mis à part le relativisme ancien Protagoras d’Abdère (485-410 av. J.-C.), les principaux représentants du relativisme sont nos contemporains : Richard Rorty , Thomas Kuhn (1922- ), Paul Feyerabend (1924-1994), Michel Foucault (1926 -1984), Jacques Derrida (1930-   ).

  • Le scepticisme : Ne sait pas si la vérité universelle existe; on ne peut ni affirmer que la vérité existe ni nier qu’elle existe. Contrairement au réalisme, à l’anti-réalisme et au relativisme, le scepticisme croit que la raison humaine est impuissante à connaître la vérité. Il se peut qu’elle existe, dit le scepticisme, mais nous ne pouvons pas la connaître.

    Les représentants anciens du scepticisme sont : Pyrrhon d’Élis (365-275 av. J.-C.); Sextus Empiricus (2e et 3e siècle ap. J.-C.). L’écrivain français de la Renaissance, Michel de Montaigne (1533-1592), professa le scepticisme. Quant à son compatriote, René Descartes, bien que la philosophie doit débuter par le doute systématique, elle ne doit pas en rester là. De son côté, sans défendre globalement le scepticisme, le philosophe écossais David Hume aboutit à des conclusions sceptiques.

Avez-vous des questions ? Nancy.

NANCY - Moi, j’étudie en sciences humaines, et dans mon cours de sociologie nous voyons qu’il n’y a pas de cultures supérieures à une autre. Donc, toutes les cultures sont sur le même pied, non ?

GUILLAUME - Non. Je doute qu’on t’apprenne dans ton cours de sociologie à poser des jugements de valeurs sur les autres cultures. Je crois plutôt que tu apprends à les connaître et à les comprendre. Ce qui est différent. Et ce que nous apprend la sociologie, ce sont les prémisses (1) et (2) de tantôt. Si vous voulez, la sociologie établie ce que j’appelle le relativisme de fait. Le relativisme de fait nous apprend par exemple qu’il n’y a pas, dans les faits, c’est-à-dire dans les sociétés étudiées jusqu’ici, de modèle unique concernant les normes sexuelles avant le mariage. Passer de ce constat factuel à la conclusion que toutes ces conduites sexuelles sont aussi valables les unes que les autres, c’est une toute autre question - et nous avons vu que passer du relativisme de fait au relativisme moral, qui implique un jugement de valeur, c’est commettre le sophisme naturalisme. Il est donc très important de bien distinguer le relativisme de fait - que la sociologie et l’anthropologie enseignent - du relativisme moral qui, lui, est une position philosophique.

Je conclus en disant que la doctrine relativiste, malgré le fait qu’elle n'est pas rationnellement justifiée, demeure fort séduisante. Le relativisme séduit bien des gens. Comment expliquer ceci ? Selon moi, l’attrait du relativisme vient de ce que nous croyons avec raison que personne ou ni aucune culture ne peut prétendre posséder la vérité parce qu'il n'y a pas une telle chose que la Vérité ou La Meilleure Façon de vivre. Les sciences humaines nous le confirment; de même que nous en faisons l’expérience quotidiennement dans la société pluraliste où nous vivons.

À la défense de ce que j’ai appelé le relativisme de fait, je dirai qu'il favorise la décentration par rapport à notre propre culture ou notre mode de vie en neutralisant la tendance à l'ethnocentrisme 11 qui incite à tout vouloir ramener à son propre point de vue ou à celui du groupe auquel on appartient. Mais l’ethnocentrisme n’est pas un mal en soi puisqu’il favorise l’intégration de l’individu au groupe 12, Il devient un danger quand il se durcit et se transforme en racisme. Le relativisme de fait apparaît alors comme son antidote.

 Je conclurai en disant que l'honnêteté et l'humilité, associées à une attitude critique saine, devraient nous amener, il me semble, à constater que d'autres codes morauxsont, parfois, aussi bons que les nôtres, parfois supérieurs. Accepter cela, c'est s'ouvrir à la possibilité de comparer les mérites respectifs des codes moraux et à celle de modifier son propre code sur la base d’un examen rationel 13.

  Le prochain cours portera sur Socrate. Afin de bien vous y préparer, lisez le chapitre 7 du Monde de Sophie pages 79 à 88. Répondez ensuite aux question suivantes.

 1. Décrivez brièvement le nouveau tournant que pris la philosophie grecque vers 450 av. J.-C. à Athènes.

 2. Socrate s'est opposé aux sophistes.

 3. Quelle est la différence entre un sophiste et un philosophe ?

 4. Alberto dit que Socrate était " rationaliste ". Que veut-il dire par là?

 


Notes

  1. Traduction: " foutaise ".
  2. Sophisme qui a été mis en évidence par Jean-Maurice Lamy. Voir l'édition du Devoir du 29 mai '97, à la rubrique 'Lettres'.
  3. VoirScience illustrée, no3, mars 1997.
  4. Voir Pierre Blackburn, La logique de l'argumentation, Montréal, ERPI, 2e édition, 1994. J'emprunte également l'exemple à Blackburn, L'éthique. Fondements et problématiques contemporaines, Montréal, ERPI, 1996, chapitre 2, p.43. Comme le remarque l'auteur, il existe d'autres argumentations en faveur du relativisme moral.
  5. La sociologie, tout comme l'anthropologie, est une science sociale. Les sciences sociales cherchent à expliquer les différents aspects de la vie des êtres humains en société. Ces sciences sont apparues à l'aube du 19e siècle.
  6. Étude citée dans Claire Denis, David Descent, Jacques Fournier, Gilles Millette, Individu et Société, Montréal, McGraw-Hill, 1991, p. 50.
  7. Ce sophisme ne fait pas partie des sophismes traditionnellement reconnus; il est même contesté par plusieurs... En gros, le sophisme naturalisme consiste à sauter d'un jugement de fait à un jugement de valeur sans que cela soit autoriser, puisqu'on présuppose alors implicitement un jugement de valeur servant de prémisse à la conclusion. Par exemple, un croyant croit que Dieu est le créateur de l'univers; de là, il conclut qu'il doit Lui obéir. Le philosophe écossais David Hume (1711-1776) a mis en évidence qu'on ne peut pas passer d'une ou de plusieurs propositions de nature descriptive ou factuelle, du type " X est tel et tel ", à une conclusion du type : " On doit faire... " ou " On ne doit pas faire... ". Dans notre exemple, on ne peut pas, dirait Hume, passer de la prémisse " Dieu est le créateur de l'univers " à la conclusion " On doit obéir à Dieu ", car la seule prémisse ne permet pas de faire la transition. Pour que l'argumentation soit complète, il faut entendre la prémisse implicite supplémentaire disant " La créature doit obéir à son créateur. ". Mais l'argumentation n'est pas pour autant correcte puisque la prémisse supplémentaire implicite est elle-même un jugement de valeur qui demande justification. Dans un court passage de la troisième partie du Traité de la nature, Hume fait remarquer que beaucoup de systèmes moraux sont fondés sur un tel saut illégitime d'un " est " à un " doit ". Le philosophe britannique Richard M. Hare est allé loin dans l'interprétation de ce passage de Hume et a baptisé l'impossibilité en question de " Loi de Hume " : " Pas de 'doit' à partir d'un 'est' ". D'autres ont contesté la portée que Hume donnait à sa remarque (en particulier Alaisdair MacIntyre dans un article paru en 1959 dans The Philosophical Review : " Hume on 'Is' and 'Ought' "). Si Hume, fait-on valoir, avait découvert une loi si importante devant servir à l'examen des fondements de la moralité, il est tout de même curieux qu'il en parle si peu dans leTraité, et qu'il ne la mentionne même pas dans l'autre ouvrage que Hume rédigea par la suite, soitL'enquête sur les principes de la morale.
  8. Je ne peux pas croire (par exemple, que les femmes gagnent moins que leurs confrères) n'est jamais un argument suffisant en faveur de l'égalité salariale. (Le célèbre astrophysicien Carl Sagan disait quant à lui: " Sur les 100 milliards d'étoiles, il n'y aurait pas une seule autre civilisation ? Je ne peux pas y croire ".)
  9. Le rationalisme est un courant épistémologique ( = théorie de la connaissance qui répond à la question : d'où vient la connaissance ?) qui dit que l'esprit humain est constitué d'idées innées qui ne proviennent pas de l'expérience sensible. Il s'oppose à l'empirisme qui dit que toute notre connaissace provient de l'expérience.
  10. Courant épistémologique opposé au rationalisme soutenant que toute notre connaissance provient de l'expérience.
  11. " L'ethnocentrisme, c'est le fait de juger les autres cultures à partir des normes et valeurs qui prévalent dans sa propre culture. L'individu qui développe une vision ethnocentrique voit les autres cultures un peu comme les chrétiens du Moyen-Âge pouvaient se représenter la Terre et l'Univers. La Terre était le centre de l'Univers et autour d'elle gravitaient le Soleil et les planètes. L'individu ethnocentrique place sa culture au centre de toutes les cultures et il envisage les autres cultures comme des déviations par rapport à sa culture ou des satellites de ce point central que représente celle-ci. " tiré de Claire Denis, David Descent, Jacques Fournier, Gilles Millette, Individu et Société, op. cit., p. 50.
  12. Comme le note les mêmes auteurs de la citation précédente (voir note 10) : " Dans sa forme élémentaire, l'ethnocentrisme n'est pas une menace pour les autres cultures. Au contraire, il constitue une attitude positive qui facilite l'intégration de l'individu dans un groupe social. Il est plus facile d'intégrer l'individu dans un groupe s'il croit en la supériorité du groupe. "
  13. Voir Pierre Blackburn, L'éthique..., op. cit., p. 51.