Préface
Des étudiants inscrits à leur premier cours de philosophie au cégep vivent une expérience bien originale. Leur professeur, Guillaume Aucamiotte, les initie à la philosophie à travers la discussion philosophique. La classe est transformée en table ronde où chacun est encouragé à exprimer son opinion.
Lorsque la philosophie1 naît en Grèce ancienne vers le 6e siècle avant. Jésus-Christ, la discussion est partie prenante de cette nouvelle trouvaille de l'humanité. C'est aussi les premiers balbutiements de la démocratie (du grec démos (= peuple) + cratia (= pouvoir)). Il y aurait donc, à l'origine de la philosophie, une espèce de jonction entre la discussion et la démocratie.
Aujourd'hui, il faut dire que la discussion a une bien mauvaise réputation. À travers les médias, nous assistons à des discussions qui, le plus souvent, sont de simples exercices de pouvoir où un interlocuteur cherchent à mettre 'en boîte' son opposant. Songeons aux débats des chefs politiques. Qui a raison ? Qui a tort? C'est le plus fort en gueule qui l'emporte, sans jamais qu'on sache s'il a effectivement raison et dit vrai. Songeons également au grands procès de l'heure, l'affaire O.J. Simpson aux États-Unis n'a pas aidé à revaloriser auprès du public l'idée qu'on peut au moyen de la discussion parvenir à la vérité. Il n'est pas étonnant, dès lors, qu'aux yeux de plusieurs, c'est l'argent qui décide de la vérité.
Peut-on redresser la situation, et redonner à la discussion ses lettres de noblesse ? Le professeur Guillaume pense que oui. Il croit qu'il est possible à travers la discussion de chercher ensemble la vérité dans un climat amical et démocratique. Bien entendu, le professeur Guillaume est conscient de ses obligations d'enseignant au collégial. Il veut être conforme au programme adopté par le Ministère de l'Éducation concernant le premier cours de philosophie au cégep, intitulé Philosophie et rationalité. Il sait qu'à la sortie de son cours, ses élèves devraient être en mesure de 1o Distinguer la philosophie des autres discours sur la réalité, telles la religion et la science; 2o Identifier le moment de la naissance de la pensée rationnelle en Occident et quelques épisodes de son évolution; 3o Développer une argumentation sur une question philosophique. Le professeur Guillaume sait que la tradition philosophique occidentale recèle des trésors de savoirs qu'il serait incorrect de laisser dans l'oubli. Comment transmettre aux étudiants ces joyaux de la philosophie sans qu'ils ne les avalent de façon bêtement automatique comme ils ont tendance trop souvent à le faire dans le cours de philosophie comme dans les autres cours ?
Avec la latitude qui lui est octroyée d'exercer sa liberté acamédique, le professeur Guillaume croit que ses élèves peuvent satisfaire aux exigences ministériels et intégrés le savoir de la tradition grâce à une pédagogie fondée sur la discussion et l'interaction entre pairs. Cependant, ce que le lecteur va lire constitue sûrement qu'une partie de ce que font les étudiants en classe puisque nous n'assistons sans doute qu'aux meilleurs des moments dialogués du cours.
Au-delà des savoirs et des exigences académiques, le professeur Guillaume souhaite vivement que Nancy, Sophie, Than, Nicolas, Louis-Arsène, Shilan, Luther, Philippe, Jean-Sébastien, et tous les autres, apprennent à discuter et pratiquent la discussion philosophique dans des situations de la vie de tous les jours. C'est, selon lui, l'unique voie permettant de penser par soi-même et de mieux penser. N'est-ce pas là l'héritage socratique?
Mais qui est donc au juste que ce Guillaume Aucamiotte ? Son nom me rappelle étrangement l'auteur du fameux 'rasoir d'Occam', Guillaume d'Occam (1295-1350), ce franciscain du Moyen-Age, mort de la peste noire, qui osa s'opposer tant au pape qu'aux métaphysiciens réalistes. À l'écouter parler de la vérité, critique rigoureux, manipulant la logique comme on manipule un scalpel, on croirait presque reconnaître le fameux logicien. Serait-il revenu sur terre pour faire la barbe de Platon ?
Jean
Laberge
septembre '97